«On rentre à l'école samedi, on en sort dimanche avec son diplôme» (MIE9)

Mamadou Baïlo Keïta, journaliste à guinéematin.com à Conakry et rédacteur en chef de la radio Bolivar fm, à Mamou, nous raconte les enfants de son pays, de sa ville, ces enfants qui partent ou veulent partir. (1)

Le 08 octobre 2017 à 5:10, Marie Cosnay <desaubesparticulieres@gmail.com> a écrit :

Mamadou,

Nous avons été associés à une aventure commune, aventure qui a commencé dans le pays que tu habites et qui s'est poursuivie dans celui que j’habite.
Une aventure de Guinée en France. 
De Mamou, ta ville, à Bayonne, la mienne.
Via le désert, la mer mauvaise, l'Espagne et Bilbao.

Ma route a croisé celle de K., 16 ans, il était seul, il avait froid, il marchait.
Il avait comme objectif, marchant sous la pluie un mot, un seul : Paris.
Rien dans les poches.
De la fatigue, les joues creusées et le front anxieux, le sourire lumineux et enfantin.

Il avait quitté Mamou deux ans et demi auparavant, je date parce qu’on lui a demandé de dater et que pour répondre aux questions administratives on a dû calculer, multipliant les repères.

Comment se souvenir des dates ?
Quand je suis parti, a dit K, je ne savais pas que je devrais tout écrire.
2014.
2015.
Les mois je les ai appris à l’école, mais...

K avait rencontré des gens qui ne l'avaient pas regardé, d'autres qui lui avaient voulu du mal, ces derniers, surtout, en ces lieux où le passage est un énorme enjeu, où les exils empêchés permettent aux plus avides de faire des affaires.Avec la complicité des pays européens.
Un autre enfant l'a dit, parti lui aussi de très loin : il avait, comme plein d'enfants qui marchent, « vu la mort ».
Quand je l’ai rencontré, il venait de croiser la route d’un automobiliste qui l'avait aidé, d’une jeune mère de famille qui l'avait conduit à un arrêt de bus, de Vincent qui lui avait donné dix euros, son numéro de téléphone et un blouson chaud, d’un autre monsieur, enfin, qui lui avait payé son billet de train.
Bien avant ça, Samba, à Bamako, l’avait pris sous son aile.
Samba, dont la trace se perd dans les eaux de la Méditerranée.
Samba, qu’il faudra retrouver, dit K.

Toutes sortes de choses (économiques, climatiques) poussaient les jeunes et les moins jeunes sur les routes, les y pousseraient encore, rien n’empêchait l’élan et rien ne l’empêcherait. En revanche les élans réprimés pouvaient provoquer des catastrophes. Comme celles qui se passent en mer méditerranée, où meurent par an des milliers de personnes. Et il est si facile de faire monter la haine, qui sait où cela peut nous mener.

K, à peu près autour de ses 14 ans, était parti, prenant tous les risques, sur les routes.
Camions du désert.
Zodiac.
Bamako.
L’Algérie.
Le Maroc.

Mamadou, de loin tu as aidé K. Tu as obtenu, malgré les menaces du père de K, son extrait d’acte de naissance, tu l’as apporté de Mamou à Conakry sur ton lieu de travail afin que DHL le prenne en charge, il fallait qu’un département français croie en la minorité de K, il fallait pour qu’un département français croie en la minorité de K un document original, malgré le papier original le département ne croyait pas, une juge tranchait, on le protégeait quatre mois, à l’issue de quoi on verrait, toujours pas d’école quatre mois après, Mamadou tu as cherché des preuves pour K,  les preuves que tu pouvais, pendant ce temps tu rencontrais à Mamou tellement de jeunes garçons en élan de partir sur ces routes dangereuses, certains on les arrêtait au dernier moment, tu tentais de les entendre, de faire renaître autrement, à l'endroit où vous étiez, leur espoir.

