Voter avec les pieds

Tu te soignes. Tu soignes tes sources, quelles qu’elles soient, par le surgissement de celui qui se présente autre, en qui tu reconnais les choses d’un grand-père muet ou en qui tu reconnais tes propres façons d’aimer, sous d’autres mots. Tu prends, où que tu sois né, toi qui ne savais pas bouger les pieds, ce que tu avais sans le savoir : un corps et une âme politiques.

Au jardin, sur les bords de l’Adour. En novembre, l’Adour, on ne le voit presque pas, sous les brumes humides. Garer la voiture dans l’herbe, s’enfouir en roulant sous les végétations et les formes devenues, sous le ciel noir, folles, monstrueuses.

Monsieur A, le plus âgé de nous tous, qu’on appelle le sage, a modelé d’argile une femme de son pays. Elle a un seau à la main droite, un enfant sur le dos, du charbon sur la tête, elle est enceinte de sept mois. Le texte que monsieur A a écrit en arabe, notre jeune interprète débutant dit qu’il est si beau qu’il ne pourra pas le traduire, les mots ne s’accordent pas.

Les devoirs de la femme sont nombreux, lit l’interprète, les tâches, les épreuves. C’est très émouvant, ça parle de mon pays. Elle va bientôt accoucher. Personne ne peut faire autant de travail qu’une femme de mon pays. On voit aussi, en argile, venir un chameau et ce plat à base de farine de maïs, un maïs plus petit, plus blanc qu’ici, dit B. Les choses que j’aime dans mon pays. Nos oeuvres évoquent les choses que j’aime dans le pays que j’ai quitté. Les choses qui me manquent, les lumières qui sont les miennes.

Les langues, l’arabe de Monsieur A, le parfait arabe de monsieur A, qui est sage et professeur dans son pays, l’arabe de B qui traduit, il est allé à l’école jusqu’à l’âge de 15 ans, en six mois a sauté dans le français, il dit oui à toutes les surprises, à toutes les différences culturelles. Les langues, l’arabe, le français de B, mon français derrière, garder en traduisant une structure légèrement héritée de l’arabe quand elle est plus belle que le standard équivalent français. Elle prépare le manger, on en discute. On dirait plutôt : elle prépare à manger. Ou le repas. Elle a un côté enfant ou sud-ouest, la forme elle prépare le manger, et elle nous plait. Mais on tranche : ce sera le repas. Elle prépare le repas. A nous tous, grâce à B, en demande d’asile comme tout le monde ici, de bon arabe et de bon français, traduire le texte de Monsieur A. Dire aussi bien que possible, d’une manière aussi émouvante que ce qui a surgi à la lecture du texte en arabe, le boulot des femmes de mon pays, dit B.

Pour M, ouvert à toutes les surprises de la culture du pays où il veut rester, une chose est difficile à penser : ces femmes seules, qui n’ont ni compagnon ni enfants. C’est un choix, lui dit-on. La solitude, ce n’est pas normal, il répète. Pas normal. Il ne comprend pas mais il fait un geste vague, signifiant qu’il gardera l’incompréhension pour lui. D’ailleurs, personne ne veut l'entendre. C’est comme pour la foi. D’ailleurs, le prénom Mohammed, le changer en un autre, ne pas faire trop musulman, ne pas faire trop prophète.

Il y a ce piège dans lequel il ne faut pas qu’il tombe, il le sait et c’est ce que le geste vague signifie : il ne doit pas, malgré les efforts qu’il fait pour se montrer prêt à toutes les surprises du pays choisi, il ne doit pas devenir, perdant toutes ses sources, le parfait Soudanais intégré, celui qu'on peut désirer, celui qui boit de l’alcool, n’est choqué par aucune solitude, ni celle des femmes, ni celles des hommes, ni celles des dieux. Un geste vague, un murmure. En plaisantant : je suis basco-soudanais. Mais il y a ce geste, il y a ce murmure. Cette sagesse. Geste et murmure laissent les choses subtilement floues.

