A un moment où la politique connait un désamour majeur, où le niveau de défiance envers nos dirigeants est aussi bas que le moral des français, peut-on imaginer que des personnalités nées en terre d'Espagne apportent un plus en terme de confiance en l'avenir, du fait de l'aura imaginaire que représentent leurs origines ? On est bien loin du rejet de l'étranger et c'est ce que l'Europe nous a apporté, il est question ici au contraire d'en questionner la richesse.

La politique enrichie de l'apport de chaque pays européen, l'Espagne en l'occurrence

Les choses sont très simples. Chaque pays ou chaque endroit visité ou rencontré dans un film un roman symboliquement forts à des périodes de notre vie très spéciale au plan psychologique, tisse une sorte d'enveloppement imaginaire qui ensuite joue un rôle d'airbag protecteur, à la condition de savoir mobiliser la résilience qu'il a installé. Pour peu que l'art y soit très investi , musique, danse, architecture peinture la résurgence nous est offerte par diverses occasions de réactivations sensorielles. La France reste par exemple pour les américains entouré d'un ensemble d'images qui a investi l'imaginaire en termes de recherche du bonheur en lien souvent avec les peintres de la butte Montmartre L'Italie de Venise et Florence est chère à beaucoup d'entre nous. L'Espagne semble pourtant avoir une place à part. L'attitude à son égard relève souvent du passionnel, ce qui n'est pas le cas pour l'Angleterre ou la Hollande cela va de soi.

Sans prendre parti au plan politique, j'invite le lecteur à regarder d'un œil psycho-sociologique la nomination de Manuel Valls comme Premier Ministre et de l'élection de Anne Hidalgo comme Maire de Paris par le bout de la lorgnette d'une modeste essayiste, hispanisante toutefois, dont on excusera la normale subjectivité... voulant faire court et ne garder que ce qui sied à la démonstration.

L'idée étant que ces personnalités venues du Sud de l'Europe vont amener un peu de la passion issue de la résilience ibérique après la froideur germanophone de l'ex Premier Ministre comme les journaux l'ont bien souligné. Ceci dit, la montée de la popularité de Manuel Valls a coïncidé avec sa nomination au Ministère de l'intérieur. Elle a encore gagné des points après son discours de politique générale à l'assemblée et le vote de confiance n'a pas été considéré comme une simple expression des usages politiques.

Revenons au jour de leur nomination : la presse espagnole jubile. Elle exprime la fierté d'une nation pour le parcours exemplaire de deux enfants du pays. Pour El Mundo : il s'agit du fils du peintre Catalan - qui a fui le franquisme - nommé chef de gouvernement dans une période de crise... et tous les éditoriaux insistent : c'est un espagnol qui est désigné pour mener un gouvernement de combat. Par ailleurs coïncidence rare, c'est une femme également espagnole une fille de Cadix qui a « conquis la Tour Eiffel »...

Ce n'est pourtant pas dans un esprit de conquête territoriale mais dans celui du partage européen des compétences que les louanges fusent. Chacun apportant ses qualités propres et en période de combat, les espagnols sont là, même si chez eux ils ne peuvent que s'indigner face à la crise.

Ils nous apportent l'image de l'Espagne

Un constat objectif d'abord : l'Espagne a toujours exercé une drôle d'effet énergétique sur les français. Le rituel d'évocation de ce pays, quelle que soit l'émission, c'est toujours une rasade de guitare et de taconeos qui font relever la tête redresser les épaules marteler le sol et ressentir dans le corps le dynamisme vital de l'affirmation de soi. Et les images de soleil de rythme, fierté, noblesse, de gaité, d'énergie et de lumière s'associent à tout cela... des images qui imprègnent le psychisme d'une résilience commune à tous.

Mosaïque de Gaudi

Et il y a le sport où les espagnols semblent exceller ces dernières années. Ce n'est pas la fouge d'un guerrier aux couleurs étudiées, et au mental indestructible, nommé Rafael Nadal qui le dément. Son image imprègne le mental des sportifs des jeunes générations.

Il y a le sport mais aussi le cinéma qui attire l'attention sur l'Espagne, avec « L'auberge espagnole » le cinéma de Cédric Klapisc s'est emparé et le mode de vie à l'espagnole et le héros incarné par Romain Duris et ses amis de tous les pays ont rendu le séjour Erasmus à Barcelone comme le lieu incontournable d'une nouvelle movida estudiantine qui refait le monde dans l'euphorie de la nuit. Et c'est à cet âge que se construisent les sécurités et les ouvertures sociales pour la vie... et donc une partie de la résilience.

