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Billet de blog 13 nov. 2013

Quand la digue est tombée

Quand Christiane Taubira s'est exprimée, après les insultes, impunies, dont elle a été l'objet, elle a répété très clairement la nature et les causes de ce qu'on voit venir depuis des années. Elle a dit : dans notre société, des choses sont en train de se délabrer ; des digues tombent ; des inhibitions disparaissent.

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Quand Christiane Taubira s'est exprimée, après les insultes, impunies, dont elle a été l'objet, elle a répété très clairement la nature et les causes de ce qu'on voit venir depuis des années. Elle a dit : dans notre société, des choses sont en train de se délabrer ; des digues tombent ; des inhibitions disparaissent.

Elle allait favoriser les fils d'esclave, disait un élu UMP, Y a bon banania était scandé dans les manifestations, quand on a le PS on a Taubira, disait Jean François Copé, et puis cette histoire de guenon, phrase lâchée par une enfant – par une enfant et sans doute alors se rendait-on compte que nous étions passés de l'autre côté, du côté de l'impensé, de l'irrationnel, la phrase de la petite fille était un signe, un élément révélateur, oui, on avait vu venir et maintenant on en était là.

Lundi 11 décembre, après qu'il a reçu l'information répétée qu'un groupe coiffé ou non de bonnets rouges a hué François Hollande lors de la commémoration de l'armistice, mon voisin (25 ans, un boulot au smic, des loisirs, de la gentillesse, des copines) nous arrête pour discuter sur le pas de la porte. Son boulot chez Renault, sa fatigue, le quartier, le jour des poubelles. Puis : on va voir quelque chose se lever, on ne peut plus vivre dans cet égoïsme. Sans transition : Hollande, il est prêt à donner le droit de vote aux étrangers, moi je dis non.

Tu dis non ?

Pas d'égoïsme mais de la fierté à rester français. On peut pas se fondre comme ça. Se fondre.

Tu te fonds, toi ?

Il n'y a plus jamais un drapeau français. Des drapeaux de l'Afrique du nord, des drapeaux du Portugal, mais plus de drapeaux français. Il n'y a plus la fierté.

Mais où, ces drapeaux ?

Et puis il faut voir « ce qui vient ». Si c'était le gratin, mais non, il faut voir « ce qui vient ».

Tu veux dire des pauvres ?

Oui, ils sont malheureux, je dis pas, je dis pas. Mais vous allez voir, si Hollande ouvre les frontières, vous allez voir : plus de France. Parce qu'on est bien ici, c'est la crise je dis pas, mais on est bien. Enfin c'est mon point de vue.

Le jeune homme rentre chez lui des bouquins sous le bras : l'immigration, ses préjugés, ses idées fausses. Agier, Terray, Fassin, Rodier. D'autres. Je vais lire, dit-il. Je ne lis pas souvent, mais je vais lire, parce que j'aime bien ça, réfléchir.

Ce que risque mon jeune voisin, il le sait, c'est de perdre son boulot. La succursale de Renault où il travaille comme mécanicien est sur le point d'être rachetée. D'ailleurs il a acquiescé quand je lui ai fait remarquer que sa peur de « la confusion » cachait peut-être une autre peur, bien réelle. Il a acquiescé – en nous déclarant tous, pas lui en cette occurrence, pas lui quand il se déclare en perte d'identité, mais nous tous ensemble, indifféremment, victimes de manipulation médiatique : on nous enfume, ils nous enfument. Il n'était pas tout fermé sur lui-même. Il écoutait. Il avait pris mes bouquins, avec de la politesse, certes, mais pas seulement de la politesse.

Passent pour de la réflexion de bonne foi des pensées et des images apprêtées : ce sont elles qui se réfléchissent. L'écran ou les écrans fonctionnent comme un miroir. Le jeune homme se voit entouré de drapeaux de tous les pays. Il les a vus, ces drapeaux, ces pays de pauvres, ces pauvres, le « fondre ». Au moment même où il voit autour de lui les drapeaux, il reçoit une alerte intérieure. Il pousse l'analyse, sans hésiter : « c'est vrai, on nous fait peur avec le discours sur l'immigration, pour pas qu'on voie le reste. C'est vrai, la télé nous bourre le crâne. ».

Et ça s'enraye de nouveau. Victime de confusion, de perte de fierté nationale, privé d'aides sociales à cause de « ce qui vient », le jeune homme devient maintenant victime des média et du pouvoir – qui a intérêt à, qui veut que, qui nous tient dans le noir, qui profite, nous assomme, reste, c'est malheureux à dire, dit-il, parce que je ne suis pas raciste, reste le.... 

Dire qu'on l'est, victime, sans voir qu'on l'est, en vrai. Je dis que je suis victime, je semble prendre de la distance avec ce que je vis comme « bourrage de crâne » et c'est alors que je suis le plus victime, le plus embrigadé, je tombe sur ce que je vis comme un deuxième danger, finalement j'y ai toujours ce même rôle d'impuissance. Décidément, on ne sort pas du miroir. On y est emprisonné. Pourtant, on fait un vrai effort.

Le jeune homme voisin ne nous a-t-il pas, après une journée, sans doute, à regarder à la télévision les événements du 11 novembre (pas la commémoration, mais les huées d'un groupe d'extrême droite coiffé de bonnet rouge) promis la révolution, le bazar, le chaos ? Quelle surprise, le lendemain, c'était le titre de l'Express.

Ça, c'est quand on fait l'effort de réfléchir, quand on ne s'est pas fabriqué un surmoi chauffé à fond, serré et coincé, hyper-moral et rigide, c'est quand on est à peu près content de sa vie, de son quartier, de ses voisins. Comme dit mon fils Lorenzo, le voisin, c'est pas un salaud. Il aime pour de bon réfléchir. Il croit pour de bon réfléchir. Il ne refuse pas l'argumentation.

C'est la première fois que le MRAP porte plainte contre un ministre de gauche. En appeler à l'impossibilité de quelques-uns de s'adapter aux règles de vie en France est évidemment un appel à la haine raciste. «On va se perdre, être fondus ». Un humoriste antisémite jusque-là, dont le cynisme le dispute à la bêtise, déclare que c'est de femelle bonobo et non de guenon qu'il faut désigner Christiane Taubira, allusion aux pratiques sexuelles qu'avec la loi sur le mariage pour tous elle encourage. Quant à la une du journal Minute... Il faudra se souvenir de l'escalade.

Cette digue qui flanche depuis années est tombée. La parole est libérée, de plus en plus sale, plus ou moins cynique, parfois pas du tout, de plus en plus irrationnelle. On le sait, quand l'irrationnel a pris le dessus, on ne le chasse pas à force d'arguments justes, humanistes et intelligents. Ce ne sera pas la « belle et haute voix », qu'a regrettée Christiane Taubira de ne pas entendre s'élever, qui y suffira. Ni plusieurs belles voix. Bien sûr, on peut commencer par là. On peut aussi compter, nommer, garder en mémoire les responsables. Ça ne suffira pas.

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