K dit qu'il a besoin de vivre.
De faire une bonne vie et de rencontrer de bonnes personnes.
De faire des études.
De devenir quelqu'un.
Il dit : un personnage.
Un grand personnage.
Il dit : dans mon pays ce sont des vieux tout pourris.
Il est souvent très angoissé, surtout lorsque une institution lui demande des comptes. Des dates, des durées, des jours, des noms et des raisons.

Quand on comprend la fragilité de ce qu’a reçu, en termes d’attention et d’amour, K, très tôt orphelin de mère, abandonné par son père et sa marâtre, on se dit qu’il va bien, tourné vers le désir d’être quelqu’un, quelqu’un d’autre, quelqu’un de vivant.

« On est parti pour la vie, pas pour la mort. »
Partir n'est ni un rêve ni un désir brûlant, mais une nécessité.

Mamadou.
Par quoi commencer ?

 

Le 14 octobre 2017 à 22:10, mamadou bailo keita <keita@gmail.com> a écrit :

Bien chère Marie,

J’ai fait mes études supérieures à Conakry et je suis titulaire d’un diplôme de licence en ‘’Gestion touristique’’ que j’ai obtenu à l’école supérieure du Tourisme et de l’Hôtellerie de Guinée (ESTH) sis à Kipé Dadia, non loin du siège de Guineematin.com, dans la commune de Ratoma.

Au départ, je voulais faire des études de lettres, de journalisme ou de communication, mais il n’en a rien été. L'État qui décide de l’orientation des bacheliers (comme c’est le cas depuis près de dix ans maintenant), m’a envoyé à l’ESTH. Ce, sans tenir compte de mes choix exprimés dans la fiche d’orientation qui m’était parvenue pour la circonstance.

Je n’avais plus le choix à part m’inscrire dans une université privée. Mais comme je ne pouvais pas supporter les frais de scolarité (mes parents non plus), je me suis résigné à suivre les cours à l’ESTH. C’était ça ou rien.

C’était la seule option à défaut d’abandonner les études, (comme on le dit ici : garer ses études à l’université). Et cette option n’était pas envisageable pour moi qui voulais, depuis tout petit, être un cadre comme mon père. Il est ingénieur agronome et dispensait des cours à l’école nationale d’agriculture et d’élevage (ENAE) de Tolo/Mamou.

Après mes études universitaires en 2013, je suis resté un an de plus à Conakry à la recherche d’emploi. J’ai eu quelques petits contrats avec des ONG locales, mais rien dans le domaine du tourisme. (Le secteur est très mal connu en Guinée. En plus des plages ‘’à l’état sauvage’’, des sites touristiques existent partout dans le pays. Mais ils ne sont pas ou quasiment pas aménagés et leur accessibilité est extrêmement difficile dans la plupart des cas).

Le peu d’argent que je gagnais avec les ONG à Conakry m’a permis de supporter et de satisfaire certains besoins, notamment mon habillement et dans une certaine mesure, ma nourriture. J’étais en location, mais c’est mon père et ma sœur aînée qui s’occupaient des frais.

Avec cet argent, j’ai aussi profité pour suivre des formations : en journalisme (trois mois) et en stratégie de communication (un mois)…. Un peu comme pour réaliser mes rêves de lycéens.

Je ne me souviens pas du mois, mais en 2014, je suis venu à Mamou pour prendre des nouvelles de mes parents et passer quelques jours auprès d’eux. Ils me sollicitaient trop et demandaient à me voir.

Je venais de finir un contrat avec une ONG à Conakry et pendant mon séjour à Mamou, j’ai déposé une demande de stage dans une radio privée de la place (Bolivar Fm). La demande a été acceptée et deux jours après ce dépôt, j’ai commencé mon stage qui a duré trois mois. J’étais reporter stagiaire. C’était difficile parce que je n’avais pas de salaire et ma prime mensuelle était de 70 000 francs guinéens (environ 7 Euros, je crois).

A l’issue de ce stage, la direction de Bolivar fm m’a proposé un contrat de travail (un CDD de trois mois), ensuite un autre de six mois. Nous avons continué comme ça jusqu’au mois d’avril 2017. Date à laquelle j’ai été promu au poste de rédacteur en chef de la même radio.

