Corps sans paysages

Le 11 mai, il fallait ou on pouvait sortir, il y avait une date, légale, on pouvait, avec précautions, sortir, comme il avait fallu, le 14 mars, rentrer. Rentrer et sortir sur commande. Ce qui me tient dedans, c’est l’idée de dehors. Ce qui me tient à peu près une, c’est la multiplicité cachée, derrière. Or dehors et les multiples (les rencontres, les pays) étaient empêchés.

Tout le malheur est de ne pas savoir rester dans sa chambre. On ne chercherait ni la conversation ni les autres (ni le jeu, ni l’armée), si on savait quoi faire avec soi-même. On ne chercherait ni la mer ni les pays si on savait demeurer chez soi avec plaisir. J’affectionne la solitude et ma chambre mais je sais que cela n’a rien à voir avec Pascal : j’aime ma chambre pour y imaginer tout un tas de divertissements, ce qui est un divertissement de grand choix, le divertissement.


Le 11 mai, il fallait ou on pouvait sortir, il y avait une date, légale, on pouvait, avec précautions, sortir, comme il avait fallu, le 14 mars, rentrer. Rentrer et sortir sur commande. Rentrer et sortir sur commande, cela bouscule le rapport à dedans et dehors. Ce qui me tient dedans, c’est l’idée de dehors. Ce qui me tient à peu près une, c’est la multiplicité cachée derrière moi. Or dehors et les multiples (les rencontres, les pays) étaient empêchés.


L’art de la fugue, au mois de mai. Cachée derrière un rocher, à quelques pas de la mer, attendre que le drone qui tourne au-dessus s’éloigne pour courir (ventre à terre ?) à l’eau. Ou bien en descendant par ici, à pic, où il n’y a personne ? Mais ça remue, est-ce que le rocher moussu sera une bonne prise pour remonter ? La forêt interdite, s’y enfoncer plus loin. Ainsi échapper à la surveillance en prenant le risque (minime, non familier) de se perdre dans les bois, de ne pas facilement revenir sur la berge.
D’abord, il y a eu la colère : comment, toute ma capacité de révolte tournée vers ce simple effort de la résistance à l'assignation ? C’était intéressant d’aller voir plus loin que la colère.


Ces minuscules fuites ou fugues, nous les expérimentons rarement. Que risquons-nous ? Une amende. Des frissons. Ni la somme ni la peur ne retiennent. Qu’est-ce qui retient ? Répondre de notre présence dans l’eau ou dans les bois. Être saisi par : vous n’avez pas à être là. Selon la loi. Que nous jugions ou non la loi, que nous y résistions ou moins, vous n’avez pas à être là fonctionne. C’est à dire : dès que la loi touche la présence de mon corps dans l’espace, elle devient arbitraire. Elle est comme arbitraire. On réagit comme devant tout arbitraire : on s’y soumet, sidéré. Ou on ne s’y soumet pas. Dans ce cas, on prend l’arbitraire de front, en face, ou on ruse. On se cache derrière un rocher, on épie le drone, on cherche des coins et des replis. Mon corps n’est pas une manifestation, il manifeste pourtant. Un trois fois rien qui manifeste pourtant. Le corps, comme manifestation de trois fois rien. Vous n’avez pas à être là. L’eau clapote, transparente, possède le ciel au-dessus, le paysage est coupé horizontalement, l’horizon est bleu et plus foncé, vous n’avez pas à être là. Pourtant. Il faut, nous le savions, nous le savons mieux, un peu d’énergie pour manifester même trois fois rien, avec le corps.


Manifester même trois fois rien, avec le corps : ça commencerait ainsi.


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Le 11 mai, il fallait sortir sur commande, après qu’on était rentré sur commande. Bien sûr, il y avait eu acceptation. Pour moi, qui aime imaginer (dans ma chambre) les morts épiques de dehors et d’autrefois, sans doute pour fuir la mort bien réelle (qui est, par les temps qui courent, l’héroïne de l’histoire, la mort comptée, répétée et mondiale), pour moi l’acceptation, avec ce trois fois rien du corps à manifester pourtant, l’acceptation n’avait pas été douloureuse. C’était une chance et un luxe, je ne cessais jamais de le mesurer.