A Mustafa et à Mohammed je raconte que les harragas, en Tunisie et en Algérie, votent avec les pieds. Cette expression. Manière de dire que l’exil est politique. Que l’exil est toujours politique. Contre les discours européens qui distinguent migrants économiques et réfugiés politiques, les gamins qui s’en vont des plages d’Algérie savent que le départ est politique. La barque et la rame remplacent le bulletin de vote, inutile et dévoyé. Le corps qui rend tous les risques possibles remplace le corps qui luttait sur les places. L’espérance a quitté les places. Elle ne se projette pas dans un Eldorado européen parce que tout le monde sait le cynisme et l’inhospitalité de l’autre côté de la mer. Personne ne dit l’Eldorado, sauf les discours européens, pour le nier. Si l’espérance s’est envolée, si elle a quitté les places, quitté les urnes, l’urne n’est que funéraire, l’espérance n’a pas tout quitté, l’espérance prend le bateau, elle vote, elle vote dans ce mouvement de fuite, d’échappement. Je vote avec mes pieds, en courant. Courant vite. Le corps politique des gamins est en route. Dans les déserts et sur les mers. Ni Mustafa ni Mohammed ne connaissaient l’expression. Voter avec les pieds. L’exil, c’est politique.

Mustafa écrit trois pages sur les conditions de la vie dans les camps de réfugiés Sahraoui. Il est né dans un camp. Il a grandi dans un camp. Il a un camp pour mémoire. Il écrit le camp mémoire. Avec un camp pour mémoire il a le monde entier pour mémoire, Mustafa l’apatride. Sans foyer, il s’intéresse plus que tout à l’indépendance des peuples, le peuple catalan lui met les larmes aux yeux. Il a la géopolitique comme mémoire et il l’a aussi comme maintien. Comme colonne vertébrale. Il ne craque pas. Il a une mémoire qu’il écrit en espagnol, c’est celle des morts, des blessés, des déplacés, de chacune des injustices constatées. Il dit que ça va prendre de la place, qu’il y a de quoi écrire dix livres, sa mémoire politique et mondiale.

Que le monde te traverse, toi, qui vis ici depuis des générations - on a perdu le compte. Les sources et origines et les dieux ont été chassés. Né ici, tu as perdu tes morts, tes récits, tes emblèmes et tes sources, rien à voir avec des racines enfoncées dans la boue. Les sources, auxquelles t’abreuver, sont taries. Tu as hérité de la laïcité et la république, ça faisait bien l’affaire jusqu’alors mais un jour, jour de marché bien globalisé et de réchauffement climatique, jour de réveil et de réveil perdant, tu constates que rien ne fait plus l’affaire, tu perds pied, tu ne votes pas, l’espérance s’est cassé la gueule, elle ne prend même pas les jambes à son cou, tu ne votes pas, même pas avec tes pieds, tu ne déplaces de ton corps politique aucune place, tu ne te déplaces sur aucune place, tu n’as rien qu’une âme errante et ton âme errante comme ton corps en peine est politique et tu ne le sais pas. Ton corps et ton âme ne demandent qu’à en prendre conscience. C’est alors que tu reçois des nouvelles du monde. Les nouvelles du monde toquent à ta porte : ce jeune homme vient d’Irak, il est débouté de l’asile et il ne sait pas où dormir. Tu l’accueilles. Tu reçois plus que tu donnes, tu reçois en douceur une certaine idée des sources où tu n’a pas pu t’abreuver.

C’est tout petit, c’est dans un mot dit en arabe que tu ne parles pas même si ton grand-père le parlait ou c’est, si ta famille est installée ici depuis des générations et des générations, dans la conscience d’une très grande différence partageable, joyeusement et complètement partageable. Tu te soignes. Tu soignes tes sources, quelles qu’elles soient, par le surgissement de celui qui se présente autre, en qui tu reconnais les choses d’un grand-père muet ou en qui tu reconnais tes propres façons d’aimer, sous d’autres mots. Tu prends, toi qui est né ici, toi qui ne savais pas bouger les pieds, ce que tu avais sans le savoir : un corps et une âme politiques. Tu prends à ton tour un corps et une âme politique.

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