Ne parlez pas de vos tranquillités devant les angoissés (MIE5)

L’amour que j’ai, un amour qui donne tant de larmes et qui, après les mouvements passés par là, émotion, colère, désir d’enquêter et de redresser les torts, se pose comme un oiseau sur le petit fil où viennent goutter les larmes, se pose avec les larmes et n’a plus de contenu qu’un seul, un seul : l’urgence.

Cette fois, la dernière, c’est Kloé qui conduisait. Ayao, derrière, commentait : ce jeune, venu de loin pour étudier, protégé par le collectif, qui ne veut pas étudier. Il y a là quelque chose, disait Ayao. Il y a un attachement et ce n’est pas le bon ? Il fait des efforts qu’il ne comprend pas pour trouver son espèce de liberté ? Il faudrait qu’il accepte une place en CADA, maintenant qu’il est dédubliné. On allait lui parler. On en était là : de l’attachement à revendre, dont il fallait un peu se méfier.

Autour de nous : le fleuve gros et ses eaux, un miroir très gris, très poli, sous le ciel de neige sans la neige. Kloé poussait un cri. Des hérons, des centaines de hérons de l’autre côté, côté champ en attente. Graciles, rassemblés. Deux se sont envolés. J’ai dit quelque chose comme si c’était un signe, sur le champ de bataille dans l’histoire d’Iliade que ne connaissent pas du tout les ami•es du jardin, sur le champ de bataille, quand un héron paraît, je crois que c’est un signe de la déesse qui n’est pas loin, qui veille. Une armée de hérons, je ne sais pas. Je ne disais plus rien mais je pensais, c’est drôle, ce n’est pas la déesse que je retiens, c’est le champ de bataille. On longeait un fleuve, les barthes, un champ plein de hérons et je pensais : c’est un champ de bataille, nous sommes sur un champ de bataille, nous sommes des champs de bataille.

Tout à l’heure, l’heure d’aller au jardin approchait, nous serions un peu en retard, devant la gare nous attendions Zacharie qui ne s’appelle pas Zacharie. Non que je change ici son prénom pour protéger sa situation, comme je le fais souvent. On nous a dit Zacharie, sa nationalité, son âge, 17 ans. Kloé Ayao N et moi attendons Zacharie devant la gare. Au premier garçon noir qui nous regarde : vous êtes Zacharie ? Non, me dit Ayao, il n’a pas le corps de quelqu’un qui vient d’arriver. Je reconnaitrai le corps de quelqu’un qui arrive. Trop tard, le gars interpellé parle très fort, trop fort, ah vous cherchez quelqu’un qui vient d’arriver, ah vous êtes une association, nous faisons signe d’être discret, ah vous cherchez le secret, ah vous cherchez un blédard, ils sont têtus les blédards, pas sûr qu’il veuille venir avec vous, Zach. Puisque Zach il y avait, ou il n’y avait pas.
Toujours pas.
La gare c’est aussi le lieu de rendez-vous des policiers, avec Ayao on s’éloignait. Pas de Zach. On marchait tout autour. A un arrêt de bus, soudain, Ayao s’est arrêté. Il a désigné un garçon, cartable sur le dos.

J’ai dit : il est midi, c’est un jeune gars qui sort du lycée.
Ayao a dit : non, il vient d’arriver. Je le sais.

Je ne m’appelle pas Zacharie, a dit le garçon mais Amadou, c’est bien moi que vous attendez, je viens d’arriver, par Gibraltar et toute l’Espagne, c’est moi. Amadou s’est installé chez N et nous avons filé, Kloé Ayao et moi, au jardin. Les discussions, les attachements, ce que H qui est aidé s’impose et ce qu’on impose à H en l’aidant inconditionnellement et ce qu’il signifie quand il ne veut plus étudier, les hérons, l’Adour très immobile, anormalement immobile, le calme avant la tempête.

Nous avons des devoirs nouveaux. Qui font tomber nos habitudes anciennes,  fléchissent nos centres d’intérêt, nous font franchir des ponts de langue. Nous portent des amitiés, elles viennent de loin, imprévisibles, en même temps nous les reconnaissons, étrangement.

Des amitiés étrangères et familières. Oui, ça nous bousculait. Nous avions des devoirs nouveaux.

Au jardin pour la dernière fois je n’ai pas vu le jardin. A peine si j’ai senti la lourdeur du bronze de la sculpture au bout de l’allée où j’ai si souvent marché, pour arriver. A peine. La sculpture est massive, une tête et un buste mais sans tête et sans buste. Son grand intérêt, en plus d’être sculpture, c’est d’avoir un petit socle sur lequel se reposer. K et B fument une cigarette assis contre le monstre de bronze. Voir le jardin en ce seul instant : quand B qui n’a pas eu l’asile frappe du poing contre le bronze, il dit que c'est lourd comme ça, aussi lourd que ça, ce que je vis, il frappe, c’est lourd.

À deux doigts de pleurer, les larmes que je retiens, épuisée, parce qu’il y a M et M et M et B et B encore et B un autre, I, C, S et T, J, N, H, K et M, Mustafa, dont j’ai toujours dit le prénom, après tout pourquoi pas. C’est le seul instant où je vois, ce dernier jour au jardin, le jardin.

Le poème de M : ne parlez pas de vos richesses devant les pauvres, ne parlez pas de vos joies devant les désespérés, ne parlez pas de vos tranquillités devant les angoissés, ne parlez pas de vos forces devant les faibles.

Ce moment où je lis en français, B en arabe, phrase après phrase, le faire durer.

A ne peut pas écrire, il dit qu’il est arrêté dans la pensée comme dans la course de la vie. Sans asile, sans travail, hébergé mais sans projet. Il y a nos devoirs nouveaux, il y a le jardin qui aujourd’hui, dernier tour, devient invisible, m’est invisible, il y a la route du retour, ce recours à faire en urgence, les dents à arracher à un enfant qui n’est pas reconnu enfant et les trente-six coups de téléphone. Ni le fleuve ni les hérons je ne les vois. Le champ de bataille c’est partout.

J’ai beaucoup d’amour, un amour pas tordu comme ceux que chante Orphée, Orphée avec qui j’ai passé ma vie et que mes ami•es du jardin ignorent complètement comme ils ignorent Junon et les présages des hérons, l’Iliade et l’invulnérabilité de Médée, je ne sais pas si c’est beaucoup d’amour mais c’est beaucoup de larmes, j’ai des devoirs nouveaux, je ne sais pas après tout si ce n’est pas de l’amour tordu, l’amour que j’ai, un amour qui donne tant de larmes et qui, après les mouvements passés par là, émotion, colère, désir d’enquêter et de redresser les torts, se pose comme un oiseau sur le petit fil où viennent goutter les larmes, se pose avec les larmes et n’a plus de contenu qu’un seul, un seul : l’urgence.

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