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Billet de blog 11 oct. 2022

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Le rescapé du train - un an après

Le 12 octobre 2021, à Ciboure, trois jeunes gens qui passaient la frontière en longeant les voies de chemin de fer étaient tués. Un autre survivait. Autopsie d’une année difficile, tome 1.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ceci est une lettre. Selon les jours et les heures, je l’adresse à ceux qui ne pourront pas la lire parce qu’ils ne sont plus là, à ceux qui ne la liront pas parce qu’ils sont pris par tant d’urgences, et aux autres, qui n’aimeront pas la lire à cause du miroir qu’elle leur tendra. Ceci est une lettre, une lettre de deuil et une lettre de colère, dans laquelle pourtant la colère s’essaie à la distance. Une lettre épreuve, et preuve. Qui est aussi, et surtout, une lettre anniversaire. Et qui en tant que lettre anniversaire, se veut lettre d’hommage. 

Le 12 octobre 2021, quatre hommes échappaient aux contrôles policiers assidus sur tous les ponts, dans les bus, les trains et aux abords des gares, pour passer, depuis l’Espagne, en France - ou, depuis Irun, à Hendaye et après Hendaye à Bordeaux. Ils échappaient, ils le faisaient en longeant les voies de chemin de fer. Je répète : ils échappaient. A tant d’enfermements, et aux empêchements. Ils échappaient, libres, comme ils étaient, pleins d’espérance. L’un d’eux, 40 ans, pensait ainsi aider sa famille. Un autre voulait voir du pays - un tour d’Europe et puis retour. Espagne, Paris, Allemagne. Celui-ci cherchait sa vie, sa chance. Celui-là aussi. 

Ceci n’est pas une lettre qui raconte leur histoire. Leur histoire s’écrit ailleurs, elle s’écrit partout où on pense à eux, partout où on désire que l’histoire laisse des traces. Elle s’écrira devant un tribunal, où les familles des victimes et les associations qui les soutiennent et observent les politiques meurtrières dont l’Europe, la France dans ce cas, se rendent coupables, demanderont ce qui s’est passé, exactement, à telle heure et en tel lieu, pour qu’advienne telle catastrophe qui a brisé définitivement la vie de trois hommes jeunes, et toutes celles auxquelles ces trois vies-là étaient attachées. 

Elle s’écrit là où nous refusons l’oubli. 

Sur les rails de chemin de fer, les quatre garçons n’ont pas, après le virage, entendu vrombir le monstre du train. Le virage, c’est celui de Ciboure, petite ville basque. La ville suivante, où se trouve la gare, à quelques centaines de mètres, c’est Saint Jean de Luz. Les policiers y seraient, ils y seraient comme ils étaient à Hendaye, les garçons le savaient ou pensaient le savoir. Ils attendaient donc, avant la gare, le premier train de la matinée. Celui dans lequel ils auraient dû prendre place, pour se rendre à Bordeaux, avant d’arriver à Paris. Le contrôleur témoigne : le choc a été terrible, on croit avoir heurté un troupeau de moutons, et dehors,  ce qu’il a sous les yeux, c’est une scène de guerre, des morceaux de corps, des membres, du sang, une tête, et au milieu de l’horreur, ce garçon aux grands yeux noirs, suppliants, qui lui tend les bras. 

Le garçon survivant qui tendait les bras  et ouvrait ses grands yeux s’appelle Mohamed Saoud. Mohamed Kemal avait vingt-un ans. L’ami du survivant, vingt- huit ans comme lui, c’est Fayçal Hamdouche. Plus âgé qu’eux, et qui avait pris un autre chemin, un autre bateau, mais originaire de la même ville que le jeune Kemal, Ahmed Belhiredj. Quand je pense à lui, je l’appelle monsieur. Dû à son âge peut-être. Monsieur Belhiredj, dont on a connu le nom plus tard. Sans raison, d’ailleurs, apprendrais-je par la suite, puisqu’il avait été identifié aussi sûrement que les trois autres. Mais les autorités se taisaient. Comme toujours, premiers à savoir : les familles, les communautés, les réseaux sociaux. 