Après Romain Duris c'est le personnage du film de Philippe Le Guay joué par Fabrice Luchni qui a mis en scène la résilience liée à l'imagerie espagnole avec « Les femmes du 6ème étage ». Elle a été activée pour soigner la dépression de ce riche bourgeois et homme d'affaire lassé de sa vie facile et artificielle. Il a trouvé grâce à ces femmes espagnoles - pourtant exilées mais dignes logeant dans des chambres de bonnes sans confort, mais tellement riches et gaies - un renouveau existentiel qui rend heureux!

Plus fort que la dépression de Fabrice Luchini c'est le travail de deuil qui peut se faire avec l'Espagne comme infirmière de l'âme. Daniel Prévost de manière inattendue a créé une pièce musicale avec danses et guitares espagnoles intitulée « Fédérico, l'Espagne et moi » , pour faire face au décès de son épouse, a-t-il précisé. Il a réactivé ses facteurs de résilience installés de longue date avec l'Espagne qui a toujours occupé ses fantasmes. Il évoque des amis espagnols réfugiés et la charge émotionnelle encore inégalée des poèmes de Garcia Lorca.

 

L'imagerie espagnole au travers de don Quichote et de la corrida

Mais, dira-t-on, il y a également dans l'imagerie rattachée à ce pays deux représentations peu réjouissantes de l'Espagne, à savoir celle de Don Quichotte de la Manche et celle des corridas !

D'abord Don Quichotte, les aventures chevaleresques de cet Hidalgo sont regroupées dans un ouvrage dont l'universalité en ferait le plus lu dans le monde après la bible.

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Je ne pense pas que l'on ait gardé aujourd'hui la perception peu exaltante du chevalier à la triste figure en proie à des ennemis imaginaires ravagé par le trait noir et cruel de Gustave Doré. Il semble qu'il ait été relooké chez nous par Jacques Brel. Don Quichotte, c'est Jacques Brel qui depuis les anciennes terres des pays bas espagnols, rend majestueuse et magnifique la quête de l'inaccessible étoile comme celle d'un idéal qui élève l'âme, qui est l'essence même du chef d'œuvre de Miguel de Cervantes de Saavedra.

Et c'est le Psychiatre Expert Dominique Barbier1 qui a référencé ce modèle dans sa thèse « Donquichottisme et Psychiatrie » qu'il définit ainsi : « Le don quichottisme consiste à investir une énergie considérable à la défense des causes perdues d'avance en se leurrant et en leurrant autrui ».

Michel Onfray lui donne une toute autre signification. La thèse de son dernier ouvrage dans lequel il étudie Don Quichotte et qu'il a intitulé « Le réel n'a pas eu lieu »   est très intéressante au plan psychologique puisqu'il s'est attaché à la « dénégation » (pour nous le déni) des hommes qu'il a rencontrés lors de ses conférences dans les prisons. « Il n'y a ni violeurs, ni meurtriers, ni cambrioleurs ». Le dénégateur n'est pas un menteur qui sait que le réel a eu lieu, le dénégateur assure qu'une vilénie n'a pas eu lieu comme Donquichotte affirme que les moulins sont des géants et un troupeau de moutons une armée de seigneurs parce que son psychisme ne peut le gérer. Ce phénomène est bien connu des psys mais l'exploitation d'un référentiel et donc d'une expression « le principe de Don Quichotte » a peu de chance de prospérer dans ce sens là tant cette figure emblématique est inscrite dans un monde de valeurs idéalisées.On ne peut s' approprier un mythe pour en infléchir sa destinée. Le personnage de Cervantes ne change pas le réel pour nier d'éventuelles forfaitures comme le font les dénégateurs de Onfrey

Michel Onfray utilise pour sa démonstration l'exemple de la corrida et de la dénégation de la souffrance de l'animal, ce qui nous intéresse pour la suite du propos.

La polémique autour de la tauromachie évoque une sorte d'attraction-répulsion et surtout une forte agressivité des protagonistes lors des débats.

Hemingway, venu en Espagne avec les fameuses Brigades internationales - tous ces volontaires surtout des intellectuels, arrivés au secours de l'Espagne pour lutter contre la dictature - en a parlé mieux que personne. Et même si j'ai le souvenir traumatique de l'horreur du spectacle de la mort, j'ai lu Hemingway et j'ai appris la complexité des figures de la muleta, le sacrifice de l'homme dont le courage est égal à sa peur et au respect du toro bravo. J'ai appréhendé la perception des forces du mal vaincues par la ferveur mystique du matador succombant pour beaucoup, si ce n'est à une mort immédiate mais à ses blessures à moyen terme et ce, avant la découverte de la pénicilline. Notons que la statue de Fleming se trouve à l'entrée de l'arène de Madrid et nulle part ailleurs.

