Appel au secours des réfugiés aux députés européens

Les responsables communautaire du camp de Moria, à Lesbos appellent au secours les députés européens, garants de la légitimité démocratique et des valeurs qui sont encore les nôtres.

Alors qu’on s’apprête à construire un centre fermé à Lesbos, alors qu’à Moria, dans le hot-spot et la jungle, plus de 20000 personnes en attente d’asile campent dans des conditions indignes, alors que les autorités grecques refusent les demandes d’asile et que les garde côtes empêchent physiquement les réfugiés d’accoster sur les îles, alors que la population grecque tente de rester raisonnable quand on fait d’elle la responsable de tout, alors que l’UE se sert d’elle et refuse de prendre la mesure de cette guerre de neuf années qui oblige les Syriens à fuir, alors qu’il faudrait immédiatement, pour répondre à la tragédie, ouvrir des passages sûrs et des refuges, même provisoires, les responsables communautaire du camp de Moria, à Lesbos, interpellent nos députés européens, ultime tentative de se raccrocher à la légitimité démocratique. Ils sont soutenus, en ce moment crucial, par un groupe de personnes solidaires dont le nombre ne cesse de croître en Europe.

 

 

Appel aux députés européens

de

la communauté congolaise du camp de Moria,
toutes les communautés africaines du camp de Moria,
la communauté afghane du camp de Moria, ses représentants et son consul.

 

Lesbos, le 26 février 2020. Appuyés par un lourd déploiement de policiers anti-émeute, les bulldozers ont commencé à creuser pour créer le centre de rétention fermé destiné aux personnes qui arrivent de Turquie en Europe, sur les îles grecques.

Cela a lieu en pleine offensive sur Idleb, et en pleine nouvelle "crise des réfugiés" que l'Europe laisse la Grèce régler, seule, à sa place.

Des îles grecques qui sont bel et bien l’Europe, on a fait depuis des mois un espace de fiction : ni hors d’Europe, puisqu’on peut espérer y demander l’asile, ni dans l’Europe puisque, si l’on peut encore circuler dans l’ile, on est empêché de circuler dans le pays.

Le gouvernement grec veut aller plus loin : il a décidé d’enfermer les personnes, sans distinction, dans des centres fermés dont elles ne sortiront plus, ce qui les privera de toute relation avec l’extérieur. Cela porte un nom : des prisons. La prison à ciel ouvert qu’était l’île se trouve un toit, des murs. Cela enfreint bien sûr le droit international.

Les Grecs de Lesbos s’y opposent avec la dernière énergie. Eux qui ont su être si hospitaliers jusque-là, fiers de leur île et de leur capacité à accueillir, constatent qu’on les en empêche de plus en plus. Car s’il est déjà très difficile d’accueillir quelqu’un qu’on retient de force, il est impossible d’accueillir quelqu’un dans une prison.

Les réfugiés, eux qui ont tout tenté pour vivre libres, observent, inquiets, la situation, coincés entre leur immense peur de l’enfermement et leur respect pour les Grecs en colère. Il y a quinze jours, dans les manifestations spontanées, on entendait « Lesbos people, we are sorry, sorry ». Aujourd’hui, les uns et les autres appellent au secours. Ils vous appellent au secours.

Réunissant des personnes exilées, des habitants directement concernés et des défenseurs de leurs droits, de toutes tendances politiques, les signatures portées au bas de ce texte témoignent d’un refus commun : celui de voir la politique européenne produire d’un même geste le pire pour les personnes en demande de refuge, et pour celles qui souhaitent leur témoigner hospitalité et solidarité. Les mêmes murs entendent, en les séparant, enfermer l’humanité des uns et nier la citoyenneté européenne des autres en les dépossédant du droit d’exercer l’accueil sur leur propre sol : c’est cette double négation qu’il s’agit ici de refuser, tant l’amertume qu’elle engendre ne peut que contribuer à la montée des extrémismes.

Nous vous demandons de tout faire pour que l’Europe, en ce moment charnière, ne se compromette pas davantage avec l’enfermement de personnes en demande d’asile qui n’ont commis aucun délit. Nous vous demandons de tout faire pour ne pas rendre un peuple honteux de son pays et de son territoire, sous peine de voir un jour ces hontes et ces colères nous échapper à tous. Il est de notre devoir de ne pas laisser la Grèce seule et d'ouvrir les portes de nos pays aux réfugiés qui n'ont pas d'autre choix que de quitter leur pays bien contre leur gré.

