Un mal fou (janvier 2016)

J’ai une fringale d’aventure, d’aventures à venir. J’ai la fringale de la fringale des aventures et soudain, rupture. Je n’y arrive plus, tout est bloqué, tout empêché. Faut dire que depuis un an environ, tout est devenu plus compliqué. Ecrire va de moins en moins de soi.


J’écris très vite et avidement une cinquantaine de pages d’un roman mi-épique mi-fantastique, désiré projeté depuis longtemps quand soudain, silence.
J’ai une fringale d’aventure, d’aventures à venir.
J’ai la fringale de la fringale des aventures et soudain, rupture.
Je n’y arrive plus, tout est bloqué, tout empêché.
Faut dire que depuis un an environ, tout est devenu plus compliqué.
Ecrire va de moins en moins de soi.
Je fais un peu l’autruche, à ce propos.
Parce que je veux encore et qu’entre rupture et je veux, ça lutte, souffre.
Alors quoi, corps, douleurs, migraines et dents (de sagesse s’il vous plaît), dos - la complainte, on n’en finirait pas ?
Et découragement.
Cet empêchement, je le reconnais : je l’ai déjà vu à l’oeuvre.

Soumise à une certaine sorte de communication, je tourne en rond - en bourrique, disait ma grand-mère.
Tourner bourrique.
Rester muette.
Abasourdie.

Les communications qui ne visent pas à faire savoir quelque chose mais simplement à alimenter la machine à communication, à envoyer un message qui n’a rien à voir avec le contenu du message, dans la vie intime ou professionnelles, on les appelle perverses.
Dans la vie politique, je ne crois pas qu’on dise qu’une communication est perverse.
Pourtant. 
Etre objet de communication perverse, ça rend folle, confuse et muette.

Quand Manuel Valls dit qu’il ne faut pas expliquer les attentats parce qu’expliquer, c’est excuser, j’ai deux réactions : penser qu’il est stupide, à confondre explication et excuse.
Penser qu’il ne l’est pas et que donc il se fiche de nous.
La question de l’excuse et ou du pardon (selon les registres) est une question qui m’intéresse. Ce n’est pas une question que peut poser l’homme politique qu’est Manuel Valls, ce n’est pas la question, de toute façon, à poser dans le temps bouleversé de l’évènement.
D’ailleurs on ne demande à propos de l’excuse et du pardon rien à Manuel Valls et il le sait.
Ce que veut Manuel Valls avec sa phrase, c’est rassurer ceux qu’il sait choqués : rassurez-vous, on ne va pas vous demander d’efforts d’intelligence.
Comprendre demande un effort. Ne vous inquiétez pas. Vous n’aurez pas à fournir cet effort, la haine massive a du bon, elle peut consoler.
Posons (et que tout le monde en soit simplifié !) que le monstre est un monstre et que le combat, c’est front contre front, sans espace de pensée.
Le réel n’est pas dense.
Il est comme ci, on y répond comme ça.
Expliquer c’est déplier. Si on déplie, on suppose donc qu’il y a des plis. Des plis (pluriel). Supposer que la chose traumatisante, boule de mal, peut s’ouvrir sur plein de petits maux à observer, à propos desquels poser des diagnostics. A soigner ?
Comprendre, c’est être capable d’adopter intellectuellement des positions, des souffrances, des vécus et des folies qui ne sont pas les nôtres, penser (une seconde) qu’on pourrait être l’autre dans son horreur.
Est-ce ceci qu’a voulu dire Manuel Valls : ne nous comportons surtout pas, en ce cas, comme des hommes devant des hommes ?
Peut-être c’est  ce qu’il a pensé qu’il fallait dire en pareils temps, après pareils événements.

Mais sauf à supposer nos ministres encore plus perdus qu’ils ne semblent l’être, on ne peut pas imaginer qu’ils n’essaient pas de comprendre la situation. Ils peuvent choisir les mauvais conseillers, peuvent même connaître les bons et refuser de les consulter parce que cela les mènerait à faire une politique qu’ils ne jugent pas porteuse en matière de réussite électorale, n’empêche, ils essaient forcément de comprendre quelque chose.

Manuel Valls ment, donc. Il essaiera de comprendre.
Comme tout le monde.
Tout le monde essaiera de comprendre quelque chose.

