" Les politiques migratoires de l'Union Européenne : Crise de l'accueil ? "

Le MRAP m'a demandé de commenter les politiques migratoires européennes pour sa revue "Différences" . : une occasion de rappeler la réalité des chiffres et de montrer que s'il y a crise c'est une crise de l'accueil des réfugié.e.s et non une crise migratoire et que derrière les politiques actuelles ce sont des politiques racistes et xénophobes que l'on met en place avec des relents colonialistes

 

Les politiques migratoires européennes sont traversées par de multiples tensions mais la façon dont elles sont le plus souvent appréhendées est loin de refléter tant la réalité des migrations dans l’Union européenne (UE).

En effet, chaque année, environ deux millions et demi de personnes arrivent légalement sur le territoire européen en provenance de pays tiers (c’est à dire hors UE) et la fameuse crise de 2015/2016 n’a pas changé grand-chose à cette situation. 4 % de la population est d’origine extra-européenne. On est donc très loin de l’invasion et plus encore du grand remplacement.

Il faut ajouter que la situation est très variable d’un pays de l’UE à l’autre. Hormis le Luxembourg, un peu spécifique, où les non nationaux représentent 46.5 %[1] de la population, la proportion d’étrangers varie 1 à 20 %[2]. La France a une situation particulière parce que c’est le premier pays européen dont le solde migratoire est devenu positif aux tournants des années 1880. Il est donc juste de dire que notre pays est un vieux pays d’immigration mais ces migrations étaient alors essentiellement européennes.

Beaucoup seront sans doute surpris d’apprendre que ces dernières années, ce sont les Ukrainiens, et non les Syriens, qui ont le plus migré vers le territoire européen. 660 000 titres leur ont été délivrés en 2017 essentiellement par la Pologne (88%) et pour des raisons surtout économiques. A elle seule, la Pologne a délivré 22 % des titres de séjour de l’UE, suivie par l’Allemagne avec 535 000 titres, soit 17%, le Royaume-Uni (517 000 - 16%), la France (250 000 - 8%), l'Espagne (231 000 - 7%), l'Italie (187 000 - 6%) et la Suède (130 000 - 4%). Les réalités migratoires sont assez loin des idées reçues et des cris d’orfraie poussés par les uns et les autres et c’est encore plus vrai quand ces chiffres sont rapportés à la population totale des pays concernés.

Pour autant, il y a bien une Europe forteresse qui ne cesse de se renforcer mais elle vise avant tout les migrants venant des pays du sud. On peut fixer le début de sa construction en 2001 avec les barrières de Ceuta et Melilla, puis celles édifiées entre la Turquie et la Grèce, puis la Bulgarie et plus récemment entre la Hongrie et la Serbie sans parler du rétablissement du contrôle des frontières à l’intérieur de l’espace Schengen notamment entre l’Italie et la France où l’on fait de véritables contrôles au facies au mépris de toutes les règles nationales, européennes et internationales.

Sous l’impulsion de ses Etats, l’UE « externalise » de plus en plus le contrôles de ses frontières. Elle s’est tournée vers la Maroc et la Turquie sans oublier la Libye (et ce, déjà sous Kadhafi). Aujourd’hui, ils vont plus loin encore et cherchent par tous les moyens à empêcher les « migrants » de partir de leur pays d’origine quitte à négocier avec les pays africains les plus corrompus ou les plus autoritaires tel le Soudan. On va même jusqu’à monnayer l’aide au développement en fonction de la capacité de ces Etats à empêcher leurs ressortissants de partir ou à bloquer ceux qui transitent par leur territoire. C’est notamment ce qui se passe au Niger.

Bilan de ces politiques : le continent européen est devenu le plus mortifère de la planète pour celles et ceux qui fuient conflits, persécutions et misère. Selon une étude publiée par le Parlement européen, 90 % des personnes à qui une protection internationale a été accordée ces dernières années sont arrivées en Europe de façon irrégulière, le plus souvent en traversant la Méditerranée au risque de leur vie. Ce sont donc bien majoritairement les réfugiés qui sont les victimes de ces politiques et non des migrants « économiques ».

En fait, les politiques migratoires européennes résultent d’abord et avant tout de la volonté des Etats membres de garder la main sur ceux qui entrent sur leur territoire. C’est ainsi qu’ils ont bloqué un vrai projet d’asile européen au début des années 2000, qu’ils ont refusé tout plan de sauvetage en mer européen prenant le relai de l’opération Mare Nostrum mise en place par l’Italie fin 2013 ou encore qu’ils refusent aujourd’hui d’examiner toute réforme du règlement de Dublin qui oblige les pays entrants, c’est-à-dire ceux qui sont le plus confrontés à l’arrivée des exilés qui traversent la Méditerranée (Italie, Grèce, Espagne) à rester seul compétent pour l’examen des demandes d’asile[3].

S’il y a une crise, elle est mondiale et concerne d’abord les réfugiés et ces derniers vivent à 85 % dans les pays en développement. Seule une minorité d’entre eux parviennent à venir jusqu’en Europe.

Et s’il y a crise, c’est parce que les Etats, et notamment la France, ne veulent pas mettre en œuvre des politiques d’accueil. L’Allemagne a su le faire en 2015/2016 ; elle a accueilli la moitié des réfugiés qui sont arrivés au cours de cette période mais elle est restée seule et en paye le prix aujourd’hui.

Il est temps de changer de politique et de faire en sorte que tous les citoyens aient les mêmes droits quels que soit le pays dans lequel ils sont nés.

 

[1] Mais les ¾ sont des citoyens européens

[2] Pour en savoir plus https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=File:Population_née_à_l%27étranger_par_pays_de_naissance,_1er_janvier_2018_FP2019-fr.png

[3] Et ce alors même que le Parlement européen a adopté à une très large majorité (allant de la Gauche européenne au PPE) une révision prenant en compte les souhaits des demandeurs d’asile.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.