Pendant que je faisais mon stage en 2014, j’ai été sollicité par la radio ‘’Renaissance Fm’’ de Conakry pour devenir son correspondant à Mamou. Ensuite ce fut le tour du journal ‘’Zoominfos’’, un bimensuel qui avait son siège à Conakry, de me contacter pour le même service.

En 2015, j’ai été sollicité par guineematin.com, tu le sais déjà.

Aujourd’hui, Zoominfos a fermé à cause d’un problème interne qui s’est posé entre les deux associés à la tête de l’organe, mais je continue de collaborer avec Renaissance Fm et Guineematin.com.

Je remplis également mes charges de rédacteur en chef.

NB : la loi organique L/2010 / 02 / CNT DU 22 JUIN 2010, révisant la Loi organique L/91/005/CTRN/du 23 décembre 1991, portant sur la Liberté de la Presse en Guinée, facilite un peu les choses pour le métier de journalisme en Guinée.

En son article 76, cette loi du 22 juin 2010 stipule : « est journaliste professionnel, toute personne diplômée d’une école de journalisme reconnue par l’État et dont l’activité principale régulière et rétribuée consiste en la collecte, au traitement et à la diffusion de l’information et/ou toute personne titulaire d’un diplôme de licence ou équivalent, suivi d’une pratique professionnelle de deux ans au moins dans la collecte, le traitement et la diffusion de l’information dans un organe de presse sanctionné par une validation du directeur général et/ ou du directeur de publication et de l’éditeur de l’organe de presse des acquis de l’expérience ».

Quand j’ai commencé à travailler à Bolivar Fm, mon premier constat était que les jeunes n’avaient quasiment pas un espace d’expression à la radio. J’ai suggéré au chef des programmes de me donner un temps d’antenne pour animer une émission que j’ai nommé ‘’parole aux jeunes’’. Aujourd’hui, l’émission passe une fois par semaine (les Mardi entre 17 et 18 heures). Je reçois des jeunes qui travaillent surtout dans le secteur privé, avec des ONG, des ouvriers, des commerçants, des mécaniciens… pour parler de leur quotidien (travail, vie sociale et familiale, émigration  clandestine,…). J’invite aussi des diplômés sans emploi, des responsables de structures de jeunesse et des cadres de l’administration publique en charge de la jeunesse et de l’emploi.

On aborde plusieurs sujets (tous en lien avec les jeunes). Comme je le dis dans le « Jingle » de l’émission, ‘’parole aux jeunes’’ est une émission de débat et d’échange entre jeunes, pour les jeunes, sur des questions de jeunesse. J’anime cette émission en français de préférence, mais quand mes invités le sollicitent ou s’ils ne parlent pas français, je fais l’émission en Poular. Jusqu’au mois de Mai 2017, l’émission était disponible sur le site WWW.bolivar-fm.com et sur l’application androïde ‘’Bolivar Fm Guinée’’. Mais la connexion internet coûte cher présentement et la direction a décidé de déconnecter la radio.

« Condition financière oblige ».

Mamou.
Ville cosmopolite pour les uns, Guinée en miniature pour d’autres.
De par sa position géographique, la préfecture de Mamou, située à environ 250 km de la capitale guinéenne, Conakry, forme un cordon ombilical entre la Basse Guinée à l’Ouest, le Fouta Djallon, région dont elle relève et la Haute Guinée à l’Est. D’où son appellation : « ville carrefour ».

En plus des peulhs, ethnie majoritaire, on y trouve des malinkés, des soussous, des forestiers et quelques citoyens des pays de la sous-région Ouest africaine.
L’activité principale est le commerce, exercé en majorité par les hommes, dans la commune urbaine et par les femmes dans les milieux ruraux. Les seules usines (au nombre de deux) qui existaient au temps du premier régime, après l’indépendance de la Guinée, sont à l'arrêt. Le taux de chômage est très élevé, notamment chez les jeunes. On ne donne pas de chiffres. Les données chiffrées n’existent pas ou y accéder pose problème.

