Renaissance !

Feuille de route et feuilles de route, grande poste, Didouche Mourad. Alger, 9 et 10 juin. Grâce à (et avec) Jalal et Sara. Merci à eux deux.

RAJ, LADH, LADDH, DJAZAIROUNA, SOS disparus, FARD, Thawra Fadhma N’soumer, LACD, plus tard chômeurs, étudiants, syndicats, WASSILA, personnalités, collectif de soutien et de vigilance au mouvement du 22 février, écrivent une feuille de route. On est le 18 mars.
Jalal raconte.
Grande poste, café, cocktail de fruits pressés.
La ligue des droits de l’homme, la ligue algérienne des droits de l’homme, Fard et WASSILA sont des associations féministes, LACD est l’association des artistes de cinéma et de théâtre, ceux qui organisent le festival Raconte-arts à Tizi Ouzou. Ils ne sont pas les seuls à proposer une feuille de route.

Nous voici en pleine digression. J’évoque ce jeune sur sa longue route, pour qui le monde est empêché mais il s’ouvrira - qui après la démission de Bouteflika m’a écrit : le vieux de l’Algérie est parti, l’Afrique toute entière prend espoir. Où sont les Noirs à Alger ? Il y a quelques mois, les Nigériens mendiaient sur les trottoirs, les jeunes travaillaient sur les chantiers. Je ne dis pas qu’on voyait les seconds, à moins d’être très attentifs. Panel des réponses reçues, qui ne sont ni suffisantes, ni définitives, ni vérifiées : davantage de contrôles aux frontières, on arrive moins à Tamanrasset, des groupes terroristes venus de Libye tentent de rentrer en Algérie, cela explique, il n’y a plus beaucoup de travail ici sur les chantiers depuis quelques mois, l’économie au ralenti, on fait Tamanrasset-Oran directement, Alger est très contrôlé depuis le mouvement, les étrangers en général, les subsahariens en particulier, il y a eu des refoulements quelques semaines après le début du Hirak, comme d’habitude les accords avec le Niger servant à refouler au Niger même ceux qui ne sont pas nigériens.

J’évoque cette jeune fille et sa mère, en Algérie depuis trois ans, venues de Côte d’Ivoire, rencontrées ici, la jeune fille s’est retrouvée dans une marche par hasard, elle a été acclamée. C’était à Annaba. La mère dit qu’elle n’a pas encore osé marcher à Alger. Pour ce 17ème vendredi, elle va y aller. Elle est accueillie ici, elle leur doit ça, c’est pour nous aussi qu’ils marchent, il faut être à leurs côtés, elle espère simplement qu’on ne dira pas : qu’est-ce qu’elle fait là, l’Africaine dont ce n’est pas le pays ? Elle ajoute que l’Afrique regarde l’Algérie, que le temps n’est plus aux choses sanglantes, le temps est au temps et au bon sens des hommes et des femmes.
Et notre temps a le temps, doit le prendre.
C’est le mot de passe, dit-elle : le temps.
Elle dit aussi : silmiya.

Je n’ajoute pas qu’il n’y a pas que l’Afrique qui regarde l’Algérie. Tout à l’heure, j’achetais une puce Mobilis, l’employé demandait où en était donc la crise Gilets jaunes, il disait attendre son visa pour la France depuis trois mois : il l’aura sûrement, il ne perdra que son billet d’avion, acheté à l’avance. On pourrait faire bien des digressions.

