Faiseuse d'histoires

Oui, j’y crois, à son histoire, bien sûr, j’y crois, j’y crois comme on peut croire à sa propre histoire et à ses traumatismes, ses aveuglements, ses dites et redites, ses quelques hontes, ses arrangements, et ses oublis, aussi.

Tu es une faiseuse d’histoires, on me disait, enfant.
J’étais une faiseuse d’histoires, j’aimais attraper le bout d’une histoire et en faire un gros morceau.
Faiseuse d’histoires, le sens est tout près de faiseuse d’ennuis. Entre histoires et ennuis, complications, ambages, comme on lit en latin chez Ovide. D’histoires on irait à disputes, peut-être.
Petite, il fallait que l’histoire me surprenne, qu’elle me surprenne encore plus quand je la racontais pour la deuxième fois, et la troisième fois il ne fallait pas qu’elle ait vieilli, il fallait qu’elle me surprenne encore et encore et surprenne les gens que j’aimais à qui je la racontais.
Plus que le rapport à la vérité, je garantissais le rapport aux gens que j’aimais. Qu’ils soient bouleversés par l’événement, et pour ça : ne pas hésiter, tout donner. Grossir un peu, grossir autant qu’il fallait pour que les gens que j’aimais soient émus comme moi, à la même hauteur.
Ma mère disait : faiseuse d’histoires.
Je ne me souviens pas d’ennuis, ce n’est pas ce que je retenais. Je retenais que je faisais. Faiseuse, comme j’aimais ça.
Historienne, on disait aussi, ça n’avait pas le sens d’une quelconque qualité à mener des recherches historiques, ça avait un sens de famille, un sens privé et inventé : historienne, celle qui faisait siennes tout un tas d’histoires.
Celle qui les attrapait,  les histoires, les brodait.
L’imitation du vrai prenait ses aises.
Il y avait plus de vérité dans le fait de produire sous forme d’une histoire un événement, avec plaisir et humour, sens de l’absurde et du tragique,  goût des coïncidences, que dans le passé de l’événement, quel qu’il fût.
Il y avait plus de vérité dans le moment présent de raconter parce que justement c’était un moment présent.
En tant que passé, l’événement était drôlement improbable.
Et puis il semblait affadi, l’événement gigantesque vécu, si on le décrivait comme apparemment il était venu. J’avais donc la tentation de faire d’une belle parole une plus belle encore, pour que mon interlocuteur la reçoive belle comme je savais, moi, qu’elle avait été. Je racontais,  l’événement existait alors à la hauteur de ce qu’il était pour moi et à la hauteur de qui était là. Toi, par exemple, que j’aimais.
C’était un gros événement.
Il n’y avait que des gros événements.
J’aimais les gros événements.
Plus tard, chez Ovide, j’ai trouvé le lieu de la Rumeur, au livre XII : ce lieu est situé entre la terre, la mer et les plages du ciel. A la frontière du monde triple. D’ici, on voit ce qui est partout. Ici, toutes les voix pénètrent. Des yeux et des oreilles qui ne veulent rien perdre. Il n’y a pas de portes, il n’y a pas de limites en ce lieu, c’est le lieu où les parole s’emballent. C’est le lieu de la croissance, le lieu de la joie, le lieu de ma joie.

Alors, le rapport à la vérité, j’étais un peu mal placée pour en dire quelque chose. Les personnes, des garçons toujours jusqu’à présent, jeunes plutôt, que je rencontrais, je ne leur demandais pas leurs histoires. Ils en avaient plein, et les administrations les leur demandaient conformes, conformes à ce que les administrations pouvaient entendre mais pas trop, les administrations pouvaient mettre en doute le vrai quand il échappait au vraisemblable mais aussi quand il lui ressemblait trop. Les garçons avaient produit des récits, ils en avaient entendu plein aussi, de ce genre de récits qu’on trouve dans la maison sans porte de la Rumeur au livre XII des Métamorphoses d’Ovide, les garçons avaient entendu les récits qu’il fallait dire, d’étape en étape, de route d’exil en route d’exil, de route d’exil nécessaire et aventureux en route d’exil aventureux, ne pas oublier l’aventure, les garçons partaient, comme tout le monde toujours était parti, munis d’énergies de toute sorte, d’envies, d’espérances et munis de récits, de récits entendus et de récits qui tentaient de dire un peu de ce qu’ils avaient vécu, même s’il est toujours inimaginable de dire ce qu’on a vécu, les garçons racontaient des histoires à mi-chemin entre un vrai qu’on ne peut pas imaginer et un vrai plus conforme à ce qu’on peut imaginer.

