Christine Angot : inceste et exhibitionnisme du corps cru.

 

 

Le dernier livre de Christine Angot : « Une semaine de vacances » fait polémique ...on lit un peu partout à son sujet que le texte est très beau ou à l' inverse répulsif ...on lit aussi que le sexe fait vendre...or il s' agit d'inceste !

Ce livre est me semble t-il , un admirable rendu d'une victime de viol incestueux robotisée et dissociée, accrochée à sa demande affective qui ne trouve grâce au yeux du père que par le sexe, le sexe du père, cruelle machine à tuer son inscription générationnelle.

Écriture chirurgicale d'une mort lente...d'un corps dévitalisé dont le sexe du père devient l' appareil à perfuser un tout petit semblant de vie.

Lecture d'un corps avec le regard avide de celui qui le compare aux autres, dans les volumes et les particularités anatomiques qu'il décrypte comme érotiques.

Superbe description aussi du fonctionnement du pervers qui anesthésie sa victime pour assouvir son plaisir en inversant constamment les rôles dans un odieux chantage aux sentiments. Avec au final, l' estocade de la culpabilité comme arme de dissuasion d' existence et donc de révélation.

Cette quête d' amour  dans cette «  semaine de vacances » qu'un enfant attend avec tant d'impatience, est d' une tristesse infinie. La souffrance retenue par les interminables fellations sacrificielles,  explose avec la sodomie  pernicieusement obtenue, quand le summum de la cruauté est atteint avec le rejet paternel. Il part par sa faute à elle, parce qu'elle a osé exister dans un rêve qu'elle lui raconte...

Christine Angot se livre à corps découvert, doit-elle le regretter ? Dans le groupe d' adolescentes victimes de viol que j' animais, certaines d' entre elles voulaient publier des écrits sur leur inceste à visage découvert, d' autres  leur disaient qu'elle risquaient de le regretter plus tard...Le thérapeute avait le devoir de leur signifier que leur personne totale  ne pouvait  s' identifier au traumatisme incestueux...et que l' agresseur ne pouvait  dévorer définitivement leur identité existentielle.Il s' agit donc de se construire une réelle identité avant de rendre publique cette effraction deshumanisante.Les réactions pourraient être destructrices.Ces données sont entendues quand la Justice a fait son travail de reconnaissance du statut de victime.

Christine Angot est-elle allée trop loin, trop tard ? Son premier écrit sur l'inceste en  1999 n' a t-il pas été entendu de la façon souhaitée.Le  crime du père incestueux a t-il été reconnu comme tel ?

Je crains le malentendu, comme le démontrent les contenus des commentaires de l' article de Médiapart. Je crains une mauvaise interprétation d'une supposée complaisance et donc d'un supposé plaisir étalé dans un visuel d' images que le lecteur érotise porno graphiquement. Je crains l'interprétation déviante de cet exhibitionnisme propre aux victimes dans une phase de leur évolution traumatique et qui les conduit à se vendre sous toutes les formes.

 Ce corps cru s'offre au lecteur comme il s'offrait à l' abuseur, pour qu'on aime la personne toute entière  et non pas seulement son enveloppe sexuée.

Ce livre nous transmet un message très important. Celui de l'ambivalence traumatique de certaines victimes, issue de la dissociation de survie. Il s' agit  d'une  morbide identification partielle à l' agresseur, car ici c'est elle qui contrôle l' exhibition. J' entends encore certaines victimes devenues toxicomanes fanfaronner tragiquement  :

« Il m' a détruit, maintenant c' est moi qui me détruis moi-même. »

Or, c'est sa dépouille qu'elle nous livre,  pour nous culpabiliser de ne pas l' avoir entendue ? On sait que dans ces cas là, l' étape suivante est la rétractation, pour quitter le monde des morts vivants et pour entrer de nouveau dans le monde qui tend les bras à ceux et celles qui se désolidarise des victimes …

Les écrits publics de Catherine Angot la protègent de toute rétractation, ses révélations et ses souffrances ne sont pas inscrites sur des PV d' auditions judiciaires ou dans des expertises psychologiques. Elles pourraient être  contestées par les victimes elles-mêmes, faisant alliance avec leur agresseur, si celui-ci ou son entourage recréent l' emprise. Le risque est bien  l'identification parfaite et la reproduction perverse de son fonctionnement dans des passages à l' acte divers et variés.

Je ne sais pas si le livre de Christine Angot est une oeuvre littéraire, ce qualificatif lui est contesté... mais pour la psychologue, c' est de la victimologie clinique et un exemple magistral de survie après un inceste... pour praticiens avertis.

 

 

 

 

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