« Les diplômes ne servent plus à rien. Certains diplômés ont fait plus de dix ans sans un premier emploi », justifient certains pour abandonner l’école.

Ces dernières années, le ‘’métier’’ de moto-taxi a attiré un nombre important de jeunes. Sur les milliers de moto-taxi qui ronronnent sur les artères de la ville, on trouve des diplômés sans emploi, des jeunes mineurs déscolarisés et des ouvriers qui traversent une galère dans leur secteur d’activité.
Bâti sur le contrefort montagneux du Fouta Djallon ou la moyenne Guinée, Mamou est aussi un grand foyer intellectuel où d’éminents fonctionnaires et haut cadres de la Guinée ont vécu pendant leurs cursus scolaire. Ces dernières années, la ville de Mamou s’est agrandie et s’est beaucoup modernisée.
Elle compte présentement vingt quatre quartiers et quatre districts.
Avec l’évolution de l’urbanisation, des routes ont été construites ou simplement réhabilitées.
De nouvelles maisons poussent çà et là, et surplombent la ville.

Mais au milieu de cette modernité, on trouve encore des bâtiments qui datent de l’époque coloniale française en Guinée.
L’administration publique guinéenne y est fortement représentée et le gouverneur de la région de Mamou y réside.
Le trafic routier est énorme.
Par jour, des centaines de véhicules, à bord desquelles se trouvent plusieurs centaines de personnes, venues des autres régions de la Guinée pour Conakry ou inversement, traversent cette préfecture.
Dans les treize sous-préfectures qui la composent, la scolarisation des enfants n’est pas forcement une priorité.

« On entre à l’école samedi, on en sort dimanche avec son diplôme », ironisent certains pour parler de la déscolarisation prématurée des enfants.

Avec des populations à vocation agro-pastorale, la main d’œuvre est un atout dont on ne se prive pas facilement.
Dans certains villages, les enfants s’habituent très tôt à l’usage de la houe et participent aux travaux champêtres.
Ils participent aux labours, à la récolte…
Piler, c’est un exercice qui ne se refuse pas.
Comme les adultes, chaque enfant possède un pilon, taillé sur mesure, en fonction de son âge.
Le riz, le fonio se pilent encore au mortier.
Il faudrait de toute façon manger.
Il faut vivre.
Il faut survivre.
Il faut espérer.
Grandir dans de telles conditions demande du courage.
Ces enfants le savent.
Ils sont courageux.
A un certain âge, 14 ou 15 ans, ils sont  tentés par la vie des grandes agglomérations.

Des copains d’âge qui sont chez un tuteur en ville, reviennent au village pour passer les vacances.
Peu importe ce qu’ils faisaient là-bas.
Maintenant, ils savent distinguer les couleurs.
Ils s’habillent bien mieux qu’auparavant.
La ville les a bien changés.
Ils sont ‘’éveillés’’.

Il faudrait que je sois comme eux.
Je suis comme eux.
Je suis un enfant.
J’ai 15 ans.
Il faut que j’aille en ville pour y résider.
Je suis en ville.
Ici, ce n’est pas comme au village.
Ici, il y a assez de véhicules, de bâtiments à étage.
Il y a beaucoup de monde, mais personne ne s’occupe de l’autre, son prochain.
Le temps c’est de l’argent.
Il faut se faire de l’argent.
Je suis cireur de chaussure.
Mon petit sac à dos sur les épaules, je fais le tour de la ville, à la recherche de clients.
Le porte à porte ne me dit rien.
Quelques billets de banque.
Je suis marchant ambulant.
J’arpente les principales artères de la ville.
Le soleil de midi au mois de mars, la pluie du mois d’août ne veulent rien dire.
Je suis en ville, il me faut de l’argent, il faut vivre.
Je me suis fait de nouveaux amis.
Ils parlent souvent d’Europe.
Ils veulent y aller. Nous voulons y aller.

Là-bas, la vie est belle. Bien mieux qu’ici.
C’est l’Eldorado, le paradis sur terre.
C’est du moins ce que racontent mes amis.
Ils sont connectés à internet.
Avec quelques francs guinéens en poche, nous avons une phrase suspendue à nos lèvres : partir en Europe.

