Pédophilie: le mea-culpa d'un inspecteur d'académie

Corentin 13 ans, s'est suicidé avec le fusil de chasse de son père, la veille de la rentrée des classes. Il avait été auditionné à la gendarmerie au printemps de la même année, suite à des gestes à connotation sexuelle de la part de l'un de ses professeurs, qui avaient fait l'objet d'un signalement par mes soins et dont l'Inspection diocésaine et l'Inspection académique avaient reçu copie.

 Le Substitut du Procureur de la République lui avait appris par courrier - envoyé à ses parents - qu'il classait la plainte sans suite, rappelant avec précision les différentes sanctions pénales encourues pour les dénonciations calomnieuses. Quelques années plus tard, en 2013, un inspecteur d'académie m'avertissait de passages à l'acte sur mineurs, cette fois pénalisables, du professeur en question et il demandait à me rencontrer, le dossier de Corentin entre les mains.

 Cet enseignant concerné par la plainte de Corentin, faisait l'objet d'une rumeur récurrente dénonçant son éventuel profil pédophile. Il faut savoir qu'il exerçait en plus de ses cours en collège, des activités assez privilégiées : il organisait des camps n'hésitant pas à recevoir des élèves dans sa tente et il y tenait des propos choquants sur la sexualité.

 Le phénomène de la rumeur est extrêmement délicat, car on sait combien elle peut être assassine, mais en l'état, c'est le chiffon rouge de la rumeur qui a protégé le professeur. Elle a été évoquée comme seule explication de la plainte associée à la souffrance psychologique de ce pré-adolescent selon les témoignages des intervenants scolaires. A l'époque, nous étions en 2000, ce n'était pas encore le référentiel Outreau sur le prétendu mensonge des enfants mais le film « Les risques du métier » qui suspendait souvent la prise en compte de révélations même si dans ce film, le professeur avait été accusé à tort, non par un enfant mais par une adolescente.

La fiction avait été actualisée par le suicide d'un enseignant convoqué à la gendarmerie suite à des accusations d'enfants. Le nombre impressionnant de suicides de victimes n'était jamais évoqué et en référence perpétuelle à ce fait divers tragique, l'efficacité des circulaires de Ségolène Royal visant à améliorer les signalements dans l'Éducation Nationale, avec distribution d'une plaquette de prévention, avait été réduite à néant (Aujourd'hui le suicide du Directeur de l'école de Villefontaine,1 n'est plus entaché par un contexte de supposée malignité d'enfants carencés).

Le professeur de Corentin a donc été maintenu dans toutes ses fonctions et activités. Il ne fallait surtout pas donner consistance à la rumeur en éloignant cet enseignant de ces missions qu'il remplissait si bien !Il a donc continué à accompagner en camp de type classes vertes, des pré-adolescent -malgré la présence objective de multiples signaux d'alerte- en plus d'assurer ses cours, ce qui maintenait son statut d'autorité.

 Des années plus tard, en 2013, un inspecteur d'académie qui venait de prendre du service à l’Éducation Nationale, alerté par les poursuites judiciaires concernant cet enseignant, avait découvert dans son dossier mon signalement et en recherchant l'élève concerné, la triste fin de Corentin. Un appel téléphonique m'a appris qu'il tenait à me féliciter d'avoir réagi précocement, l'inspecteur souhaitait par ailleurs au nom de l’Éducation Nationale, faire état de sa tristesse et de ses regrets au sujet du suicide de Corentin. Même si le rapport de cause à effet ne pouvait être établi en l'état, il semblait ne pas en douter... on sait que les atteintes à connotation sexuelle ont un potentiel destructeur majeur.

 Le mea-culpa ou l'acte de contrition a beaucoup été commenté ces derniers temps étant très à la mode chez les politiques. Élément de langage d'une communication de crise comme on le lit un peu partout... nous n'étions pas dans l'espace médiatique, et l'inspecteur n'était pas à ce poste de responsabilité quand mon signalement est arrivé, il était donc totalement sincère.