L’hôpital, dans l'urgence, faisait une erreur, disait à la mère de Mohamed Kemal qu’il était rescapé, entre la vie et la mort, certes, mais vivant. Non, ce n’était pas Mohamed Kemal qui se battait contre la mort, contre l’horreur, qui un an après se battrait encore contre la mort, contre l’horreur, contre les flashes, c’était Mohamed Saoud - cette nuit j’ai vu passer un train

Le Pays basque, concernant l’accueil, a une longue tradition. Je m’en suis fait l’écho, on était en 2015. Depuis, ce pays a continué à accueillir, avec ferveur, comme disait Jean-Daniel Elichiry, du temps où il présidait l’association Atherbea, association qui gère sur la côte, entre autres, le CADA, la structure médico-sociale LHSS et le SIAO. Le Pays basque a continué, donc, avec quelque chose qui ressemble à la volonté d’être à la hauteur de soi-même, fier de ce qu’on fait et sait faire. Par les temps qui courent, c’est précieux. C’est à Bayonne que le maire (et président de l’agglomération) a ouvert en 2018 un lieu de  repos pour les gens qui passent la frontière, c’est sur le pont entre Irun et Hendaye, sur la Bidasoa, qu’après la noyade de trois premiers garçons, le président de l’agglomération pays basque nord, Jean-René Etchegaray et le président du pays basque sud, Iñigo Urkullu, se sont réunis, malgré leurs différends, pour dire, d’une seule voix, qu’ils n’acceptent pas ce qui se passe ici. On ne peut empêcher les gens de circuler, de demander l’asile, le refuge. Notre terre n’est pas un lieu de mort.

Ça, c’est le décor. 

Le 12 octobre 2021, le choc est immense. Un jeune homme a vu venir un monstre, il a perdu ses camarades, il se bat contre la mort et sans doute, en même temps, contre la culpabilité d’y avoir échappé, puis, à l’hôpital, contre son bassin brisé, puis hors de l’hôpital contre l’os de sa jambe droite, qui, après trois opérations, ne se ressoude pas.  

Ce qui le porte alors, déjà, et le portera encore un an après, c’est la très grande conscience d’être un rescapé. Il doit faire donc de cette deuxième vie quelque chose de grand. Et c’est ce qu’il fera. 

Je me souviens avoir pensé, après avoir appris les noms, mis des visages sur les noms et approché les familles : ces morts sont  nos morts. Je n’étais pas la seule à penser ainsi. Le choc est grand pour les habitants de Ciboure et des alentours. Ce choc, au vu de ce qui s’est passé par la suite pour le rescapé du train, comme on l’appellera, je fais dès à présent une hypothèse : personne n’a su le poser, l’installer quelque part. En faire une responsabilité. La question que nous posait le choc était-elle trop grande pour nous ?

Très vite, il n’a plus été question, quand il était question du rescapé du train, d’évoquer le monstre de ferraille, ce qui déchire le temps, l’inconsolable deuil des amis, le trauma tout nu, les images revenues par tronçons, l’irreprésentable, la possibilité de la perte d’une jambe dont l’os ne se ressoude pas. Il n’a pas été question de ça. Oublié le choc, oublié le trauma, oublié ses suites. Cette responsabilité, tout se passait comme si personne n’en voulait.

Les policiers qui entendent le rescapé le lendemain de l’accident, alors qu’il peut à peine rester éveillé un petit quart d’heure, l’entendent comme témoin. C’est vrai qu’il est un témoin. Il faudra attendre le dépôt de plainte, en janvier 2022, pour qu’il soit entendu comme victime. Les structures sociales qui le recevront par la suite trouveront qu’il ne semble pas avoir besoin de leur soutien. En effet, dès qu’il a pu se mettre debout, avec les béquilles, sur un vélo, la jambe malade suivant le mouvement, n’importe comment, c’est dehors, après le grand choc, la grande rupture, qu’il rêve d’être. Ça tombe bien, c’est le printemps et puis l’été. La rue, c’est comme un cinéma. Il s’y passe des scènes, c’est vivant et c’est drôle, souvent.

La victime a le goût de vivre. La victime, ce grand vivant à la jambe et au bassin brisés. Tellement de ressources en lui, de désirs de vie et encore et encore d’élans. Victime, il ne l’est pas assez pour la structure médico-sociale.

Un train fonce sur quatre garçons. Trois trouvent la mort, une mort atroce. Un seul survit et survivant devient et témoin et victime. Les structures d’accueil, sociales et solidaires, ne savent pas quoi faire de victime. Et témoin, elles ne supportent pas. Parce que rien ne colle : notre pays est ouvert, il est sans frontière. Mohamed est la preuve vivante (trop vivante, survivante), le témoin, en effet, du contraire.