C’est une tendance que nous avons, la plupart que nous sommes, aller y voir de plus près et tenter de comprendre.
Mais comprendre sans explication, sans pistes pour pouvoir déplier, avec même la certitude qu’il ne faut pas déplier sinon on serait un salaud et on ferait le jeu des terroristes, on les excuserait : qu’est-ce que ça peut bien donner ?
Si on nous bloque la compréhension du côté de l’humanité et de ses sciences (envisager les pires comportements comme des comportements catastrophiques humains, historiques, sociologiques, psychanalytiques), on ira la chercher ailleurs : dans des espaces minuscules, pré-pensés, dans les images, les fake, les répétitions, les fantasmes, les mythes, les archétypes, un héritage historique et victimaire sans nuance, les théories du complot qui ont le mérite d’expliquer, de se fonder sur des faits rapportés (le fameux réel), de simplifier l’édifice - pour la grande satisfaction intellectuelle de ceux, qui contrairement à ce que pense Manuel Valls, veulent comprendre.
Et vont tenter de comprendre et le feront tout de travers, offusqués par l’impression qu’on leur cache la vérité.
On nous cache la vérité : c’est fascinant, il suffit d’un petit tour sur les réseaux sociaux (dont je ne sais pas s’ils sont un reflet pertinent du monde comme il va, je n’en suis pas sûre, non plus que les espaces médiatiques le sont, pourtant cette rumeur est ce qu’on attrape jour après jour, qui finit par cacher nos courages aux quatre coins de nos maisons, à côté des moutons de poussière inaccessibles (là où on ne va jamais voir), c’est fascinant, il suffit d’un petit tour sur les réseaux (télé, radio, sociaux) pour se rendre compte que la sensation qu’on nous cache la vérité est une sensation extrêmement bien partagée.

Trouver chez Platon (le Théétète) cette idée selon laquelle une opinion fausse ne réside ni dans les sensations rapportées les unes aux autres, ni dans les pensées rapportées les unes aux autres mais dans l’association d’une sensation à une pensée.
Une petite erreur d’aiguillage, donc.
J’ai une sensation, j’en fais une idée.

Le conseil municipal d’un village de 1600 habitants, situé dans la province basque de Basse-Navarre, a accueilli dès la mi-novembre cinquante personnes qui vivaient jusque-là dans la jungle de Calais. Proposition a été faite aux cinquante personnes exilées de venir se reposer ici, séjour de répit dit-on, qui durera quatre mois. Quatre mois durant lesquels, outre un logement correct et des activités de toutes sortes, coordonnées par une association et une centaine de bénévoles du village, sera proposée aux garçons (tous des garçons, jeunes) la possibilité de demander (et d’obtenir ?) l’asile en France.
Certains le demanderont - d’autres non, qui ont intérêt (familial, linguistique) à partir pourtant en Angleterre.
Pas grave : le répit est du répit, quoi qu’il en soit et les expériences riches pour tout le monde.

Ce jour-là, après un cours de français (je ne sais pas si on peut dire cours) auprès d’un groupe de volontaires, je discute avec cette conseillère municipale. Ici, au pays basque, dit-elle, on est sensible aux questions d’exil et d’hospitalité, d’accueil sans préjugés (et sans question). Elle se doutait bien que l’expérience serait réussie. Réussie, ça veut dire que loin de mettre quiconque en danger, on allait accroître les capacités de compréhension de chacun.
Je discute avec M*, qui donne de son temps quotidiennement. Qui est allée à la rencontre des gamins du collège du village : voici la situation au Soudan. Voici la situation en Erythrée. Voici Souleiman. Il a vécu ceci, il est resté tant de temps dans un camp en Libye, tant de temps à Calais. Il a un prénom. Il a 16 ans. Il apprend le français. Il se repose chez nous.
Une jeune fille de 3ème : mais ils nous font peur, ils nous fixent.
Ils vous fixent, ils vous regardent ? Vous les regardez aussi, moi aussi je vous fixe quand je veux retenir votre visage et vos noms, j’ai de l’intérêt pour vous, peut-être ont-ils laissé une soeur, un frère, loin, il y a longtemps, peut-être ils se demandent ce que ça fait, d’être un adolescent de 15 ans dans un village de Basse Navarre, alors ils vous regardent attentivement, ils vous fixent, ils veulent connaître vos visages.
Passer un peu de temps avec cette bénévole, émue parce que dimanche, au matin, les jeunes du village sont venus sur le terrain de basket du VVF où sont logés les exilés provisoirement accueillis, une bonne partie s’est engagée, les équipes se sont spontanément composées, mixtes. A l’issue du match, les jeunes du village sont venus voir les bénévoles : et après, que va-t-il se passer pour eux ? Après les quatre mois ?
Entendre, passant dans la salle commune, ce petit enfant dynamique, quatre ou cinq ans, apprendre à un jeune homme du Darfour à compter en basque.
Faire part de mes impressions à l’éducateur qui est sur place en journée.
L’écouter : la présence réelle des exilés empêche le fantasme.
Réel, imaginaire, ici on remet un peu les pendules à l’heure.