Jalal dit que c’est très émouvant, ces regards tournés vers l’Algérie. Que la responsabilité politique est énorme. Pour nous, pour tous. Pour un continent. Feuille de route numéro 1, donc. Pour une sortie de crise politique. Elle prévoit, je résume (deux percussionnistes s’approchent, si bien qu’il est difficile de s’entendre), elle prévoit une longue période de transition - c’est le temps, en effet, c’est le temps, notre outil principal. Le danger le plus grand ? Le plus sérieux ? Qu’ils finissent par convaincre la société algérienne que la solution est constitutionnelle. Je reprends, dit Jalal. Temps 2. Des personnalités consensuelles, ici et dans la diaspora, intellectuelles, jamais liées aux affaires publiques, politiques, financières, formant un haut comité. Temps 3. Ce haut comité installe un gouvernement provisoire, composées de personnalités jamais compromises. Temps 4. Préparation et organisation des assises du consensus national. Il s’agit là de faire un compromis historique autour des principes fondamentaux. Une nouvelle république est instaurée, que garantit un texte fondateur. Point 5. On élit une assemblée constituante, chargée d’écrire la constitution. Enfin, point 6, on prévoit des élections. On a le temps. On a déjà vécu sans constitution, il y a des précédents, le collectif d’économistes Nabni a pris pour modèle des transitions dans tous les pays du monde, l’Espagne pour la guerre civile, l’Indonésie pour l’islam, la Pologne, le Brésil, le Chili, la Tunisie bien sûr, j’en oublie. Il ne faut pas, dit Jalal et d’autres après lui, il ne faut pas idéologiser la transition. On ne s’écroule pas, en transition, les affaires courantes sont traitées, on a le temps. Comme le disait E, de Côte d’Ivoire, accueillie en Algérie depuis trois ans.

Il existe d’autres feuilles de route. L’une, écrite par la confédération des syndicats algériens. Une autre encore, du forum de la société civile. Ces trois premières, leurs représentants se sont réunis le 8 afin de préparer la réunion du 15. On est d’accord sur deux points : une période de transition, nécessaire, et la constitution n’est pas la solution. Sur le temps nécessaire à la transition, on n’est pas d’accord. Sur les contenus, c’est à voir. A remplir. Viendra le temps des dissensus. Aujourd’hui, le 9 juin, on ne sait pas si la réunion du 15 se tiendra.

Le 10, le lendemain, Sara et Salima diront que oui, elle se tiendra, reste à savoir dans quelle salle. Les représentants de chaque association, de chaque collectif s’y retrouveront.

A 17 heures, Hmida Ayachi fera une intervention sur les marches du TNA. En attendant, on mange à la Renaissance, en terrasse, sur Didouche. Le nom du restaurant est l’occasion de discussions. Je crois bien qu’on reprend les discussions, toutes les discussions, sans nous lasser, ordre et désordre, carré féministe, deux vidéos, une jeune femme accusée, violemment, au début du Hirak, de mettre la charrue avant les boeufs, l’autre, autre vidéo, plus récente, où une femme est agressée par des hommes barbus, caricaturaux. Sara dit qu’il existe une deuxième vidéo des faits, on y voit un barbu qui pousse la femme à l’écart, la protège. Sara dit comme Jalal qu’il faut faire bien attention aux infiltrations, c’est tellement là la peur qu’on veut donner aux gens. Qu’en tout cas il ne faut pas tirer de conclusions hâtives après ces vidéos.

Je crois qu’on en est là quand Salima, qui mange seule, derrière, se mêle à la conversation. Un état de droit, dit-elle. Le code de la famille, dans un état de droit ne tiendra pas. Pas une seconde. Salima est la belle-soeur de Leila Aslaoui, qui a écrit Raison garder, publié chez Mediaplus. Salima a 23 ans, âge réel, dit-elle, et c’est vrai, elle a 23 ans, même si 70 sur le papier. Elle a été de toutes les marches du vendredi. De quelques mardi. N l’appelle Madame Aslaoui, N a mangé seule, en terrasse, non loin de nous. Elle fume maintenant. Elle dit qu’elle est légèrement déprimée. Nous sommes quatre, à présent, réunies. N travaille dans le médico-social, les Algériens se font soigner à la Salpétrière - par des Algériens, elle dit. Ils ont brisé notre système de santé, dire qu’on avait de si bons chirurgiens. Il est question de la grève des bus, dont on croira comprendre tout à l’heure que ce n’est pas une grève, c’est compliqué, la compagnie a mis ses chauffeurs à l’arrêt, protestant contre l’arrestation de leur richissime PDG. Les chauffeurs ont fait savoir qu’ils soutenaient le Hirak.

