Notre espérance (7)

"C’est rare pour les gens de l’administration de vivre ça. Ils cherchent à se protéger. Soudain, les migrants n’étaient plus un problème, ils étaient des visages, ils étaient des ressources, ils parlaient. Ces rencontres comptent beaucoup. Oui, pour les autorités administratives, ces rencontres physiques comptent beaucoup. Oui, tout peut s’humaniser." Sourire.



Mercredi10 février. Atherbea. Le bureau de Jean-Daniel Elichiry.
Juste avant d’arriver j’ai lu le mail de Miren.
Elle écrit : 7 autres gars sont partis hier. Larmes et sanglots  (Fasikaw voyant partir Sami, Sami proche de la crise de nerfs), les yeux rougis (Mohammed), les visages crispés, un gros effort pour tenir le coup  (Danal, Yakob).
Elle écrit : tous sont courageux, tous ont pleuré. Mebrahtom est solide pour aider Fasikao, Mohammad fait de gros efforts pour sourire, Dedar est fermé et Adnan paniqué. Les autres font les fous. Des collégiens la veille des vacances.

Tout à l’heure Jean-Daniel me parlera de l’arrivée des 7 premiers.
On ne savait qu’ils ne seraient que 7 le premier jour.
On est le 14 novembre. 1:00 ou 2:00 du matin. Ils allaient arriver tard, on voulait les accueillir. Le responsable départemental de la cohésion sociale était là. Les salariés de l’OFII. On avait décidé de dormir là, au VVF.
C’est assez rare, non ?
Sourire.
C’est très rare, ce qui s’est passé.
Je l’ai su dès le 13 novembre, l’après-midi, qu’il se passait quelque chose de rare.
Les attentats du soir n’ont rien changé.
Avec nous, il y avait l’équipe municipale pour accueillir les garçons. Des bénévoles. Une cinquantaine de personnes pour accueillir 7 gars. On s’est dit : on est trop nombreux, on va leur faire peur. On leur faisait un peu peur, c’est vrai. Ils avaient le téléphone collé à l’oreille, ils ne savaient pas où ils arrivaient. J’avais porté du très bon vin, du fromage de montagne, du pain. Les officiels étaient à leur aise. Les garçons sont arrivés.  On leur avait préparé un repas.
Ils n’ont pas voulu manger d’abord.
Mohammed, le plus âgé, a salué le maire de Baigorri.
Tous les deux pleuraient.
Vers 4:00 du matin, ils ont commencé à manger un peu.

Les critères, pour le séjour de répit : la vulnérabilité. La solitude, l’âge.
L’un des garçons du Soudan est parti de chez lui tout seul, à 12 ans.

On ne sait pas exactement comment on leur propose le dispositif à Calais.
On ne sait pas si c’est un dispositif qui sera reconduit.
A Calais on détruit les moindres signes de vie auto-gérée. Les jardins, les fleurs.
On ne veut rien voir ni savoir.
Des mairies ont communiqué : elles n’auraient pas été mises au courant qu’on leur envoyait du monde.
Biscarosse, dans les Landes, où l’accueil s’est mal passé, le maire avait donné son accord, en fait.
Cela dit, jusque-là on ne nous a pas demandé un bilan, un compte rendu. C’est incroyable, de l'improvisation.
Au début on ne savait rien. On ne savait pas où on allait. On avait exigé qu’il y ait un projet après les 3 mois, qu’ils ne soient pas renvoyés dans la jungle comme ça.

Le 13 novembre, la réunion d’information, la mairie, la préfecture, la cohésion sociale, nous, les bénévoles, la croix-rouge, le secours catholique : tu le sentais, déjà, qu’il se passait quelque chose. Même du côté de la Préfecture. 
Quand le sous-préfet est venu visiter le VVF, il a été ému. Il l’a dit. C’est rare pour les gens de l’administration de vivre ça. Ils cherchent à se protéger. Soudain, les migrants n’étaient plus un problème, ils étaient des visages, ils étaient des ressources, ils parlaient. Ces rencontres comptent beaucoup.
Oui, pour les autorités administratives, ces rencontres physiques comptent beaucoup.
Oui, tout peut s’humaniser.
Oui, l’administration.
Sourire.