Toujours à propos de la corrida, j'ai aussi bien entendu - dans l'émission «  On n'est pas couchés » du 29 septembre 2013 - Olivier de Kerzauson, évoquer l'hypocrisie des mangeurs de viande. Je l'ai entendu grave et ironique, dire vent debout que c'est tellement plus noble et courageux de pousser des centaines d'animaux désarmés et terrorisés dans la fange dégradante, glaciale et obscène de la peur qui se communique et qui transpire dans les murs sordides de l'abattoir plutôt que de livrer avec l'un d'entre eux en plein soleil devant témoins, un combat ritualisé qui peut être le dernier pour tous les deux, le sang et la mort certes mais aussi la sublime esthétique des contraires qui s'affrontent en pleinelumière. C'est ce que j'en ai retenu avec les aléas des souvenirs.

Moment ineffable chez Ruquier quand Juliette a alors entonné un air en espagnol face aux détracteurs et la magie s'est opérée. On a ressenti l'apaisement total dans une émission passionnée, car le torero invité sur le plateau n'était pas la marionnette de Francis Cabrel qui gesticule dans l'arène, mais une jeune femme au physique avenant, Léa Vicens qui, toréant à cheval comme dans le passé, venait de recevoir l'alternative. Quel adoucissement des images de la tauromachie qui ne peutéteindre les passions que momentanément.

Après ce petit questionnement sur les facettes de l'imaginaire que projette l'Espagne au plan général, le lecteur pourra lire s'il le souhaite une approche plus personnelle dans un texte en lien sur le site « Outreau, la vérité abusée » car L'Espagne a également été facteur de résilience au procès d'Outreau aussi surprenant que cela puisse paraître. Et c' est cette expérience ce qui a donné naissance aux prémisses d'une méthodologie thérapeutique, l'historique y est sous-tendue par les thèmes de la résilience et de la synchronicité .

Ce n'est donc pas pour rien si l'illustration de ce site a été faite à partir d'un tableau de Goya, d'autant que la symbolique des abus sexuels sur les enfants en est d'une lecture très facile.

Adaptation de Osario de Goya

L'Espagne, facteur de résilience ?

En conclusion, je peux souligner que l'Espagne facteur de résilience est sans doute une thèse psycho-sociologique plus discutable que généralisable dans un registre du vécu du citoyen français.

Quant à Manuel Vals et à Anne Hidalgo, que l'on aura bien vite oublié l'enthousiasme éphémère lié à l'imaginaire de leurs origines por ceratins n' entre nous, pour ne voir que la gravité de la tache qui leur est dévolue. L'un et l'autre sans renier leur Espagne bien au contraire, ont tenu à affirmer le bien fondé culturel de leur nationalisation française.

Pas de châteaux en Espagne...ou dans l'espace, on ne sait pas vraiment d'où vient cette expression,mais sans viser l'impossible on peut au moins dire qu'ils représentent les synergies des qualités sur lesquelles l'Europe peut compter avec les spécificités positives de chaque pays en termes de résilience. On peut rêver...

Une étape délicate vient d'être franchie avec l'annonce de mesures impopulaires. Manuel Valls est allé en rendre compte à la télévision le jour même et il n'a pas manqué de dire que la France est un grand pays qui doit être plus optimiste et avoir davantage confiance en elle.

Les français voient-ils, plus ou moins consciemment derrière son regard affirmé et sa silhouette volontaire quelque chose de l'aura positive de l'Espagne qui pourrait booster leur mental ? Je ne sais pas, je serai curieuse de connaître les avis des lecteurs à ce sujet.

J'en doute finalement car le fait qu'il propose de geler les prestations sociales et les revenus des salariés a dû en refroidir plus d'un., légitimement… la passion chaleureuse que peut inspirer l' Espagne n'y changera rien !

Mais quand même, je tiens bon ...et que me dis que l'on peut se demander, petit clin d'œil pour terminer, ce que les français seraient devenus si les deux pays avaient été réuni sous une même couronne, ce qui aurait pu arriver si Louis XIV n'avait pas eu d'héritier. Moins pessimistes sans doute...

Pas mal trouvée la formule touristique actuelle, pas besoin d' anti-dépresseur : "I need Spain !"

Le tourisme en Espagne

 

1 Psychiatre des Hôpitaux à Privas, médecin légiste et psychanalyste, a fondé une association Culturelle et Psychiatrique qu'il préside encore actuellement. Auteur de nombreux ouvrages dont « La fabrication du Pervers » 3 fois réédité chez Odile Jacob.


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