Parce qu’ici, malgré tradition de l’accueil, bien sûr il y a eu des peurs. Les premières personnes sont arrivées de Calais autour du 13 novembre. Les bénévoles en ont entendu, des paroles issues de la rumeur.
Si on résume ?
Des choses grossières, me dit cette dame bénévole au Secours Catholique.
Des choses si grosses qu’elles ne pouvaient que tomber.
Par exemple ?
Ben, que c’était des hommes, qu’ils allaient regarder les enfants. Violer les femmes.
De la vieille peur, quoi.
Oui, les femmes, les enfants.
Et aujourd’hui ?
On n’entend plus ça, évidemment. On n’entend plus grand chose. Il faut dire qu’on est nombreux à s’investir. On donne et on reçoit. Ceux à qui on parle, après, ils le voient bien, qu’on reçoit beaucoup.

Le fantasme, tué par le réel, non pas le fait réel coupé de contexte, transmis par image, témoignage et reportage, multipliable, copiable, soi-disant indéniable et toujours nié - mais le réel de la présence, le réel du partage de vie quotidienne - qui comme toute vie quotidienne ne doit pas être toujours être le fleuve tranquille du jour de ma visite ! Le regard (même mal interprété - ils nous fixent), le jeu, l’apprentissage, le cinéma (en l’occurrence Star Wars - le directeur du cinéma Le Vauban, à Garazi, offrait la place à tous les exilés, à tous leurs accompagnateurs).
La cuisine.
La musique.
Les cours de Yoga.
Les randonnées dans la montagne basque et frontalière.

Pourquoi raconter cela ?
Selon quelques voix (minoritaires) qu’on pouvait entendre dans ce village s’apprêtant à accueillir cinquante exilés du Soudan et d’Erythrée, les femmes risquaient d’être violées. Cette angoisse-là m’avait frappée. M’avait renvoyée à ce que j’avais lu autrefois (Le petit de Gaulle illustré, Le Crapouillot) - et que je n’avais jamais oublié.
C’est l’histoire de De Gaulle qui vient de renoncer à l’Algérie. Qui s’agace contre un de ses amis, compagnon de la Libération. « Voulez-vous être bougnoulisé ? Voyons, Dronne, donneriez-vous votre fille à marier à un bougnoule ? »

« L’invective du général, commente Raphaël Liogier dans Le mythe de l’islamisation (2016) nous rappelle que le racisme est (…) l’angoisse de voir son territoire menacé, territoire matériel bien sûr mais territoire symbolique - angoisse archaïque s’il en est pour laquelle le territoire primaire n’est autre que « nos » femmes. »

Femmes qui garantissent l’intégrité, la descendance, l’identité du groupe, etc.

Au début du mois de janvier d’une année dont on espérait, sans y croire bien sur vraiment, qu’elle fermerait, du moins symboliquement, la porte des horreurs de la précédente, nous avons appris (par radio, réseaux sociaux, images à l’appui), je cite le communiqué du Collectif National pour le Droit des Femmes, que « l’innommable a été commis dans la nuit du 31 décembre. A Cologne et dans d’autres villes d’Allemagne : des agressions sexuelles, des viols, des vols. Et les victimes sont légion puisque 516 plaintes ont été déposées dont 40% pour des faits d’agressions sexuelles. » 

Lorsque nous avons entendu, je cite toujours la source la plus posée et la plus objective, qui condamne bien évidemment et sans aucune ambiguité toute violence faite aux femmes (que ce soit le 31 décembre, « à la fête de la bière ou dans la chambre à coucher ») que « des demandeurs d’asile feraient partie des agresseurs et violeurs », quand nous avons entendu le traitement immédiat, médiatique et politique de cette information (Angela Merkel aussitôt contrainte de durcir son discours vis à vis des réfugiés), information sur laquelle aucune enquête n’était encore menée, quand nous avons entendu que les quelques jours de latence entre les plaintes, affreusement nombreuses (516 plaintes, 40% pour des agressions sexuelles) et l’information dans les média ont laissé supposer à certains que comme toujours « on nous cache les faits » - indéniables, des hommes musulmans viennent violer nos femmes, quand on a entendu tout ça, sans recul, on s’est dit : c’est étrange comme les faits (indéniables, voir les plaintes, les femmes violées) viennent confirmer les angoisses et les fantasmes archaïques.