Grève, grève générale. Quand le mot est autour de midi prononcé, grève, N frissonne. Ne me parlez pas de grève. C’est comme ça que ça a commencé. Il ne faut surtout pas nous parler de grève. L’appel du FIS à la grève, me souffle Sara. Salima dit qu’il ne faut pas vivre dans le passé, elle était là, elle est restée là, pendant, pendant, bref, elle n’a pas bougé, ici, Didouche, on ne va pas quand même.

Il ne faut pas parler de Hirak, un mouvement ça reste un mouvement, ça porte des revendications, la révolution se fixe des objectifs. Tout le monde autour de la table a lu dans El Watan l’article qui explique ça, on ne sait plus de qui. On va dire révolution, on cherche en derdja : thawra.

Plus tard, on sera alors sur les marches du TNA et R dira : le Hirak c’est pendant, c’est une façon de ne pas nommer, quelle idée de nommer, la révolution c’est après qu’on la dira. Ce sont les francophones qui n’aiment pas Hirak, moi je garde Hirak, dit R. Ce n’est pas ce qu’exposait juste avant lui Hmida Ayachi.

On marche toutes les quatre, c’est la Renaissance, du nom du restaurant où on s’est retrouvées, il y a des jeux de mots en derdja, ils me sont expliqués patiemment par Sara. On dit que la révolution ou le mouvement c’est ça, aussi, cette façon de se choyer, se faire du bien. Tu vois une différence entre Alger il y a six mois et Alger aujourd’hui ? Alger il y a six mois, déjà cette passion de la parole publique, politique, je réponds. La bienveillance, il me semble l’avoir devinée, déjà. Cette retenue, mais je voudrais y revenir. Le mouvement, ou la révolution, dit-on, toutes les quatre, c’est aussi les rencontres. Rencontre comme la nôtre aujourd’hui, mais aussi rencontres amoureuses. On a 20 ans, 35, 50 ou 70, c’est la même chose, exactement. On marche jusqu’au Tantonville, où on rencontre le réalisateur de Chouchou. Bientôt, Hmida Ayachi va parler. Jalal m’apprend ici ce qui la veille était resté en suspens : Ouyahia est sorti du tribunal. On commente avec Salima : ils font semblant de faire le ménage, on fait un peu comme ci, un peu comme ça, pendant ce temps un militant meurt en prison, Louisa Hanoune a des maladies chroniques, son état de santé se dégrade, les militants se culpabilisent, si on voulait les accabler on ne ferait pas autrement.

On recommence avec ce qu’on disait tout à l’heure : 2% d’exportation si on exclut les hydrocarbures. C’est un crime. La deuxième transition sera économique. L’histoire de la fuite des capitaux, l’histoire de l’absence de formations professionnelles, essaie donc de trouver un plombier électricien, maçon, la main d’oeuvre est non qualifiée, exploitée, sans papiers par les entrepreneurs chinois et turcs.

On se réunit sur les marches. Des jeunes font du bruit non loin et Hmida Ayachi parle tout bas, tout bas, il fait exprès, la voix s’amplifiera, peu à peu. Le silence s’est fait. On se regarde, se sourit. Je compte les femmes. Six. L’une porte un voile fluide et sexy. Les autres sont tête nue. Les hommes sont nombreux. Un jeune homme devant moi m’a fait un signe poli : que je descende un peu ma jupe, relevée jusque-là aux genoux. Un autre jeune homme, 25 ans peut-être, dira un peu plus tard que voir ça, cette réunion d’hommes et de femmes, alors que sa mère a vécu ce qu’elle a vécu, l’émeut beaucoup. Que ce ne soit pas une lutte. Que ce soit évident. On ne te demande rien, en plus tu es étrangère. Rien. On est là, ensemble, c'est tout. Sara traduit pour moi les propos les plus importants de Hmida Ayachi. Je suis, sans la langue.