Voilà, a commencé pour ce jeune qui vivait auprès de ses parents, au milieu de ses amis, dans un paisible village, un voyage, une aventure dont l’issue se trouve ancrée dans le secret des cieux.

Thierno A B, c’est son nom.
Il a 16 ans et a quitté ses parents, son village (Kégneko), un an plutôt.
2015.
À Mamou, il est chez le grand frère de sa mère, son oncle.
Il découvre très tôt les dures réalités de cette ville de 82538 habitants.
La vie chère, le chômage des jeunes, l’égoïsme des gens, la densité des activités.
Thierno A B a besoin d’argent pour subvenir à ses besoins.
Il a besoin d’un travail
Mais pour avoir abandonné l’école en classe de 3ème (CE2), à l’élémentaire, le choix est plutôt difficile.
Au bout d’un moment et par tâtonnement, il choisit d’être cireur de chaussures.
Deux boites de cirage (noir et marron), trois petites brosses et un petit sac à dos suffisent largement.
Son capital n’excède pas trente mille francs guinéens.
Thierno A B doit se lever tous les jours, à 7h.
Il puise l’eau pour sa tante et fait la vaisselle avant d’aller au travail.
Son bureau, la rue.
Peu importent le climat ou le temps.
Il arpente les artères de la ville à la recherche de clients.

Il fait le porte à porte dans les quartiers.
Aussi, il fait le tour dans certains bureaux de l’administration.
Pour chaque paire de chaussures, il reçoit mille francs guinéens,
Assez pour s’acheter deux galettes, mais nettement trop peu pour un plat de riz dégarni.
La recette journalière de Thierno A B oscille entre quinze mille et vingt mille francs guinéens.
Malgré une conjoncture économique difficile, marquée par l’inflation monétaire, il réussit à faire des économies, une épargne.
Pour parler du franc guinéen, certains fonctionnaires disent ironiquement : le « franc glissant » pour ainsi insister sur la dévalorisation de cette monnaie.
Thierno A B n'est pas du genre à se plaindre du salaire insignifiant de la fin de mois.
Mais comme à chaque jour suffit sa peine.
Thierno A B a aussi ses peines, ses difficultés.
Chez son oncle, il doit contribuer à la dépense.
A la fin de chaque mois, il doit envoyer de l’argent à ses parents, restés au village, à Kégneko.
Il est l’ainé d’une famille de quatre enfants.
Dans mon pays, cela te confère un « pouvoir » décisionnaire sur les affaires de la famille.
Mais cela t’incombe également des charges.
Il faut être un modèle de réussite et de générosité.
Il faut être un protecteur, bref, être l’exemple.
Thierno A B le sait.
Il fait les choses du mieux qu’il peut.
Mais au bout de quelques mois, il découvre l’immensité de la tâche.
Pas besoin d’avoir des diplômes en mathématiques, en économie pour le savoir : quand les dépenses sont supérieures au revenu, on s’endette.


Les besoins étaient énormes et Thierno A B économisait peu.
Sa comptabilité était mince.
Il n’avait épargné que deux cent mille francs guinéens.

Pas suffisant pour entreprendre un voyage lointain.
Mais assez pour remplir un petit carton de marchandises.
Le métier de cireur ne lui convient plus. Il ne répond plus à ses attentes, dans une ville où l’argent est roi.
Thierno A B préfère  le commerce. Avec son petit carton en main, il fait le tour de la ville.
Il sait le faire. Il connaît maintenant tous les coins et recoins de la commune urbaine de Mamou. Il connaît cette ville bien mieux que certains jeunes de son âge qui y sont nés. Au milieu de cette occupation « éternelle », Thierno A B a ses moments de loisirs. Il aime jouer au football, les dimanches ou les autres jours, à 17 heures quand il revient de la ville. Il s’est fait des amis, des élèves en majorité. Ils sont pour la plupart nés à Mamou, y ont grandi, passent leurs vacances à Conakry. Ils sont connectés à Internet. Ils sont sur Facebook et communiquent avec des frères, des amis, aux Etats-Unis, mais aussi en Europe.
Ces jeunes rêvent d’une vie meilleure et parlent de l’Europe comme de la solution à leurs problèmes.
Ils évoquent quotidiennement le trajet Guinée-Maroc et la traversée de la méditerranée pour atteindre l’Espagne.