 Difficile moment de tête à tête entre ce haut responsable de l’Éducation Nationale et la psychologue auteure de ces lignes au moment où les deux dossiers se sont ouverts sur la photo du visage infantile et les courriers d'adieu de Corentin. Sont revenus en flash les émotions du jour où il a fallu recevoir le petit frère. À la veille de la rentrée scolaire, un coup de fil de l'oncle, dévasté, est encore très prèsent dans ma mémoire: « Corentin s'est suicidé dans la chambre de son frère… on ne peut plus rentrer dans la maison, on vous l'amène, personne n'est capable de lui annoncer ».

 Les collégiens proches de Corentin - totalement anéantis - qui ont participé au débriefing et à la prise en charge du deuil traumatique m'ont rapporté que sur les tables en bois était incrusté depuis longtemps : professeur X= pédophile, et que cela donnait lieu à des réhabilitations du mobilier avant chaque rentrée scolaire.

 Pour ce qui concerne le Cabinet de psychologie, c'est le petit frère qui bénéficiait d'un suivi, Corentin n'avait jamais accepté de voir un psy en dehors du jour où l'intention d'une plainte avait été formulée par la famille qui de ce fait, souhaitait y voir plus clair. Corentin avait été préparé à l'audition et il était convaincu qu'il allait rendre service aux autres enfants mais aussi échapper à leurs moqueries, en lien avec l'attitude ambiguë de l'enseignant à son égard. En l'occurrence, il avait été traité de pédé par ses camarades de classe et il vivait un harcèlement insupportable.

Il avait eu beaucoup de mal à comprendre qu'on n'ait pas pris en compte ses révélations au prétexte qu'il présentait, selon ses professeurs, un certaine souffrance psychologique. Cette précision avait été notifiée dans le courrier du magistrat du Parquet. L'inversion des rapports de causalité est une donnée classique en la matière. C'est le mal-être du pré-adolescent qui le pousse à mentir et ce ne sont pas les faits révélés qui seraient susceptibles de le provoquer.

 À la réception du courrier du Substitut, Corentin avait été fort déstabilisé par l'information concernant les possibles représailles judiciaires avec la précision sur les cinq années de prison maximum et les amendes à hauteur de 300 000 francs (à l'époque) encourues pour dénonciation calomnieuse, et avec le temps, il semblait avoir admis que ses plaintes n'étaient pas recevables en termes d'infractions pénales.

L'été s'était très bien passé, les parents avaient donc accédé à sa demande de ne pas revoir un psychologue malgré mon insistance. La veille de la rentrée, Corentin avait soigneusement aligné sur son bureau les bulletins scolaires de ses années de collège, ce qui n'avait pas alerté ses parents pas plus que son refus de les accompagner pour les dernières courses de fournitures scolaires.

 Il y avait déposé également ses trois lettres d'adieu étant destinées, chacune, individuellement à son père, sa mère et son frère.

 Le jour de sa visite, l'inspecteur, admirable d'humanité, les a relues silencieusement et les a soigneusement rangées dans son dossier puis il a exprimé sa peine en prenant sur lui toute la responsabilité et la culpabilité de l'institution .Il a estimé déplorable que la hiérarchie n'ait pas été plus attentive aux signaux d'alerte. Sa démarche qu'il avait estimé tellement nécessaire, semblait avoir allégé cette culpabilité, comme si cette rencontre était un hommage indispensable, dédié au souvenir de Corentin .

 Aujourd'hui, c'est un ultime hommage que je souhaite rendre à Corentin avec ce billet. Puisse-t-il permettre d'engager une réflexion sur les signes avant coureurs permettant d'éloigner un éventuel passage à l'acte.Une réflexion est également à mener sur les modalités et l'adéquation de ce type de signalement. L'inspecteur d'académie qui a reçu le professeur, rapporte qu'il lui a avoué - ce que l'on entend souvent de la part de certains pédophiles :

 «  ça y est enfin, j'attendais que l'on m'arrête » !

