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Billet de blog 16 janvier 2015

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mercredi 7 janvier (1)

Depuis le mercredi 7 janvier 2015 nous sommes bouleversés : nous le sommes diversement, des allers, retours, paliers, des montées. Plusieurs pistes d’émotion. D’analyse. Qui se joignent ou pas, se joignent de façon ténue, contrastée.

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Depuis le mercredi 7 janvier 2015 nous sommes bouleversés : nous le sommes diversement, des allers, retours, paliers, des montées. Plusieurs pistes d’émotion. D’analyse. Qui se joignent ou pas, se joignent de façon ténue, contrastée.


Je me souviens : les caricatures, je n’en aimais pas l’idée. Par les temps qui couraient, je les trouvais inutiles, blessantes. Blessantes ? Puisqu’on nous le disait : elles blessent. J’ai ri devant une, pourtant. C’est dur d’être aimé par des cons : avoir trouvé ça tendre et drôle. En toute incohérence. J'ai grandi dans un monde où ça ne fait pas mal de se moquer d’un prophète. Du Christ. Même si (la nuance est importante), même si je n’aime pas trop ça. La représentation obscène du père, du fils et du saint esprit, je n’aime pas. Ici ne se camouflerait-il pas un certain sens du sacré ? Oublié ou dépassé, mais quand même : un petit sens du sacré, un avec lequel j’ai été élevée.
On ne dit pas toutes les choses. Dans la vie sociale, on ne dit pas toutes les choses. On vit les uns avec les autres et à part chez nos psychanalystes on ne dit pas toutes les choses. Je suis punie, dans ma démocratie occidentale, européenne, si je prononce une parole qui appelle au racisme. C’est tant mieux. La liberté d’expression a des limites, cela veut dire que la parole, même dans cette démocratie française issue de Voltaire et de tout ce qu’on a entendu autour des Lumières, est considérée agir, faire du bien ou porter tort. Tant mieux : que serait une parole qui ne porte pas, n’atteint pas ? Ce serait nier que nous nous organisons autour des mots, qu'avec eux nous affrontons la désespérance, l’immense, le plus grand encore.
Aujourd’hui, une semaine après les attentats, nous entendons « il faut nommer, nommer ». Mais nous nous en souvenons, on n’a fait que ça. A propos d’islam on a nommé, pointé, dénoncé. Plutôt que de nommer, ce qui n’est pas très modeste et laisse hélas entendre que nous savons exactement ce qu’il faut nommer et comment  (celui ou celle qui veut nommer nuance plus ou moins bien son propos mais son propos revient à quelque chose comme : il y a un problème dans l’islam); plutôt que de nommer ce que nous croyons savoir déjà, peut-être pourrions-nous, peut-être pourrions-nous accepter de ne pas comprendre. Laisser quelque chose en reste. Quoi, par exemple ? Une chose très simple. Voyons l’enterrement du policier tué par les frères K. Les proches, interrogés après ce moment qu’un collègue décrit joliment (je n’avais jamais participé au culte musulman, dit le policier, mais répandre la terre au dessus du cercueil permet de partager un moment de communion très rare), les proches du policier tué dans l’exercice de ses fonctions républicaines disent aux journalistes avoir été choqués par les caricatures de Mahomet.
On ne peut pas se moquer comme ça.
On ne comprend pas ? On ne comprend pas. On dit : obscurantisme et nous les Lumières et tout est bon à dire. Ce qu’on ne comprend pas, si on le laissait un peu de côté ? Provisoirement ? On ne comprend pas mais il y a un fait, incontestable : cela blesse.