Les structures sociales, à Bayonne, presque un an après l’accident, quelques mois avant les opérations prévues à Bordeaux, alors que le jeune homme n’a  aucun  revenu ni  l’usage de sa jambe, le mettent dehors. 

Un appendice. Retour au 12 octobre : nous apprenons, au petit matin, l’accident de Ciboure. Les collectifs qui ont l’habitude, justifiée, de protester contre les contrôles policiers sur les ponts empêchés entre les deux pays (ou entre les deux parties du même pays basque, selon la terminologie qu’on préfère employer), ont du mal, cette fois, à convaincre leurs troupes. Un rassemblement aura lieu, après une hésitation de quelques jours. C’est que les victimes, entend-on, sont peut-être des délinquants

Pourquoi ce soupçon ? C’est ce que je laisse, pour l’instant, en suspens. 

L’hôpital de Bayonne, le 12 octobre 2021, et les mois suivants. Plusieurs opérations. Accompagnement très digne de toute l’équipe, pas un.e seul.e infirmièr.e ou aide-soignant.e qui ne réponde à l’urgence de la situation. Une assistante sociale est présente, fait le travail. Du temps, des rires, des larmes. Des paroles. À ce moment-là, Mohamed ne parle pas un mot de français. Nous nous comprenons avec les yeux, la bonne volonté, et google traduction. Le chirurgien utilise son téléphone portable. La patience de tou.te.s est exemplaire. Un aide-soignant, dans un autre service, parle arabe, il est souvent convoqué. Un infirmier a appris quelques mots, pour faire sourire Mohamed. Mohamed, lui, apprend que le Pays basque, c’est comme les Catalans ou les  Kabyles. Ici, tout le monde se sent concerné. En vrac : cet anesthésiste que Mohamed revoit, des mois après, soudain ému aux larmes en pensant au jour J, quand le jeune homme arrivait aux urgences, inconscient, entre la vie et la mort. Il lui souhaite, quelques mois après ne pas avoir pu le faire, la bienvenue. La lettre des infirmières, plus tard, quand Mohamed ne sera plus là, leur joyeux Noël. Présents aussi, et conscients de la responsabilité qui (nous) incombe : Sofian et Mohamed, qui viennent d’Irun. Sofian est originaire de la même ville, en Algérie, que Mohamed et quand il fera, cette année de reprise des vols entre l’Espagne et l’Algérie, des voyages au pays, chaque fois il ramènera le pain de maman, celui que Mohamed attend avec impatience et qu’il partagera entre Sofian, la grand-mère et moi. Mohamed, son fils et Sofian, d’Irun, viennent chaque semaine à l’hôpital pour lui couper les cheveux, prier, parler avec lui. Les infirmières les laisseront toujours entrer, même à trois, en ces temps de covid où les visites sont limitées, à l’hôpital. Cette réponse très belle de Sofian : c’est obligé. C’est obligé, et nous sommes liés. 

Nous sommes obligés. Par la même question. La présence quotidienne de la grand-mère, celle que nous appelons ainsi, qui fait le linge, les gâteaux, la discussion. Quelques autres personnes, Vincent, Sonia, Malika et Polo, Marga, Claudie, Kadda, Gaby.

Un mois et demi plus tard : il y a de la place dans un lieu de repos, à Cambo et il faut partir. La tristesse dans le service et l’immense angoisse de Mohamed. Avec la grand mère, on on a promis d’accompagner mais on ne nous laisse pas le faire : on range les affaires, mange des chocolats, rassure. Là-bas, les visites sont rares, on est en plein covid et la structure, privée, accueille des personnes âgées, en fin de vie. Les visites doivent être anticipées. Ce n’est facile pour personne d’entre nous. Une infirmière passe dans la chambre de Mohamed matin et soir mais ce n’est pas la relation de confiance entretenue avec les infirmières et aide-soignantes, sans exception, de l’hôpital de Bayonne. Au début, ce n’est que l’ennui. Mohamed a le bassin brisé, l’os de la jambe droite  en miettes, et à ce moment-là on ne sait pas si le sang un jour y circulera de nouveau. Le peu d’amitié qui l’entoure, et nos visites espacées, qu’on tente pourtant d’organiser (vive les groupes WhatsApp) lui font risquer plus que l’ennui : une chute de moral. La pente est raide. Le jeune médecin de la structure, qui a une forte influence sur les infirmières, entretient une relation difficile avec Mohamed. L’hostilité remplace l’ennui : peut-être avec succès, d’ailleurs - quelque chose comme un dérivatif. Le jeune médecin et Mohamed  ne se comprennent pas. Mohamed se plaint. Il a mal. Non, dit le médecin, tu n’as pas mal. Il est drogué, dit un jour le médecin, il veut davantage de médicaments. 