 Avant de conclure le récit de ce douloureux événement, je dirais que c'est la médiatisation actuelle des affaires de pédophilie dans l’Église et l’Éducation Nationale, qui l'a rendu recevable. La souffrance des victimes, ignorées voire méprisée car devenue suspecte depuis l'affaire d'Outreau, est de nouveau possiblement audible. Cet état de fait est sans doute lié au succès du film Spotlight qui a en quelque sorte anobli du prix Pulitzer et d'un Oscar l'intérêt pour le sujet de la pédophile précédemment devenu tabou voire turpide pour les journalistes depuis Outreau. Mais pour combien de temps ?

Les professionnels espèrent que l'on n'oubliera pas que la grande majorité des agressions sexuelles ont lieu en intrafamilial. Les signalements dans ces domaines-là donnent rarement des suites, car la parole de l'enfant contrairement à ce qui a été proclamé n'a jamais été sacralisée, en effet, seulement 30 % des signalements en 2001 donnaient lieu à une poursuite judiciaire et pire, une centaine de médecins pédiatres, pédopsychiatres, généralises, étaient radiés par le Conseil de l'Ordre pour avoir effectué des signalements qui n'avaient pas abouti.2

Dans le même ordre d'idées, rappelons également qu'en 2004, lors du premier procès d'Outreau à Saint Omer, c'est la plaquette de théâtre de prévention destinée aux écoles de l'association « Balise la vie » 3 qui avait été stigmatisée4. L'inversion des valeurs et des culpabilités, stratégie de choix de la défense, avait été relayée sans pédagogie par les médias. Les deux associations qui proposaient des thérapies gratuites et précoces, ont fermé leur porte suite au lynchage des experts-dont je suis- qui en faisaient partie. Le bien était devenu le mal. L'inversion des valeurs et des culpabilités était entérinée pour longtemps. La régression de la prise en compte de la parole de l'enfant a été catastrophique comme l'ont souligné Gérard Lopez et Maurice Berger entre autres professionnels. Outreau a été le dénominateur commun de toutes les manœuvres perverses qui ont fait barrage à la prise en compte de la parole des enfants.

Séverine Meyer, auteure d'une pétition sur le changement du délai de prescription pour donner du temps aux victimes a été très bien accueillie. Le souci est qu'une procédure judiciaire a besoin de preuves et/ou d'éléments circonstanciés et concordants - les aveux sont aléatoires - pour donner droit aux victimes vu la distance, ce qui encouragera bien des défenseurs des pédophiles à évoquer la théorie des Faux souvenirs, comme ce fut le cas récemment lors du procès de Rennes (Outreau III).

Ce type de problématique en intra-familial, donne rarement lieu à des enregistrements vidéo qui permettent de confondre les prédateurs sexuels non incesteux.

 Après le référentiel sur les « enfants carencés qui mentent » dont l'efficacité tient à l'omerta médiatique sur le verdict judiciaire des enfants d'Outreau (12 enfants reconnus victimes de viols agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme). La théorie des faux souvenirs risque bien de devenir un nouveau référentiel en Justice, une fois retombée la prise de conscience médiatisée.

 Terminons en déplorant le fait que le fameux principe de précaution qui prévaut lorsqu'il y a danger potentiel, n'est pratiquement jamais respecté dans ces problématiques de sévices sexuelles à enfant. Dans les séparations conflictuelles, l'on assiste souvent à des changements de garde au bénéfice de la personne qui avait pourtant fait l'objet de révélations de la part de l'enfant. Les théories anti-victimaires comme le SAP ont fait des ravages en la matière. Ce barrage aux signalements parmi d'autresdifficultés – elles sont nombreuses - sont dénoncées dans un ouvrage collectif : « Danger en protection de l'enfance », dénis et instrumentalisations perverses, paru le 6 Avril 2016 :

http://www.dunod.com/sciences-sociales-humaines/action-sociale-et-medico-sociale/enfants-et-adolescents/danger-en-protection-de-lenfance

 

1 On dénombre une soixantaine de victimes, l'une des stratégie reconnue par l'abuseur étant la mise en place d'ateliers du goût, pour imposer des fellations aux enfants, les yeux bandés pour l' activité.

 2 Outreau, la vérité abusée, p 23

 3 http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/balise-la-vie.html

4 http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/balise-la-vie.html

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