Le nombre de morts ne compte pas.
Ce qui importe, c’est le nombre d’arrivées.

« Les morts du désert libyens ou de la méditerranée sont le sacrifice pour les prochains candidats, les émigrés clandestins », disaient-ils dans leurs différentes causeries, autour du thé.

Il faut à tout prix aller en Europe.
La pauvreté des parents, le chômage, la cherté de la vie sont des raisons suffisantes.
Thierno A B est fasciné par les histoires qu’on lui raconte sur l’Europe.
Ses amis parlent comme s’ils y avaient déjà été.
L’internet joue un rôle.

Sur Facebook, on lui montre des images de certaines villes comme Paris, Berlin et Londres.
Il y a aussi des photos de certains jeunes de son quartier à Mamou.
Ces derniers viennent à peine d’entrer en Espagne.
Ils ont changé de mine.
Ils roulent dans de grosses voitures.
C’est du moins ce qu’on voit sur les photos.
Thierno A B et ses amis peaufinent un plan pour rejoindre l’Espagne.
Ils sont au nombre de sept.
Dépourvus de tous documents de voyage et sans un mot aux parents, ils décident de partir.On est en janvier 2016.

Plus qu’une nécessité, partir est une urgence.
Un samedi, dans l’après-midi, ils quittent discrètement Mamou à bord d’un camion remorque, direction la préfecture de Siguiri ; ils doivent passer par Kourémalé pour rejoindre le Mali.
Ils ont neuf millions de francs guinéens, volés à leurs parents
Malgré leur jeune âge, le passage à la frontière se fait sans peine.
Dans la capitale du Mali, Bamako, ils ont la chance de rencontrer un Guinéen.
Il se fait appeler Souleymane et est plus âgé d’eux de 14 ans.
Il propose de les héberger.
Le temps pour eux de trouver un passeur pour l’Algérie.
Souleymane vit dans une chambre simple.
Il n’a qu’un petit matelas posé à terre et quelques habits suspendus sur une corde accrochée à un mur peint en bleu.

Après cinq jours à Bamako, ils trouvent un passeur.
C’est Souleymane qui négocie le transport.
Ils se donnent rendez-vous le lendemain pour le départ
Le passeur, visiblement du même âge que Souleymane, demande une avance pour carburer son camion.
Souleymane se porte garant. Les jeunes donnent au passeur un montant équivalent à deux millions de francs guinéens. C’est le jour du départ

L’attente fut longue et interminable.
Ni Souleymane, ni le passeur ne vint sur le lieu du rendez-vous.
L’espoir du voyage se dissipa. Le désespoir, la désillusion prirent place dans les cœurs et les esprits.
De retour chez Souleymane ? Ce dernier n’y était plus.
Son matelas et ses habits avaient disparu comme dans un rêve.
Ces jeunes venaient d’être trompés.
Le passeur était un escroc et Souleymane son complice.

Désormais très prudents, Thierno A B et ses sept amis sont obligés de passer deux jours de plus dans la chambre de Souleymane avant de trouver un nouveau passeur. Ils sont décidés à poursuivre leur voyage.
Thierno A B nous a raconté qu’il ne savait pas combien ils ont payé ce nouveau passeur. Mais il sait qu’il ne leur restait pas grand-chose pour continuer le parcours jusqu’au Maroc. Ils sont obligés de trouver du travail pour se tirer d’affaire. Ils deviennent manœuvres dans un chantier de construction.
Ils n’étaient pas fait pour ce travail, se souvient Thierno A B.