Je crois que c’est la deuxième occurrence de cette rumeur-là, infondée, l’addiction. Et la première de ce qui nous semble absence  d’empathie, accompagnée du refus total, ou du déni de la responsabilité devant ce qui est arrivé à notre frontière. 

La première occurrence de la rumeur d’addiction, c’était avant que quiconque ne connaisse Mohamed, avant qu’on ne connaisse même son nom et son prénom. C’était, quand les trois jeunes venaient de mourir et qu’on était sous le choc. Le soupçon n'a pas dit ses derniers mots. 

Il y a ce jour où Mohamed, qui ne peut pas marcher, s’échappe de la chambre de Cambo. C’est vers la fin de l’hiver. Les jours rallongent. On le cherche partout. On nous appelle : il a disparu. En chaise roulante, à la force des bras, n’en pouvant plus d’immobilité, et libre, libre, comme il le dit lui-même, il est allé faire un tour au village. L’équipe est sens dessus dessous. Il faut dire qu’ici, il est sous X. Il s’appelle monsieur Etcheverry. Ce jour-là, le soir, on rit. 

Je n’ai pas demandé pourquoi on cache ainsi Mohamed, imaginant, à tort puisqu’alors, la plainte contre X n’est pas encore déposée, qu’on veut le protéger d’un éventuel agresseur, un qui aurait voulu, sur les rails de chemin de fer, le faire mourir, et qui chercherait à présent, à Cambo, à le faire taire. On n’y croit pas trop, à l’agresseur, on y pense pourtant, et quand un monsieur marocain est hospitalisé dans la chambre à côté de celle de Mohamed (jeune lui aussi, une exception ici), disant connaître celui qui a guidé sur les rails les quatre voyageurs, cette nuit-là, si on peut dire guidé, puis a disparu dans la nature, on y pense de plus belle et la machine à histoires s’emballe. Mais à Cambo, si Mohamed est sous X, c’est surtout contre la curiosité. 

Je pense qu’à Cambo on ne devine pas alors que la curiosité se transformera si vite en oubli. Moi, du moins, je ne le devine pas. 

La situation médicale, c’est une chose, semble prise en charge. Restent les situations sociale et administrative. Aucun risque. Aucune vague. Pas un mot. Pas de curiosité. Pas de bruit autour de Mohamed. Rien, rien si ce n’est : guérir, puis faire quelque chose de beau de sa vie, après le miracle, un des premiers mots qu’il a appris. 

Une psychologue passe de temps en temps  à Cambo. Ce n’est pas régulier. Nous passons un temps fou à organiser des cours de français bénévoles dans la clinique de repos, après le  refus de la direction qu’il en suive d’autres, mieux organisés, à Bayonne. Il y en aura quelques-uns. Peu. Très peu. Puis plus du tout. 

La situation administrative, trois instances vont s’en occuper. Le consul d’Algérie à Bordeaux a fait un passeport en urgence à Mohamed. À noter qu’il visite le blessé à Cambo. J’irai à Bordeaux chercher le fameux sésame. Le préfet écoutera l’avocat et par souci humanitaire délivrera d’abord deux autorisations exceptionnelles, consécutives,  à résider sur le territoire, puis un titre de séjour plus intéressant, qui permet les démarches sociales et donne l’accès au travail - un jour, qu'on espère prochain.

Celles et ceux qui venaient à l’hôpital, la grand-mère, Vincent, Gaby, Kadda, Sofian, Malika, Sonia, Marga et moi, c’est beaucoup de route, se rendent régulièrement à Cambo. 

