Notre espérance (6)

Un groupe, où est Souleyman, qui ne part pas aujourd’hui, joue au baby-foot. Kajer Ghu arrête de chanter pour me dire que j’ai une jupe qui serait très bien en Afghanistan, on rit. C’est le moment, ils s’en vont. Le moment. C’est de voir ces différentes nationalités. Sept pays, on a visité sept pays, dit l’interprète soudanais. Sept pays. C’est beau.

La question de Nora : est-ce un groupe qui accueille, qui peut ou sait accueillir, ou bien est-ce parce qu’on accueille qu’on finit par faire groupe ?
Lundi 8 février, Myriam installe son micro dans le parking du VVF.
On entend, par la fenêtre d’une chambre, un chant.
C’est aujourd’hui que huit premiers garçons partent. Ils seront logés à Pau, en appartements individuels.

A 13:00, Denis les accompagnera. Il conduira la voiture huit places.
Le garçon érythréen qui a fait la cuisine m’invite à prendre une galette de tef, viande et pommes de terre.
La semaine passée a été dure, pleine de tensions, chacun a appris où il irait, la partition administrative, disent Denis et Aurore.
Certains, comme Barham, partent à Noyon, à une centaine de kilomètres de Paris. On répète ça : près de Paris. Une heure. La proximité avec Paris rassure.
Tout à l’heure on ira voir sur Google Maps les photos de Noyon puis, très vite après, les photos du long trajet de Barham, depuis Kelar Slemani, en Irak, jusqu’à Baigorri, en passant par la Turquie, la Macédoine, la Serbie, l’Allemagne et Calais.
La semaine a été dure, dit Aurore, avec des contretemps. Quand on pense que pour les mineurs, il y a longtemps que ça devrait être réglé. Selon les conventions, on ne devrait pas en être là. Bien, tout le monde va être hébergé. Pau. Bayonne peut-être, pour les mineurs : Souleyman l'espère.
Il paraît si petit, un enfant. Il a 16 ans.
Noyon. Avignon. CADA.
La semaine a été dure, je me suis cassé le dos, dit Denis ; ça, c’est fait. Le contrecoup de la fête, si riche, forte. Après la fête et juste avant le départ. L’entre-deux, comme ça. Une semaine difficile, mais maintenant on est bien, apaisé, on voulait qu’ils aient tous un lieu de chute, ils l’ont, qu’est-ce qu’on veut pour eux, qu’ils fassent leur vie, qu’ils soient accueillis, on va pas être triste à présent, non.
On pensait qu’on serait triste et non, on n’est pas triste.
On est bien.
Il ramasse les assiettes.
Bon tous les discours sur le recul dans ce genre de boulot etc, dit-il. Je vois pas. C’est juste avec ton humanité que tu peux…

Un groupe, où est Souleyman, qui ne part pas aujourd’hui, joue au baby-foot.
Kajer Ghu arrête de chanter pour me dire que j’ai une jupe qui serait très bien en Afghanistan, on rit.
C’est le moment, ils s’en vont.
Le moment.


C’est de voir ces différentes nationalités. Sept pays, on a visité sept pays, dit l’interprète soudanais. Sept pays. C’est beau.
C’est de voir ces gars de différentes nationalités se prendre dans les bras, ça fait quelque chose, dit Miren.
On fait les photos.
Denis photographie le groupe, tous les garçons, ceux qui partent aujourd’hui, ceux qui ne partent pas encore mais demain ou jeudi. Je photographie le groupe avec Denis. Puis Basir m’envoie, qui dégringole la colline, son téléphone portable. Photo pour lui.
Un autre téléphone.
On tend les bras vers le photographe d’occasion. Les visages, les sourires, les bras tendus.
Tout à l’heure on installera des applications sur les téléphones portables pour s’envoyer facilement photos et video. On échangera les adresses facebook. Kajer Ghu n’a pas d’adresse mail. 
Barham dit qu’il communique presque chaque jour via FB avec ses parents, restés non loin de la zone contrôlée par Daech.
Mohammed : c’est son métier, l’informatique. Il installe les vidéos, les photos (danses, montagne, mer, visites) sur l’ordinateur de Miren qui veut garder les souvenirs.
Qu’est-ce que je vais faire sans eux, dit Miren.
Informaticien et traducteur, donc. Tu as deux jobs, Mohammed - en effet, il traduit de l’anglais au farsi et du farsi à l’anglais.
Barham a payé pour partir. Un copain ne pouvait pas payer pour aller en Turquie. On lui a dit pas de problème, Berham montre, des deux côtés, la place des reins. On lui a dit pas de problème. Et il a eu l’argent. Il a vendu ça.
On passe un très long moment à chercher le parcours sur Google maps. On voit les photos. On va partout. En Allemagne. A Calais. On s’arrête à Calais. On voit la tente,  déchirée, ma maison à Calais, dit Barham. No good. Oh no good.
Il est resté deux mois à Calais.
C’est très dangereux, les camions.
Dix minutes pour passer mais si tu respires pas.
On se comprend avec les gestes. Les deux doigts, un tout petit espace entre les deux, pour montrer le peu de souffle, de respiration.
Le signe qu’on est terrassé, la tête de côté, comme endormi, ou mort.
No good.
No good c’est ce que disaient les garçons tout à l’heure au moment de monter dans la voiture, Denis était au volant, une grande tristesse, lui qui pensait qu’elle avait eu lieu, déjà, qu’elle était derrière.
On s’entend dire : l’avenir, l’aventure.
Comme si ça faisait pas un moment qu’on va à l’aventure.
On s’accroche au moment.
On a le moment.
Je pense au retour que Denis va faire seul.
Un monsieur érythréen, plus âgé que les autres, pleure à chaudes larmes. 
Il s’éloigne.
Sheyrif sanglote, s’accroche aux salariés, aux bénévoles, soutenu par des copains qui partent aussi. Il a vingt ans.
Tout le monde,  c’est venu brusquement, après les photos et les chants, sanglote.
C’était une famille ici, c’était un moment de famille.
C’était des repères, ça fait trois mois qu’on est en famille.
Souleyman est dans un coin, quand je m’approche il dit : Bayonne ?
Il espère  qu’il restera au plus près, qu’il nous reverra.
Il a les yeux rouges. 