Il y a ce monsieur au maillot de foot, le visage a souffert, le nez cabossé, on pense qu’il a bu, il titube, il s’approche de l’intervenant. Les très jeunes qui organisent les débats et distribuent les tours de parole le retiennent. L’enlacent, bienveillants. Le monsieur veut s’asseoir, il s’assied. Près de lui, un organisateur, bienveillant lui aussi. Un autre bienveillant nettoie la place devant le théâtre, quelques sacs de plastique volaient. Le monsieur montre des signes d’agacement, il veut parler à l’intervenant. Ayachi comprend, va vers lui, les voici front contre front. Quelques mots, un frère, mon frère, - son frère tué par les islamistes. Où est la question, dit quelqu’un. Il n’y a pas de question. Il y a des récits. Je me souviens de Salima, tout à l’heure, nous quittions le restaurant : si jamais tu as un souci, tu dis Silmiya. Silmiya arrête tout. Met un terme à l’agressivité. Silmiya, cette façon de parler au monsieur désordonné et énervé, qui s’en va comme il est venu, titubant, après avoir parlé, front contre front, avec Ayachi. Il y a des récits. Il y a aussi des idées. Passer à la vitesse supérieure, entend-on. Quarante-huit heures de mobilisation, les quarante huit wilayas à Alger. C'est une très mauvaise idée, une idée à l’égyptienne, dit le jeune homme assis devant moi. La pire des idées. Désobéissance civile. On se radicalise, là, dit quelqu’un. Et si on se radicalise, ils se radicalisent. On a le temps. Le temps, c’est ce qui revient toujours. Plus de cinquante ans qu’ils ont le pouvoir, vous ne voulez pas qu’en quarante-huit heures ? On avance, on avance, inflexible, on refuse, on se met d’accord sur une feuille de route, tout le monde a sa place, tout le monde, tous les slogans. J’ai appris à tolérer même les islamistes. Ils sont conservateurs et si je ne suis pas du tout d’accord avec eux, on est société plurielle, faite de peuples, les Kabyles avaient raison avant tout le monde, en 2001, dix huit ans plus tard, voyez, on s’inspire d’eux, on est société plurielle, tous musulmans ça devrait aider, rire, rire, les islamistes, ceux qui ne sont pas daech, ceux-là tu ne les vois pas, les islamistes ont leur place parmi nous. Ils sont majoritaires.
Ah ?
Oui. Les démocrates sont moins nombreux. Moins nombreux, mais ils le remportent parce que tolérants. Doux. Ce qui fait qu’on les suit.
On suit les doux, tu sais.

Avec Sara, quand on remontera jusqu’à Audin pour prendre un taxi, on dira oui, sans doute, oui, mais qu’appelle-t-on démocrate ? islamiste ? Certes la presse est réprimée, il en a été beaucoup question lors de cette intervention, certes, pourtant quel peuple parle autant, parle autant politique, et ce, avant le Hirak, même ? J’exposais tout haut pour Sara des questions que je ne m’étais pas encore formulées. Justement, a dit Sara, justement. Parle, parle toujours, parle à mourir. C’est d’ailleurs une formule, en derdja. Tu parles, jusqu’à mourir. Avant on pouvait t’enlever pour une parole. Maintenant c’est la même chose mais le contraire : plein de paroles, aucune ne compte. Tu meurs pareil. L’espace des paroles est au-dessus de moi, vole au-dessus de moi, dans une indifférence aux choses et aux conséquences. C’était, du moins, le cas jusqu’au 22 février.

J’avais quitté Sara quand je pensais la suite et retrouvais les échos de quelques paroles partagées : on a entendu le temps, on a entendu la paix, on a entendu le sourire et on a vu les sourires, les incroyables bienveillances et ces rencontres de toute une journée, on a vu la retenue de chacun, même des jeunes qui fumaient la chicha en parlant très fort avant que l’intervention ne commence sur les marches du théâtre, on a vu la retenue du monsieur même qui traînait douloureusement son passé, en maillot de foot, la gueule de travers, pas loin de la Casbah. La retenue, la retenue. On est des violents, je veux dire la violence n’est pas loin. C’est pour ça qu’on est si doux, a dit R. On tolère parce qu’on est au bord de ne pas tolérer, parce que ce n’est presque pas possible de tolérer. C’est ainsi qu’on tolère, à cet endroit là. Et on nous suivra. On suivra les doux. On en est sûrs.

On ne pouvait pas donner meilleure définition de ce qui tend, on n’a pas le choix, vers l’humanité, les humanités. C’est vrai, l’Afrique regarde l’Algérie avec espérance. Et il n’y a pas que l’Afrique.

 

 

 

 

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