 

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Appel initialement publié sur Libération : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/02/lesbos-l-appel-au-secours-des-refugies-et-des-habitants-de-l-ile_1780259

 

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Lesbos, February 26, 2020. Supported by a heavy deployment of riot police, bulldozers began digging to create the closed detention centre for people arriving from Turkey to Europe on the Greek islands.

From these Greek islands, which are indeed Europe, a fictional space has been made for months: neither outside Europe, since one can apply for asylum there, nor in Europe since, if one can still move around the island, one is prevented from moving around the country.

The Greek Government wants to go further: it has decided to lock people up, without distinction, in closed centres from which the refugees will no longer leave and which will deprive them of any contact with the outside world. This has a name: prisons. The open-air prison that was the island has a roof, and walls. This is, of course, in violation of international law.

The Greeks of Lesbos are resisting it with the utmost energy. They who have been so welcoming up to now, proud of their island and their capacity to welcome, face the fact that they are being prevented from doing so more and more. Because if it is already very difficult to welcome someone who is being held back by force, it is impossible to welcome someone in a prison. The refugees, who have tried everything to live free, observe, trapped between their immense fear of confinement and their respect for angry Greeks. A fortnight ago, in the spontaneous demonstrations we heard "Lesbos people, we are sorry, sorry". Today, they are both calling for help. They are calling for your help.

Bringing together people in exile, inhabitants directly concerned, and human rights defenders, of all political views, the signatures at the bottom of this text bear witness to a common refusal: that of seeing European policy produce the worst in one and the same gesture for people seeking refuge, and for those who wish to show them hospitality and solidarity. The same walls intend, by separating them, to lock up the humanity of the ones and to deny the European citizenship of the others by depriving them of the right to exercise hospitality, and on their own soil: it is this double negation that we must refuse here, for the bitterness that it creates can only contribute to the rise of extremism.

We ask you to do everything possible to ensure that Europe does not compromise itself even further with the detention of people seeking asylum who have not committed any crime. We also ask you to do everything you can not to make a people ashamed of their country and territory, or else these hatreds and anger will one day overtake us all.

 

 

Signataires

La communauté congolaise du camp de Moria.
Toutes les communautés africaines du camp de Moria.
La communauté afghane du camp de Moria, ses représentants et son consul.

Avec le soutien et la solidarité d’un groupe d’intellectuels et politiques européens en cours de constitution.

Philippe Aigrain, écrivain français et éditeur.
Etienne Balibar, Ancien Professeur à l’Université de Paris-Nanterre, France.
Anniversary Chair in Modern European Philosophy, Kingston University London.
Sophie Becker, Artistic Direction, Spielart Theaterfestival, München
Catherine Boskowitz,, metteure en scène française, maison de la culture de Seine Saint Denis.
Damien Carême, homme politique français, ex maire de Grande Synthe, député européen.
Marie Cosnay, auteure française, traductrice.
Costa-Gavras, réalisateur franco-grec.
Aurélie Filippetti, femme politique française, ex députée de Moselle, romancière.
Srecko Horvat, philosophe et activiste croate, co-founder of DIEM 25.
Mylène Lauzon, directrice de la Maison du spectacle, La Bellone, Bruxelles.
Romain Langlois, activiste, artiste français, à Lesbos.
Camille Louis, philosophe et dramaturge française.
Erri de Luca, écrivain italien.
Iñigo Mijangos, socio fundador de SMH, Pays basque.
Tine Milz, co-director Theater Neumarkt, Zürich.
Joaquin O'Ryan, activiste, à Lesbos.
Edwy Plenel, journaliste français.
Mathieu Potte-Bonneville, philosophe français.
Leyla-Claire Rabih, metteur en scène, traductrice française, Grenier neuf, Dijon.
Milo Rau, artiste et directeur du NT Gent - Belgique.
Barbara Romagnan, femme politique française, ex député du Doubs.
Christian Salmon, écrivain, chercheur français.
Roberto Saviano, écrivain italien.
Prodromos Tsinikoris, theatre director, dramaturge & performer. Ex Artistic Director of the Experimental Stage of the National Theatre of Greece.

 

 

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