La mort héroïne de l’histoire, digression. La mort était l’héroïne de la séquence médiatique ouverte début mars. Bien sûr, les gens mouraient bel et bien, hélas, du covid-19. Mais la crise alimentaire faisait, avant pendant et fera, après la crise sanitaire, vingt-cinq mille morts par jour : on ne faisait pas de ces morts le compte quotidien, on ne faisait pas de la mort de faim l’héroïne de l’histoire, peut-être parce qu’elle ne se transmettait pas, de corps à corps, de bouche à bouche, de présence à présence, peut-être parce qu’on la jugeait inévitable, peut-être parce qu’elle n’était pas une crise, pas un pic, une durée, elle ne figurait pas le passé et l’avenir, comme le faisait la pandémie nous renvoyant tant à l’Antiquité et au Moyen-Âge qu’aux temps futurs, où des crises semblables étaient à prévoir. La mort de faim, elle, s’inscrit dans un présent représentable, possible, connu et compris - et oui, on l’accepte, comme on accepte aussi l’empêchement du corps des autres. La mort de faim, c’est hier, aujourd’hui et demain, et c’est les autres.


Le 11 mai, il fallait sortir, sur commande. Ce qu’a fait à la circulation entre les corps, aux rapports, aux visages, à la voix, aux sens, ce qu’a fait l’enfermement. Ce que fait au corps, au sien, de rentrer et sortir, ainsi, sur commande. Le 11 mai, dehors, on est presque coupable, rien ne se renoue. C’est qu’on dirait, si on suit la courbe, si on fait sur commande, qu’il ne s’est rien passé, rien passé d’immense, en tout cas. On se bouscule pour entrer dans un métro déjà bondé, et alors ? Hier encore, je faisais de la mort l’héroïne de l’histoire ? Ici, on insulte quelqu’un qui ne porte pas de masque ? Ici, on rit de quelqu’un qui en porte ? Tout est  question. Tout est drôle de question, tout est doute, immense.


Ce garçon se retrouve dehors. Il est entré en Europe il y a deux mois, il dit. Il a passé le confinement chez quelqu’un qui a eu pitié, il dit. Il est dehors à présent. Il est enrhumé. Le 11 mai, quelqu’un le prend chez lui, lui propose quelques nuits au chaud. Bah, il est juste un peu enrhumé. On admire. Le 11 mai, on sortait donc, sur commande.


Au gré des commandes : le corps lâché que nous acquérions. Un corps comme celui avec lequel nous jouions, enfants : les autres, en cercle autour de toi, te rattrapaient : ferme les yeux, tombe. On tombe encore - de moins en moins en confiance. Tombe, regarde : tu as un cercle tracé au sol, crayonné, tombe dedans, pose-toi là, là, là encore.


On rentrait et sortait, aux commandes. On ne savait que faire, en rentrant, des autres qu’on laissait dehors ; on ne savait que faire, en sortant, des autres, qu’on ne retrouvait pas.


Le 14 mars on perdait un autre élément qu’on craignait bien de ne pas retrouver dehors le 11 mai, parce qu’on en avait été coupé : le paysage. Les paysages. Le paysage non comme ornement ou plaisir des yeux, mais comme prolongement de nos corps et facteur de multiplicités.


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Le corps coupé du paysage comme spectacle. Quand Stendhal (Henry Beyle) est à Moscou, en campagne, que la ville brûle, il se retourne, prend la fuite, et après avoir emprunté quelques impasses, regarde l’incendie magnifique. Il regrette de ne pas être avec des gens qui sentiraient comme lui à quel point le moment est dense, à quel point la ville et le feu font un événement. Plus que le besoin d’un partage sensible, ce regret signifie que ce qu’on a devant les yeux, en pleine guerre, est bel et bien un spectacle. Le corps ne va pas bien, il est épuisé, le narrateur a très mal aux dents. Mais le spectacle est unique. Il y a un corps (quel qu’il soit) devant qui et pour qui le spectacle a lieu. Quand la flotte d’Enée est mise en pièces par les vents et la tempête, au livre I de l’épopée, Neptune dresse la tête et compte les bouts de bois qui surnagent, les morts, il note le naufrage, le contemple, il va devoir agir, engueuler les vents parce qu’ils ne devaient pas produire cela, etc. La comparaison n’est pas idiote : Henry Beyle et Neptune regardent tous les deux, ce qu’ils regardent n’est pas joyeux, c’est un déferlement d’eaux et de flammes qui a causé des pertes humaines. Autre point de comparaison : Henry Beyle et Neptune s’ennuient. Ils sont l’un et l’autre dans leur chambre, ils ont besoin de l’aventure de paysages en furie, paysages pleins de rebondissements, de dangers, d’hommes qui risquent, se risquent. Stendhal raconte pour Henry Beyle, et pour Neptune, Virgile. Les auteurs ont dans le récit introduit un personnage qui parle pour eux. Stendhal, c’est une de ses manifestations, c’est lui-même quand il était en campagne de Moscou, à un moment charnière de sa vie. Virgile, fermé dans sa chambre d’écriture, se trouve un personnage spectateur qui est enfermé dans l’Olympe sans risque et dans l’immortalité, Neptune. Il y a toutes ces épaisseurs de spectres, avant d’affronter le danger du paysage qui se déchaîne : l’auteur, enfermé quelque part, le narrateur, complice, le personnage. Ça regarde, ça regarde. Pendant ce temps, le paysage fulmine, furieux. Stendhal, Beyle, Virgile (et Neptune, mieux que les autres) le savent, ils ont tout à faire ici.
Neptune dresse la tête par dessus la crête des flots, il n’est pas content que les vents aient obéi à Junon ; Henry Beyle déplore sa solitude devant cet événement notable, qui fait l’Histoire. Malgré leurs regrets et leurs colères, et l’imperfection du spectacle, il y a spectacle, auquel le désir les a menés. C’est de désir qu’il est question.