Tout à l’heure,  plus tard, en partant :
Comment tu fais pour tenir ?
On tient quand on nomme les choses le moins mal possible. On tient quand on fait des choses concrètes et humbles, là où on est. Sinon on ne tient pas.

On a commencé, je venais de lire le message de Miren, j’avais encore l’image des garçons qui craquaient quand ils partaient, j’avais lu quelques mails de bénévoles qui disaient que oui, ils viendraient à la fête de fin de séjour mais ce serait le coeur très gros, on a commencé et j’ai dit : c’est déchirant. Comment tu comprends ça, toi, cette émotion si vive et si partagée ?

C’est un deuil, a dit Jean-Daniel, ça a été un séjour de courte durée. On était en pleine construction. Et ce qui s’est construit s’est construit autour d’une espérance commune. C’est cette espérance qui a porté tout le monde. Le prix à payer c’est l’arrachement. Un déchirement terrible. Mais c’est à faire, il faut vivre ce passage. Le village, le groupe des gens qui restent gardent la fierté. Les garçons, la vie devant.

Pour l’asile ?
Pour l’asile, ça compte, ce qui s’est passé. Cette volonté. On tient compte du parcours.

Ce à quoi j’ai veillé, dis-tu, c’est à ne pas engager d’affect.
On part avec des principes non négociables, avec nos convictions, aucune certitude.
Ce qui me guide : mes actes ont des conséquences.
Rien à voir avec une démarche caritative.
Si tu m’aimes, ne m’aime pas. Ou ne m’aime pas trop.
Ce n’est pas une démarche froide non plus.
On s’en tient à des choses concrètes, indéfectibles. C’est alors que l’émotion peut surgir, par surprise. De surcroît. Elle surgit d’autant plus ou d’autant mieux qu’elle a été encadrée, elle ne déferle pas, elle ne crée pas de dépendances. Si on donne à quelqu’un qui ne peut jamais rendre, on l’endette. Il peut devenir amer et l’autre, qui a donné, qui s’attendait à de la reconnaissance, devient amer à son tour. On n’attend rien. On ne s’attend à rien. On a dit ça aux bénévoles.

Ce qui a été si beau à Baigorri, c’est le côté transgénérationnel. Les grand-mères, beaucoup de grands-mères le midi, le soir.  La génération jeune des salariés - salariés pour l’occasion, et si l’occasion ne se poursuit pas, hélas, on ne pourra pas renouveler leurs CDD. Ils ont 30 ans. La génération plus jeune encore des résidents. Les collégiens encore plus jeunes, parfois à peine.

L’inquiétude c’est que le ministère de l’intérieur n'anticipe rien. On sent l'incompétence. Les préfets ne savent pas non plus ce qui va se passer, si l'expérience va se poursuivre. On devait accueillir 30.000 personnes. La Turquie  a accueilli 2 millions et demi de réfugiés. On en est à 10.000. On ne nous demande rien. On ne tient compte d’aucune expérience.

En mangeant, on se dit que ça nous est arrivé de voir l’abîme, on ne sait pas trop de quoi on est fait pour avoir vu l’abîme mais on a vu l’abîme, parfois c’est dans l’enfance, un vertige que l’abîme, on est quelques-uns comme ça, bien qu’en vie, des survivants - ça nous donne quoi, une sorte de porosité.

De l’indulgence. Dans la voiture je me demande si c’est bien ce mot que tu as prononcé, indulgence, je n’ai pas noté. je crois, oui. Je ne sais pas si l’étymologie est juste mais d’indulgeo je vais à dulcis, radical commun.
Dulcis : doux.
En même temps, je me fiche de l’étymologie. 
De la douceur, quoi.

Les choses concrètes, indéfectibles. Qui aident à tenir. Qu’on construit peu à peu, on est modeste. Tu laves les assiettes au restaurant social, dans tes locaux, les pommes de terre ont  adhéré à l’assiette, tu passes le jet dessus, longuement. Au tour de chaque couvert. Tu installes le tout dans la machine à vapeur. On lève les pieds pour ne pas salir, devant nous le sol a été lavé. Un monsieur nettoie le mur. Le calme. La bouteille qui est tombé dans le jardin, tu notes qu’il faudra aller la ramasser. Chaque chose concrète. C’est dommage, je n’ai que les mots.

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