Miren dit qu’elle ira  voir à Pau ceux qui vont à Pau.
Ceux qui vont à Noyon, elle ira à Noyon.
A une heure de Paris.
Ce monsieur iranien, arrivé avec le jeune Arvin, un ami de son père, reste en retrait. Tout à l’heure quand à notre tour Jos, Myriam et moi nous partirons, il nous fera de grands signes de mains. Nous roulons, il s’éloigne, il pleure.
 
 Miren trouve comment lutter, après.
Elle a choisi une vingtaine de mots.
Elle les veut en farsi, pachtoune, tigrinia, arabe, kurde.
On fait le cheval, on bêle, on aboie, on prononce chaque bête et chaque plante.
Après les mots d’usage, oui, non, merci, s’il te plait, bonjour et bonsoir, au-revoir.
On apprend la citrouille bien sûr puisque c’est celle de tout le monde.
Elle les veut, les mots, chacun, elle les transcrit en phonétique internationale, elle va aller au collège, les porter aux enfants, qu’ils aient ça, qu’ils gardent de votre passage ici quelques mots en souvenir, l’ouverture que c’est, pour toujours.

Barham me dit toutes les parties du visage, yeux, cheveux, oreilles, sourcils et cils, lèvres, bouches, dents, cou, en kurde. Je répète, les Kh et les R sont impossibles, on rit.
Miren lui dit : fais le U qu’on rie un peu. 
Il fait un excellent U - dans deux mois je parle français comme toi, il dit.
D’accord, deux mois.
Quel job ?
Il ne sait pas.
Quand on lui demande quel job il faisait, s’il en faisait, en Irak, il est très ferme : rien, rien, c’est fini l’Irak, fini, il ne retournera pas.

Miren
Marina
Myriam
Marie
Maialen
Maider
Et Jos.

Miren écrit, fait lire.
Chacun lit les prénoms, tour à tour.

Le bar tabac du village, sur la place, on savait le patron hostile à l’accueil des exilés.
Avec Myriam on lui demande comment il a vécu ces trois mois. Très bien, il dit en haussant les épaules. Est-ce que ça lui apporté quelque chose - à lui, ou au village ?  Il répond que ça ne lui a pas fait faire d’énormes bénéfices parce qu’ils n’ont pas d’argent, les migrants. On comprend ça, dit-il. Parfois ils s’installaient là, ils ne consommaient pas, on ne disait rien. Non, le seul problème c’est quand quelqu’un a voulu payer avec un chèque emploi service, peut-être il avait eu ça à Calais, alors ça non, on prend beaucoup de choses mais pas les chèques emplois services, ça non, non la coiffeuse a eu un petit souci parce qu’il y en a un qui était, qui était un peu, qui était, coquin, il dit coquin. Mais rien, trois fois rien.
Non, nous on trouve ça marrant : celui qui a vu une truite dans la Nive, là, sous le pont, c’est la saison du fraie, il l’a pêchée, il traversait le village avec une truite grosse comme ça à la main, il la tenait comme ça, nous on trouvait ça marrant, sans permis, au moment du fraie, voilà, il était content. Il savait pas.
Les bénévoles, il y en a, des gens qui ont donné, donné, il y en a, oui, beaucoup, des gens qui ont donné, j’ai une amie qui fait la bénévole là haut, elle nous dit : certains avaient jamais vu une plaque de cuisson, un micro-onde.
C’est drôle, quand même.
Pour nous qui sommes bien habitués. 
Il se reprend : ou mal habitués.

Dans la voiture, avec Myriam, on se fait la remarque que définir l’autre par la plaque de cuisson ou le four micro-onde, c’est un peu pauvre - mais voilà, ce genre de différence entre toi et moi (le four micro-onde) ne nous fait pas si autres que ça.

Revoir Sheyrif, de dos, courbé tant il pleure, le visage dans les mains, des camarades le soutiennent, il monte dans la voiture, longuement on se dit au-revoir.








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