Désir de paysage, et désir d’événement - que le paysage permet. Le paysage, comme un décor, est dressé : quelque chose peut commencer. Le paysage dressé, le corps peut commencer. Mon corps peut commencer. Les rideaux s’écartent, la scène a lieu. Celle que je regarde, celle à laquelle je participe, aussi bien. À force de regarder, je suis dans la scène. L’enfance, une route monotone : à chaque instant le corps sera pris, capturé, il se passera quelque chose qui rompra l’ennui (de la chambre et de la route sans anicroche). La mer, son immensité, son roulis infatigable, ce qui y survient. Je suis tellement dans le paysage, à attendre la scène qui aura lieu, et dans laquelle je risquerai ma peau, que je suis le paysage.
Neptune comme Virgile comme Henry Beyle comme Stendhal possèdent le danger qu’ils regardent. La peur de la mort, par laquelle on se distrait, dirait Pascal, on la vainc par la peur de la mort, une autre. Une qui nous fait risquer le feu et la mer - qui nous fait feu, et mer. Quand Neptune fend les eaux pour regarder les dégâts, il est le paysage, il est la mer, il est les trente six mille aventures sur la mer.


L’immobilité du ciel, à l’instant, avec la possibilité constante que cesse l’immobilité, que les flots translucides deviennent des montagnes, des chevaux, que les montagnes et les chevaux prennent le galop.


Regarder et frissonner, ce n’est pas tout. David Balfour, dans le roman éponyme de Stevenson, reçoit un château en héritage. Il s’y rend, un vieil oncle sournois le reçoit, lui tend un piège. Il fait monter à bord d’un bateau l’adolescent, avec la complicité de son goût secret pour la mer et l’aventure. Enlevé, embarqué, à son corps défendant, mais de corps tressaillant.


Le spectacle qu’est ce paysage (au repos ou en feu) et l’aventure (qui a lieu une fois le paysage dressé) sont un et un seul désir. Le désir du corps dans le paysage, au coeur, en prolongement, est déjà un désir d’aventure. Il y a un bel exemple de cela au début du roman de Stevenson. Le jeune homme reçoit une lettre, cette lettre le conduit à l’auberge de Hawes, à Queensferry, où l’attend un drôle de type, Elias Hoseason, capitaine prêt à lever l’ancre, et il y a, quand David reçoit la lettre, tellement de raisons de se douter de ce qui va arriver, et lui-même, le gamin, le sait déjà tellement, ce qui va lui arriver, qu’on ne peut que se dire qu’il fonce vers son destin, et d’ailleurs, plus tard, quand il est temps de raconter, il n’est pas dupe : « peut-être aussi, dans le fond du cœur, souhaitais-je voir de près la mer et des navires. Il faut se rappeler que j’avais passé toute ma jeunesse dans les montagnes de l’intérieur, et que je venais, deux jours auparavant, de voir pour la première fois le Forth étalé devant moi comme une dalle bleue, avec les navires faisant voile à sa surface, pas plus gros que des joujoux. Tout compte fait, ma décision fut prise ».
Etalé devant moi comme une dalle bleue. J’y suis déjà, non ? Et l’enlèvement n’est pas une surprise : ma décision fut prise. La suite ne sera pas une partie de plaisir, ou bien le plaisir naîtra des soucis, des obstacles, des rocambolesques péripéties. Il fait très chaud dans la salle où l’oncle de David Balfour et le capitaine devisent. C’est à cause de ce détail de chaleur que le jeune homme se fait avoir : va jouer dehors, il va jouer dehors. En vrai, il est question de jouer, de jouer en vrai. De tout jouer. David est dehors, il voit, c’est le début de la fin. « Mon impatience de voir de plus près la mer était telle, et cette pièce étouffante m’incommodait tellement, qu’à peine m’eut-il dit de « descendre jouer une minute », je fus assez naïf pour le prendre au mot. »