Il faut expliquer longuement à l’assistante sociale de la clinique privée que oui, sans papiers (ce qui est le cas, au début), Mohamed a droit à l’AME, c’est justement fait pour lui, on attend le passeport, l’autorisation de résidence numéro un, on fait des listes, à chacun de mes voyages à Cambo, on fait, avec Mohamed, des listes, on est devenus spécialistes en listes, on en rit un an plus tard, les choses tout de suite, les choses pour plus tard, rappeler un tel, un tel, l’état de santé, le psychique, le lien avec la famille, le pain de maman, les papiers, le futur, la formation à distance, laquelle, le projet après Cambo, d’où Mohamed veut sortir, il va faire une dépression, reparler à l’assistante sociale, elle est en vacances, puis elle a le covid, se battre pour le vaccin, qu’on lui refuse d’abord, il n’y a pas de dose, puis la première arrive, puis la deuxième, longuement réclamée, puis on ne veut pas lui donner le pass sanitaire, de peur qu’il ne sorte, la troisième dose n’est pas possible, on prend un rendez-vous à l’extérieur, à la pharmacie de Cambo c’est la grand-mère qui l’y emmène. Sur la liste, formation, métiers, projet, projet, changer le permis de conduire algérien en français, attendre, un an après, sur la liste, des choses n’ont pas bougé, elles trônent immobiles, beaucoup d’autres s'y sont ajoutées.

Mine de rien, on construit, avec nos petits papiers et nos redites. Ne pas oublier ceci, à telle date cela. 

L’avocat, de Bordeaux, vient visiter Mohamed. Une première fois à la clinique. Une deuxième fois en ville, à Bayonne. Les familles des victimes en Algérie, Mohamed, la Cimade, l’Anafé et le Gisti ont porté plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui.

Se rapprocher de Bayonne, de la ville, pour une formation, pour la vie, pour les démarches, c’est le désir de Mohamed. Le désir est d’urgence.  On fait une demande aux LHSS, les Lits Halte Soins Santé, structure gérée par l'association Atherbea. Il faut convaincre l’assistante sociale de Cambo et le médecin, quand ils le sont il faut attendre le retour de l’une qui est en vacances et le transfert par l’autre du dossier au médecin d’Atherbea, qui travaille un jour par semaine aux LHSS. Un mois passe, cela est normal, ils ont des listes, eux aussi et leurs listes sont longues. 

On va construire le projet, dit Atherbea et tout le monde est ravi car c’est ce qui manque, construire et projet. Le projet médical s'ébauche lentement : l’os ne se ressoude pas, on apprend bientôt, retour à l’hôpital de Bayonne, que des microbes l’en empêchent. On attend beaucoup de la construction du projet social, qui permettra d’envisager la suite. Par où commencer ? 

Je résume bien la situation si je dis que nous n’avons, en fait, nulle part où  commencer. Il faut ouvrir toutes les portes, il faut les ouvrir en même temps, et ce qui se passe, c’est que Mohamed est seul à essayer de les ouvrir. À étouffer. 

On l’a compris assez vite, on l’a compris au printemps : on serait seuls.  Malgré les mots. Construire le projet. Au téléphone, cette conversation avec un éducateur  faisant fonction d’assistant social. On s’entendait mal, je parlais formation, l’éducateur disait que ce n’est pas le moment. J’insistais : il fallait bien commencer quelque part. Je parlais  de faire une demande d’AAH, une demande de RSA, l’éducateur de la structure était formel, il coupait court : Mohamed n’avait droit à rien. Ce sera long, je concédais, mais un titre de séjour s’annonce et en tant qu’Algérien il ne doit pas avoir vécu cinq ans sur le territoire pour bénéficier du RSA, quant à l’AAH, il y a droit, bien sûr. 

Qu’entendait donc la structure par construire un projet
Qu’il se prépare à la sortie ?

On ne savait rien, encore, d’une future opération. 
Bayonne passait le relai à Bordeaux.
Nous continuions à faire des listes. 
Nous multiplions les acronymes. 
CSS RSA AAH CIR. 
Nous mettions des choses en route. 
Mieux, nous cherchions une assistante sociale qui sache mettre les choses en route. 
Nous la trouvions au CCAS, elle était formidable, elle s’appelait Claire, elle démissionnait une semaine plus tard : un amour, qu’elle allait rejoindre dans le nord de la France. 

Elle ne sera remplacée qu’en septembre, elle s’appelle Aurélie, elle est, avec Sofian d’Irun, Dragoss de Bordeaux, Vincent et la grand-mère, Malika et Polo, Claire, Gaby, l’avocat, les médecins hospitaliers, le consul et, il faut le dire, le préfet, une grande alliée. 

