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Billet de blog 16 janvier 2026

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Au coeur de nos entrailles, 1.

Il y a deux ans, on me diagnostiquait un cancer grave des voies biliaires. Je fais le pari qu'il est intéressant et politique, et pas si indiscret que ça, de revenir sur les traces de la maladie avec, comme fil rouge, mon admiration et ma gratitude envers l'hôpital public en général, et en particulier, l'équipe de chirurgie digestive de l'Hôpital Nord de Marseille.

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A fait irruption, brutalement, contre toute attente, dans ma vie, au mois de mai 2023, la maladie. Elle a été une expérience totale. Deux ans et demi plus tard, le corps a retrouvé un chemin plus banal. Je fais le pari qu’est partageable, à condition d’être précise, une certaine manière de voir et vivre l’expérience. 

Être précise signifie qu’il faudra parler et partir de soi ? Sans doute. Parler et partir de soi, pour aborder ce qui dépasse complètement le soi, ce qui met même en question l’idée de soi. 

J’ai douté de ma capacité à revenir sur les mouvements de pensée qui ont accompagné, au fur et à mesure, les mouvements du corps. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois avaient porté son lot d’intensités, de questions, de peurs et d’émotions. Je ne sais si celles-là sont inscrites quelque part. J’en fais le pari. 

Alors que le corps revenait un peu à lui, je formulais qu’il m’était étrange de ne plus témoigner au quotidien, autour de moi, de l’ampleur de ce qu’il avait vécu. Il fallait passer à autre chose ; je résistais. Que je sois bien claire :  j’aimais beaucoup la ligne du temps qui permettait de passer à autre chose. Mais j’avais l’impression désagréable que je me mentais, que je mentais. Que mes nouvelles relations rataient, de moi, le plus important. La maladie demeurait, de moi, le plus important ?

Autrement dit, s’il y avait quelque chose à dire pour expliquer avec quelles joies et quelle blessure ce corps-là se tient devant les autres, ce serait : j’ai eu une maladie qui a touché le centre de mon corps et le touche encore, même si ça ne se voit pas ? Le temps qui a passé permet le silence, et même, y encourage. Personne ne veut rester coincé. Ni dans la maladie ni ailleurs. Il est étrange de donner à la maladie et au laps de temps qu'elle habite une ampleur dépassant tout. Étrange de résumer et surtout, quoi qu'il en soit, de se résumer. Pourtant, je confiais à Laetitia, merveilleuse psychologue, exerçant à l’Hôpital Nord, où j’avais été opérée et soignée, qu’il me semblait vivre une sorte de malentendu. Elle me répondait ce qui est à l’origine de ce texte : la maladie sera votre petit secret. 

J’ai aimé et reconnu l’idée. L’histoire de ma maladie, dans mon ventre, est enfouie. Est-ce que cela ne contredit pas l’idée du partage que je viens d'exposer ? Si on fait un peu d’étymologie, ce qui est souvent vain mais ne boudons pas notre plaisir, le secret (secernere, is, ere, secrevi, secretum) est ce qui est mis à part, il est le distinct, le distingué. Il est distingué mais est-ce qu’il me distingue ? Il se cache car s’il se montrait il défierait, une fois pour toutes, et radicalement, les lois du grand nombre ? En quelque sorte, il prendrait toute la place, la lumière ? Quoi qu’il en soit, personne ne peut comprendre de quoi il est fait, ce qu’il a touché comme cieux, enfers, comme liens et comme rêves. Le secret dont me parle Laetitia, je le reconnais tout de suite : indicible il est ce qui, plié à l’écart, voudrait le plus se montrer. Je ne peux pas le dire. C’est bien pour quoi je veux l’écrire. Ce petit secret est mon premier paradoxe. 

Je tiens au désordre et au carambolage des idées et des souvenirs. Laurence, témoin importante de la maladie, avec qui je partage ce jour l’idée du petit secret, me dit : tu te souviens que quand tu prenais la chimiothérapie, tu l’appelais la petite amie ? Attablées au soleil, début janvier, sur le cours Belsunce, nous retrouvons nos messages d’alors. Orale, la petite amie était prise à grandes gorgées - je me souviens alors des ruées d’eau pure que j’imaginais cavalcader, de haut en bas, de ma bouche au fond de mon ventre, du haut de la falaise à la rivière, et ça glissait, fluait, galopait, de l’eau, de l’eau, de l’eau. Des sources vives. 

(à suivre)

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