Voici David sur la grève. « Grâce à la direction du vent, de simples vaguelettes, pas plus fortes que je n’en avais vu sur les lacs, clapotaient au long du rivage. » David a quitté l’étouffement pour un risque d’enlèvement (oui il sera emporté au bateau, oui il fera naufrage, oui il trouvera une île déserte). Dehors, vent et rivage, mini danger, à notre portée, qu’on entend dans le verbe : ça clapote.
Mais mieux, il y a mieux. On est dans le paysage, au pied de l’aventure, on devient l’aventure et immédiatement on retourne à la contemplation. On va de la contemplation à l’aventure (Neptune) et de l’aventure à la contemplation (David Balfour). « Les herbes étaient nouvelles pour moi, – les unes vertes, d’autres brunes et allongées, et certaines avec des petites vésicules qui éclataient entre mes doigts ». Les herbes marines, regardées, décrites, admirées, au coeur du danger. David est enlevé, certes - il l’est vers ce qu’il désirait plus que tout au monde. Rien de nouveau : Perceval en arrêt devant les trois gouttes de sang sur la neige, alors que le combat faisait rage autour de lui, et qu’il y viendra. On est la neige ou la mer désirées. On l’était, on le sera.


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On parlait d’aventure à tenter pour fuir la mort, la risquant : c’était le lot de tout un tas de jeunes gens et de jeunes filles. Dans cette ville frontière, avant le 14 mars, les gens passaient, plus ou moins facilement. Après, plus du tout. Coincés, le temps d’une pandémie. On parlait de corps assignés, empêchés. Les corps libres de ceux qui s’appelaient les aventuriers étaient, dès le 14 mars 2020, arrêtés, enfermés. Ne circulaient plus. Du 14 mars au 11 mai, les gens de passage, saisis sur le passage, n’ont pas toujours eu les mêmes droits que ceux qui avaient toit et papiers. On créait, à l'intérieur de la loi déjà restrictive, un espace encore plus restrictif. Les aventuriers n’avaient pas le droit de sortir une heure par jour, munis d’une attestation. Nous étions de corps courbé, nous rentrions et sortions sur commande et nous avions plein d’imagination, quand nous étions (un peu) aux commandes, pour plier davantage le corps des autres. Sans vouloir le faire, probablement, et avançant des idées et des propositions sans horizon ou à l’horizon aussi étroit que l’espace offert à ceux qu’on saisissait, pensant les accueillir, sur le passage : un bout de trottoir. Et regrettant la liberté. La liberté en général. Celle des autres, la nôtre.


La maladie pandémique y était un peu pour quelque chose. Mais sans elle, bien des lieux avaient, depuis longtemps, inventé des positions impossibles, des ni dedans ni dehors, des trottoirs, des zones d’attente, des camps, des centres, sans la maladie depuis longtemps on avait su réduire les droits, au-delà de ce que les lois imposent, de ceux qui en ont le moins.


On parlait du corps, le mien faisait l’expérience d’être sans paysage. Sans paysage qui prolonge, sans paysage-aventure. C’est peut-être tout le malheur de l’homme. Mais pas seulement : c’est aussi tout le malheur de Neptune. Je plaide pour le malheur de l’homme et de Neptune, qui est un malheur qui nous emporte, un malheur qui ne nous laisse pas à nos places, un malheur qui se console au plaisir des formes. Je plaide pour la peur de la mort qui fait, comme chez David Balfour, prendre les devants. Risquer. La peur de l’étouffement, c’est dans l’auberge où le Capitaine reçoit David Balfour et son oncle, où ils complotent. La peur de l’étouffement, c’est avant. Dehors, les herbes, les gouttelettes, le léger ressac, l’immensité du navire, qui se déplace lentement certes - mais se déplace.

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