L’éducateur des Lits Halte Soins Santé, structure gérée par Atherbea, nous prévient. Ils ne garderont pas Mohamed après le 30 juin. Nous n’avons qu’à le prendre chez nous. Nous répliquons : et le lien avec l’hôpital de Bordeaux ? Il y est allé une fois et il a un rendez vous fin septembre avec toute l’équipe médicale, anesthésiste, chirurgiens, etc. Le traitement, l’argent des repas, l’inaccessibilité de chez nous, les escaliers, nos absences, notre travail, notre incapacité, nos ignorances, la mise en danger que c’est ? 

Il n’est pas le seul à être dehors. Il est un parmi d’autres. 

A ce moment-là, on le comprend, ce qui s’est passé, à cinq heures vingt du matin, sur les rails de chemin de fer, à Ciboure, le 12 octobre 2021, a été oublié. Passé au déni. Le choc, effacé. 

La curiosité (qu’on ne sait pas pour quelles raisons craignait Cambo) ainsi que le désir de protéger Mohamed sont bien loin. L’institution censée protéger, dont nous devinons les complexités et les impuissance, expose, bien malgré elle.

Puisqu’il est question de listes, j’ai fait celle, précise, des événements qui se sont succédé, des rebondissements et des coups de théâtre. Je la garde pour moi. Les institutions malmenées par les coupes budgétaires peuvent supporter les critiques. Les individus qui les composent, je ne sais pas. Si c’est vrai qu’ils manquent de puissance d’agir, ils en ont pourtant davantage que les personnes qu’ils ont la mission d’accompagner. Ils peuvent ne pas réaliser qu'ils en font usage.

Ici, un blanc, donc. 

Mercredi 28 septembre, au matin, Mohamed est dehors, avec ses quatre sacs, sa guitare, le vélo que je lui ai donné, ses béquilles. Sous la pluie battante. 

Deux jours auparavant, il a appris qu’une équipe de chirurgiens, à Bordeaux, tentera, dans quelques mois, une série de difficiles opérations. Il est question de récupérer l'usage de sa jambe droite. Il faut prévoir un an d’interventions, suivies de rééducation. Il faut pour cela arrêter de fumer. Sérénité, c’est le mot qu’a utilisée la chirurgienne, à Bordeaux. 

La médecin de la structure, à Bayonne, continuera à soigner Mohamed, et à faire le lien avec Bordeaux, ce qui est une excellente nouvelle. Mohamed comprend mieux ce que veut dire adhérer au projet. Cela veut dire qu’il faut demander de l’aide et s’expliquer sur le choc ou sur la peur du choc qui viendra. Exprimer sa volonté. S’exprimer. Il n’y a pas que la main de Dieu et la survivance. Il faut dire je, il faut le dire à quelqu’un. Il faut dire et montrer. Montrer qu’on veut sa jambe. 

C’est le moment où reviennent les cauchemars. Nous nous approchons de l’anniversaire de l’évènement. Je voudrais voir un psychologue. 

À Manuit, un lieu d’urgence, quelques nuits, sous le pont. Tu ne peux pas y aller avec tes affaires. Surtout pas ton passeport ni ton récépissé. Il faut donc, alors que tu dois prouver que tu n’as personne pour t’aider, quelqu’un pour garder tes affaires. 

Une liste, encore, celle des problèmes contenus dans les autres problèmes. Dans chaque catégorie de problèmes, il y en a de plus petits qui se camouflent. À l’infini. Par exemple, la jambe gauche, on croit qu’elle va bien ? Non, assis comme ça, déséquilibré, les nerfs le lancent, fort. 

Parfois, le choc, le flash, il vient plus tard. Tu fais ta vie, et soudain, la peine te revient, d’un seul coup. 

C’est le moment où cette jambe qui ne suit pas le mouvement, on ne sait plus quoi en faire. Impossible de remonter sur le vélo, les forces dégringolent. 

Le 12 octobre 2021, les collectifs d’entraide (dont ce n’est pas la mission, disent-ils, d’aider Mohamed à se nourrir, maintenant qu’il est officiellement dehors) hésitaient à se réunir devant la gare de Saint Jean-de-Luz. Ils le faisaient pourtant, entraînés par quelques-unes. Leur première question avait été : ces garçons-là, algériens, avaient-ils toute leur tête pour s’allonger sur les rails de chemin de fer ? N’étaient-ils pas drogués ? N’avaient-ils pas voulu mourir ? 

Presque un an plus tard, alors que beaucoup de monde semble avoir oublié le cataclysme vécu au petit matin, sur les voies, l’institution semble s’être posée exactement la même question : veut-il vraiment guérir ?  