C’est peut-être en raison de mon rapport aux histoires que je n’avais pas du tout l’idée de demander aux garçons rencontrés leurs histoires. C’est pas exactement que je n’avais pas l’idée : j’étais normalement curieuse de celui qui devenait mon ami et normalement curieuse aussi, il faut le dire, de ce qui se passe dans le monde qui fait que ces routes-là sont empruntées, et normalement curieuse aussi des embuches rencontrées dans tel ou tel pays avant le mien, curieuse pour savoir, pour avoir une vision un peu plus large, curieuse pour comprendre et curieuse pour prévenir. Malgré ma normale curiosité, je me rends compte, après un an presque d’amitié, que B ou M, je ne vous ai rien demandé. Je sais des choses, celles qu’on sait en amitié, mais je ne sais pas tellement vos raisons du choix de l’exil, ni toutes les étapes sur votre route de l’exil.

C’est peut-être en raison de mon rapport d’amour aux histoires que je ne demande rien, qu’est-ce que je pourrais bien faire des histoires, qu’est-ce qu’on est tous capables d’en faire, c’est peut-être, surtout, en raison du fait que tout le monde vous le demande, ce récit, et à force il donne quelque chose de très simplifié, de très commode, c’est le récit d’exil, c’est le récit d’asile, il y a dans le récit simplifié et commode d’exil, pour l’asile, l’idée qu’il y a une vérité, une cause, trois quatre ramifiées, une mort, un danger, un drame préalables ou des drames en série, du coup il ne peut pas contenir le reste, le récit, ce qui va avec le drame mais n’est pas le drame, ce qui est en plus, par-dessus ou par-dessous, ce qui fait la vie, ce qui fait la vie à l’endroit où notre amitié s’invente et s’inquiète. Du coup il ne peut pas contenir le reste, ce récit, il ne peut pas contenir ce qui devient, ce qui devient et advient lentement dans la relation et le nouveau pays. Et c’est ce que je préfère, ce qui devient et advient. Bien sûr il y a un commencement, un avant le moment et bien sûr les commencements m’intéressent, ils m’intéressent comme m’intéressent le passé ou l’enfance de mes ami•es et si quelque chose en est tu, si quelque chose y demeure de flou, je ne prends pas ce silence ou ce flou contre moi ou contre l’amitié qui devient, advient.

Nathalie raconte : C, bénévole à la Cimade, sa mine découragée devant les questions que Nathalie lui pose, à savoir comment aider ce jeune homme à vivre sans papiers en France, le jeune homme a demandé l’asile en Allemagne et le demander ici va le renvoyer là bas, d’où il est parti. Comment s’y prendre, bien sûr il n’y a pas de solutions satisfaisantes, on discute à partir des impossibilités et on fait avec les impossibilités, mais on voudrait bien être conseillé, c’est alors que la tête de la Cimade bénévole, une pointe de rire déjà éclaire le visage de Nathalie quand elle imite la tête pincée de la Cimade bénévole, la bouche un peu tordue comme si on n’allait pas entendre tout à fait ce qu’elle dit, qu’elle dit devant le jeune qui parle français parce qu’il vient de Guinée et qui la comprend parfaitement : vous y croyez, vous, à son histoire ?

Nathalie a raconté et on a éclaté de rire.
On a éclaté de rire avec Nathalie et le jeune homme.
On riait et il était inutile de s’expliquer.

Ce qui nous faisait rire, nous semblait ridicule, sans méchanceté, c’est que la bouche pincée et la question de la Cimade bénévole nous mettaient devant la question de croire ou de ne pas croire. Ce n’était pas du tout notre question.

La Cimade bénévole avait besoin d’une histoire à laquelle croire pour commencer à donner un conseil alors que le fait contemporain, c’est qu’après une série d’échecs, une série de pays, une série de passions et d’élans, un jeune homme avait besoin d’être conseillé.

Et si à la question de savoir si elle y croit, à son histoire, Nathalie n’a pas répondu c’est parce que ce n’était vraiment pas une question qui l’intéressait. Si elle avait dû y répondre, c’est ce que crie notre rire d’après, ça aurait été oui, j’y crois, à son histoire, bien sûr, j’y crois, j’y crois comme on peut croire à sa propre histoire et à ses traumatismes, ses aveuglements, ses dites et redites, ses quelques hontes, ses arrangements, et ses oublis, aussi.

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