Etrange ne veut pas dire qu’on doute ; étrange pose une question. Ce réel qui débouche juste à l’endroit du fantasme (de l’angoisse).
On ne peut pas ignorer la conjonction.
Ce que disait Platon, dans le Théétète, l’opinion fausse naît d’une conjonction mal fichue, entre sensation, disait-il, et pensée.
Ici c’est conjonction ahurissante entre angoisse et réel.
Qui peut aussi donner lieu à de l’opinion fausse.

En effet, sur des choses comme ça (fusion réel / fantasme) peuvent s’élaborer bon nombre de théories du complot, gravissimes les unes comme les autres.
J’ai entendu que les agressions ont été commises par des bandes organisées d’extrême-droite pour attiser la haine anti-réfugiés, l’islamophobie.
Que ce sont les bobos bisounours bien pensants de gauche, islamo-marxistes (sic), à cause de qui il ne faut jamais appeler un chat un chat, un violeur un violeur, un migrant un migrant, qui ont permis qu’on en soit là - (et sous-entendu : on va perdre nos femmes et nos territoires symboliques, nos identités).
D’autres choses délirantes.
Passons.

S’il s’avère, après enquête et jugement, comme semble l’indiquer le communiqué du Collectif National pour le Droit des Femmes, que les hommes qui ont commis des agressions sexuelles étaient organisés en bande (signalant au fur et à mesure de leurs méfaits qu’ils agressaient en tant que migrants et réfugiés ?) on le saura.
On saura alors qu’on a eu à faire à un fait de guerre, gravissime, comme il y en a, en effet.
Fait de guerre qui viserait à empêcher dans nos sociétés toute idée de vivre ensemble ? Comme voulaient aussi le faire les attentats de janvier et de novembre 2015.

En attendant l'enquête, s’interroger sur ceci : comment le récit (dans sa splendeur ou son horrible resserrement) construit le réel ou au contraire, comment le réel (516 femmes ont porté plainte en Allemagne après la nuit du 31 décembre, 40% pour agressions sexuelles) alimente nos récits, les pires, nos archaïques peurs et angoisses.

Ce n’est pas comme ça que je vais arriver à reprendre le fil de ce roman que j’appelle épopée.
Un mal fou. 
L’angoisse 2016 frappe fort, comme l’angoisse 2015.
Pas exactement celle de perdre territoire, symbolique ou non. 
Celle, plutôt, de perdre le sens commun.
De perdre ce à quoi une moitié de ma vie a cru.
Il faudrait quelque chose comme un temps d’attente.
Dans lequel on s’offrirait le luxe de tout déplier.
En mille morceaux.
Expliquer, expliquer.
Au moment où j’écris ces mots, je me souviens du témoignage qui, après les attentats de janvier 2015, m'a le plus bouleversée.
C’est l’histoire d’un temps.
Le temps d’un regard en silence et danger.
Le temps que raconte Ségolène Vinsot au lendemain des attentats, c’est à dire il y a un an, c’est à dire hier : elle était encore en vie, peut-être pour pas très longtemps, elle regardait un des frères Kouachi, elle pensait que celui-ci était cruel de lui demander de ne pas avoir peur, cruel et injuste, elle jugeait très lucidement ce que le garçon était en train de faire, elle ne le perdait pas de vue, elle l’écoutait, elle écoutait ses paroles, elle remarquait "ses grands yeux noirs et son regard très doux". Elle le regardait comme un être humain en regarde un autre, même terrifiant, même cruel. Elle ne lui pardonnait rien, évidemment, ce n’était pas la question. Ce n’est pas du tout la question. Elle raconte, on est le 13 janvier 2015, elle raconte les faits,  ne cherche à produire aucun effet, elle raconte qu'elle reste en vie, à un fil, qu'elle est très consciente qu'il ne faut pas que le garçon cruel et tueur découvre l'homme caché sous la table. Ce que je me souviens avoir lu n’engage que moi, je me souviens que dans le silence, un être humain regardait un être humain, gardait le lien, le contact.

 

 

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