N, rencontrée à l’Agora : les musulmans que je connais ont l’islam très doux dans le coeur.
Entendre que se moquer du prophète, cela blesse, ne pas comprendre ça, pas tout de suite. Pourtant voilà : cela blesse. Le fait est que cela blesse.
Ceux qui ont cumulé blessures et besoins violents et tant de choses que je ne comprends pas, ceux  qui ont voulu et tuer et mourir pour une parole (ou un dessin qui vaut parole) sont fous, c’est ce qu’on dit, ou barbares - mais ça ne veut rien dire. Fous par rapport à ma façon de vivre et de comprendre. De parler. Par rapport à la façon la plus commune de vivre et de parler ici. Par rapport à la façon la mieux partagée de vivre et de parler en Seine Saint Denis, à Bayonne, dans le XIXème arrondissement parisien, etc. Eux, les fous, qui tuent et meurent, parlent, aussi, après qu’ils ont tué et avant qu’ils ne meurent. Ils disent une chose qu’on ne comprend pas  : « on a vengé le prophète ».
Les enfants, de 11 à 15 ans ou plus, loin d’être  terroristes ou barbares, qui refusent de faire une minute de silence, qui trouvent que les caricatures, c’est un peu abusé, on ne les entend ni ne les comprend. Un homme politique a suggéré qu’on prive leurs parents d’allocations. Des enfants qui ne sont pas super émus par la mort de Cabu. Qui ne le sont pas comme je le suis. Qui ne le sont pas comme le sont mes élèves, par exemple, qui le sont via l’émotion de leurs parents qui regardaient récré A2, comme moi.
On ne comprend pas ? Il y a des choses qu’on peut se mettre sous le coude. Qu’on peut accepter de ne pas comprendre. Laisser en reste, de côté.
Cet ami qui disait : je ne comprends pas les luttes territoriales, nationalistes. Tout ce qui a trait à l’identité me fait horreur.
Parce qu’on ne t’a rien arraché. Ni ta terre ni la langue de ta mère. Ce n’est pas grave que tu ne comprennes pas. Il y a un fait : cette lutte. Que tu ne comprends pas.
Ni cet ami ni moi n’avons mal à un prophète.
R me racontait ses élèves, fragiles, comme on dit, dans un de ces collèges que les classes moyennes ont déserté, un collège-ghetto comme ils le sont presque tous devenus et c’est une très bonne question, la meilleure, sans doute, mais difficile à poser. R racontait les difficultés d’analyse rencontrées par les élèves. Que ces difficultés étaient levées parfois dans l’échange direct. Elle me donnait un exemple. Tu es impoli, pas de réaction. Tu es mal-élevé, réaction immédiate de l’enfant, prouvant interprétation rapide : ne dites pas du mal de ma mère.
Nous avions évoqué le fait que dès lors que l’échange concernait l’intime, un espace un peu sacralisé (la mère, la famille), la compréhension était drôlement affûtée, nous cherchions ce qui nous toucherait tant, nous-mêmes, que nous en acquerrions une force de compréhension plus vive. Puis nous évoquions le domaine des interdictions : ne dites pas de mal de. Ne dites pas de mal de (ma mère, le prophète). R avait raconté son émerveillement quand à l’école, elle s’était rendu compte, elle, qu’on pouvait, non pas dire du mal de ses parents et de sa classe sociale, mais en changer. Qu’on pouvait se déplacer, qu’on pouvait choisir sa famille. Bien sûr, nous en convenions, nous  avions laissé, dans nos déplacements plus ou moins réussis, quelques plumes.
R dit : et si c’était de la répétition ? Si le tabou, l’interdiction, c’était juste répéter le tabou, l’interdiction, sans plus tenir à la blessure de départ ? Si ces jeunes répétaient ? Répétaient des choses dénuées de sens : touche pas à ma mère, touche pas à mon prophète. Un mot de passe ? Sans doute. Mais connait-on des choses (interdits, tabous) qui soient nuées d’un sens si profond que les douleurs vives en soient chaque fois renouvelées ? Le tabou de l’inceste, par exemple, le répète-t-on ou se le repasse-t-on comme un scénario atroce à considérer ? Il n’y a (presque pas, sans doute) de blessure originelle, comme il n’y a pas de mémoire originelle, il y a des oripeaux, des vêtements de blessures et de mémoire, il y a des couches d’interdits par dessus les interdits et au milieu de tout ça, individu, on se débrouille, à peu près, ou pas du tout.
Ce qu’on peut dire, c’est que les frères K, comme quelques-uns des jeunes de nos villes et villages, offusqués par Bachar El Assad (ou mimant, ou répétant l’offense mais ça ne change pas grand chose), furieux contre l’Occident, solidaires du peuple palestinien, excités par les kalashnikovs, excités autant par l’abandon des biens matériels de ce monde que par les biens de ce monde, excités par l’image et ses flots autant que par son interdiction, en quête d’une parole lyrique, si lyrique qu’elle totalise, essentialise, appelle au meurtre, ne savaient pas se débrouiller du tout.

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