Mais il fallait s’y faire pour survivre.
Après trois mois passés dans cet « enfer », ils seront les otages de certains individus qui se font passer pour des policiers.
Ils seront séquestrés pendant plusieurs semaines dans un endroit obscur.
Thierno A B dit : une prison, un cachot.

« On mangeait une fois par jour, on nous battait quotidiennement, c’était l’enfer », explique-t-il en baissant la tête, comme pour se remémorer le film de ce triste souvenir.
« Certains de nos codétenus qui mouraient étaient enterrés dans le désert. On nous obligeait à appeler nos parents, nos proches pour demander de l’argent. Il fallait payer une rançon pour recouvrir sa liberté."

Je n’avais personne à appeler.
Je n’étais qu’un parasite au milieu de mes amis.
Ces derniers le savaient.
Ils ont payé pour notre liberté.
Ils ont appelé leurs parents pour demander de l’argent
Il a fallu cinq cent dollars chacun, pour nous sortir de ce précipice.

Ces jeunes avaient connu la faim, la soif, la prison.
Ils venaient de frôler la mort.
Il fallait quitter ce pays après cette expérience.
Thierno A B et ses amis le savaient.
Pas question de retourner en Guinée comme le souhaitent les parents qui s’inquiètent chaque jour davantage de leur sort.
Le départ pour le Maroc s’organise facilement avec le reste de l’argent venu de la Guinée.
Contrairement à l’expérience malienne, cette fois-ci le passeur est fiable.
Ils quittent l’Algérie avec la promesse de plus jamais y retourner.
Au Maroc, ils rencontrent certains jeunes Guinéens en attente de traverser la méditerranée pour l’Espagne.
Il faut de l’argent.
Le travail n’est pas facile à trouver.
Une fois de plus, l’aide des parents est plus que jamais précieuse.
Après quelques mois dans ce pays, ils trouvent les moyens de se payer le voyage pour l’Espagne.
La mer est la route à emprunter.
« On est près du but, l’Espagne est à quelques kilomètres de nous », se disent-ils mutuellement.
L’espoir est grand, le rêve sur le point de se réaliser.
Bientôt, ce sera la fin du calvaire.
Les souffrances du parcours seront des souvenirs à noyer dans la mer.
C’est le jour du départ.
Nous sommes au rendez-vous, aux côtés d’autres personnes.
Notre embarcation est surchargée.
Nous n’avons pas de gilet de sauvetage.
Personne ne se plaint.
Tous, nous nous nourrissons d’une seule chose, d’un seul rêve. Fouler de nos pieds le sable des plages espagnoles.
Quand nous bougeons des côtes marocaines, chacun prie à sa façon, du mieux qu’il peut.

Plus nous avancions dans la mer, plus nous avions peur
On n’avait jamais vu une telle étendue d’eau
Les vagues étaient hautes.
Notre guide était un marocain.
Apparemment, il était un habitué de ce type de voyage.
Plus on s’approchait des côtes espagnoles, plus il nous rappelait qu’il fallait s’apprêter à nager.
Contre toute attente, des vagues sont venues balayer notre embarcation.
On n’était plus très loin de la terre ferme.
C’est devenu le sauve qui peut.
Heureusement, nous, mes amis et moi, ont réussi à atteindre le large.
Nous étions fatigués mais heureux d’être  arrivés en Europe
Tout le monde n’a pas eu la chance comme nous.
Parmi nos compagnons, certains ont été emportés par les vagues.
Ils sont sûrement morts.

Thierno A B et ses amis sont maintenant en Espagne.
Ils découvrent une autre vie.
Un autre monde.
Un monde qui leur est étranger.
Comme pour sa première fois à Mamou, Thierno A B était bleu à tout.

Tout ce qu’il croyait ou entendait de l’Europe était illusoire. La vie ne lui faisait aucun cadeau.

« Je ne peux pas tout te dire, mais la vie est difficile », disait-il  au téléphone.

Où est Thierno A B ? Comment il vit et dans quel pays il se trouve actuellement ?
Je ne saurais répondre.
Notre dernière conversation remonte à fin Mars 2017.
Il était encore en Espagne.

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