L’institution sociale, ses listes sont longues et ses budgets, serrés. Mohamed est un parmi d’autres, a-t-elle dit. Un parmi d’autres à n’avoir ni toit ni ressource.

Oui, et non. 

Mohamed est le rescapé du drame du 12 octobre 2021, causé par la fermeture de la frontière franco-espagnole. Celles et ceux que cela scandalise pourraient se donner un objectif commun. Ils l'exprimeraient ainsi : ce  jeune homme, qui a survécu à cette immense violence,  décidons qu’il vivra dans les meilleures conditions matérielles avant d’affronter les opérations qui lui permettront de retrouver l’usage de sa jambe.

La vie de Mohamed est en construction. Ses projets sont de vie. Il a en lui la force de celui qui a eu une première vie, et en a une nouvelle. Il en sait bien davantage sur la vie et la mort, et sur la frontière ténue qui les dépasse, que n’importe lequel de ses interlocuteurs depuis un an. Il a déployé des trésors de patience et de liberté et il n’a pas fini.  

Mes pensées vont aujourd’hui à Ahmed Belhiredj, que j’appelle Monsieur Belhiredj, à Fayçal Hamdouche, au tout jeune Mohamed Kemal. À leurs parents d’Algérie, d’Espagne, de France et d’Allemagne. Ce sont eux aussi, qu’on honore quand on tient compte de la blessure physique et psychique portée à Mohamed Saoud, le 12 octobre 2021, par un train dans lequel si nous n’étions pas si fous, il aurait dû être confortablement installé. 

Ce sont eux qu’on honore quand on en tient compte, acceptant notre responsabilité, sans préjugés plus que douteux. 

Parce que nous sommes obligés


Merci à Gabriel Lassort, avocat de Mohamed Saoud.

À la sous-préfecture 64 et au consulat d'Algérie à Bordeaux.

À l'Anafé, la Cimade, le Gisti.

À Marie Delahaye.

À la mosquée d'Irun.

À Vincent, Marga, Malika, Polo, Sofian, Mohamed, Nathalie et Nico, Kadda, Gaby, Claire, Amaia, Claudie, Dragoss,  Arantxa, Sonia, Marc, Jesus, Jean, Pierre, Frédérique. À Zahra. À Djalal, à Salah. À Line et elkartasuna larrun

À Claire et Aurélie, remarquables.

Aux médecins, infirmiers et infirmières, aides-soignant.e.s.

Note 1 : le 26 septembre 2022, le projet de loi de finances, en France, signait la fermeture de 7000 places en hébergement d’urgence, qui s’ajoutait aux 7000 autres déjà fermées en cours d’année.

Note 2 : CADA  centre accueil des demandeur d'asile / CSS complémentaire sociale et solidaire / RSA revenu de solidarité active / AAH  aide adulte handicapé / CIR contrat d'intégration républicain / SIAO service intégré de l'accueil et de l'orientation /LHSS lits halte soins santé   / CCAS centre communal d'action sociale  ob-ligare, en latin : relier.

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Cela faisait depuis juin 2022 que des mineurs exilés isolés survivaient sous le pont Nelson Mandela, sur la rive droite des quais de Seine de la ville d’Ivry. En six mois, plus de 400 jeunes se sont retrouvés là-bas, faute d’autre solution. Ce matin, ils ont enfin été pris en charge, non sans peines et non sans luttes. Retour sur ces derniers jours de survie et de mobilisation.
par Emile Rabreau
Billet de blog
Loi Darmanin contre les étranger·e·s : danger pour tou·te·s !
Ce mardi 6 décembre a lieu à 17H00 un premier « débat » sur l'immigration à l'Assemblée nationale initié par Gérald Darmanin préparant une loi pour le 1er trimestre 2023. Avec la Marche des Solidarités et les Collectifs de Sans-Papiers, nous serons devant l'Assemblée à partir de 16H00 pour lancer la mobilisation contre ce projet. Argumentaire.
par Marche des Solidarités
Billet de blog
Une famille intégrée ou comment s'en débarrasser - Appel OQTF
6 décembre : appel de la décision de l'obligation de quitter le territoire devant le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, décision que nous avons déjà chroniquée. Cette famille particulièrement intégrée doit rester ici. Voici quelques vérités fortes apportées par son avocate et un des responsable de RESF63, le jour même d'un « débat » sur la loi immigration à l'Assemblée Nationale !
par Georges-André