Khawa khawa les Algériens

Vu et entendu. Alger, le 16 juin 2019.

Alger, 16 juin. Hier, quelques associations se sont réunies. On titre pour les critiquer ce qu’elles-mêmes ont annoncé : trouver une sortie de crise. Il n’y a pas de crise. Ou : nous sommes la sortie de crise. N’empêche, la conférence est nationale et de nombreux membres actifs d’associations se sont donné du mal pour faire ce que partout, dans les parcs, sur les trottoirs, dans les cafés, on entend qu’il faut faire : s’écouter, négocier, respecter les différences, les diversités, les minorités, nous sommes un pays, on ne nous divisera plus, le vendredi 14 juin est l’anniversaire d’un autre 14 juin, celui du printemps noir et kabyle, Khawa khawa les Algériens, un des plus beaux slogans, crié sous le drapeau, avec émotion - et ce moment où trois femmes, enlacées, vêtues très différemment se sont embrassées. Il y avait trois feuilles de route, il fallait se mettre d’accord sur une. On avance lentement, mais soixante-dix associations en ont signé une, finalement. Il y avait des points d’accord : la transition, réellement dédiabolisée, avant ça ce n’était pas gagné, et l’urgence d’un renouveau de toute la classe politique (yetnahaw ga3). Pour le reste, il fallait lutter. Avec nos différences. Différences et minorités. Bien sûr ce n’est pas parfait. C’est le propre d’une négociation, non ?

Alger, Parc de la liberté, en haut, 15 heures, réseau Nabni. D’abord, on ne les trouve pas, c’est grâce au live sur Facebook qu’on revient sur nos pas. Le sujet : la diversité. Ici aussi, on pense que la transition sera longue, ici non plus elle n’effraie pas. Les débats se font en français et en derdja. Un pays de deux millions de kilomètres carrés. On insiste sur les millions géographiques. Sur les tentatives de division. Le sentiment national, qu’on a à l’étranger par exemple, le retrouver ici. Connaître nos territoires et faire les choix pertinents. Pendant des années on a travaillé sur la sédentarisation, alors que le nomadisme est facteur de bon équilibre écologique.

Les trottoirs. N’importe quand. Rassemblements, comme il y avait vendredi en fin de manifestation. Dimanche, premier jour du bac, la circulation fluide pour une fois, les réseaux internet coupés, accès à GMAIL de temps en temps. Les trottoirs non loin d’Audin : une femme parle, entourée d’une vingtaine de personnes, serrées les unes contre les autres. Elle dit qu’ils prennent dix ans ou dix minutes mais qu’ils rendent l’argent. L’argent du peuple algérien au peuple algérien.

Quelqu’un a volé mon pot de fleur devant chez moi. Ah ? Et tu es allé voir à El Harrach si tu ne le retrouves pas là-bas ?

C’est une remarque que j’ai rangé dans mon grand cartable à paradoxes. Je n’étais pas en Algérie et le hirak est venu à moi, par les réseaux sociaux, les récits, les photos. J’ai été informée. Je l’ai été. Bien sûr, les média lourds sont sous contrôle, chaque réunion, que ce soit dans le parc, sur les marches du TNA, dans la rue, chaque réunion remet sur la table la question des media lourds. Chaque conversation privée aussi. Mais il y a aussi cette sorte de peur algéroise : ne prends pas de photos, si tu as un appareil photo tu peux être inquiété.e, et c’est vrai bien sûr mais tout le monde a un appareil photo et le hirak est aussi révolution de l’image. Mise en scène.

A propos d’El Harrach, on entend: ils font tomber les têtes pour ne pas déraciner le système. On ne peut pas, quand on entend mise en scène, ne pas penser à cette autre mise en scène, enthousiaste, magnifique : un peuple uni, frère, qui se prend en photo et demande qu’on le prenne en photos, malgré mouches et peurs. Khawa khawa, après longues luttes traumatisées entre frères, on peut remonter bien loin.

On entend, écoute, on ne dit rien et si on dit quelque chose, si on ose, c’est non. C’est toujours autrement, toujours autre chose, même légèrement. Je marche dans une ville qui fait la révolution, qui le sait le vendredi, qui le sait le mardi, qui le sait un peu moins les autres jours de la semaine, mais écoute, écoute : on ne parle que de l’Algérie, toujours, dans toutes les conversations, y-a-t-il un autre sujet dans les jours et dans les nuits d’Alger ? Aux terrasses des cafés ? Il y a un autre sujet qui intéresse ? Vendredi soir, la révolution prenait un tour intime, elle brillait, libérait, des carcans tombaient, un soir, un soir - mais prenons le temps. On le sait maintenant, la transition pourra durer, un an, deux ans, j’ai entendu cinq ans, j’ai entendu s’il faut cinq ans ce sera cinq ans. J’ai vu dans un jardin, là-haut, à Telemly, deux garçons s’enlacer. J’ai entendu de tout le monde, sur cette question il y a un consensus spontané, j’ai entendu : on ne rentrera jamais. On est sorti, on ne rentrera jamais.

Quelqu’un a dit le 14 juin 2019 est une réparation du 14 juin 2001.

Une voiture s’est arrêtée, un type est sorti qui a dit à une fille de se couvrir. Elle lui a répondu qu’elle pourrait répondre : 1/ que le plus gêné s’en aille. 2/ si tu parles mal je peux parler plus mal encore.

Elle a ajouté qu’elle préférait répondre autre chose. Autre chose ? Silmiya.
L’homme a repris sa voiture, on l’a vu sourire.

Je demande que faire pour une jeune fille de Côte d’Ivoire, étudiante, à qui la Wilaya d’Alger ne rend pas son passeport afin qu’elle puisse s’inscrire à temps à l’université. Le sujet est difficile et les militants du hirak, de Kabylie, de 2014, de la rue, ne savent pas. semble-t-il. Ne sont pas mobilisés là-dessus. Il n’y a pas un Noir en ville, les Nigériens ont été ramenés au Niger, les Subsahariens après Ain Salah et Tamanrasset préfèrent se rendre à Oran.

Que se passe-t-il sur les chantiers pendant le hirak ? Le port est en activité. La basse casbah et la haute sont pleines de magasins très fréquentés, vêtements, chaussures, robes, sacs, chaussettes, boulangeries, cafés. Deux gamins se baignent à l’entrée de Bab el Oued.

Est-ce que la phrase que j’ai le plus souvent entendue ne serait pas : ils sont très forts, ils savent nous diviser ? Je l’entends encore lorsqu’est évoquée la conférence nationale à laquelle on reproche beaucoup de choses. La langue, arabe, la lecture de la Fatiha. Les représentants de la conférence nationale ne représentent pas grand monde et n’insistent pas assez sur la primauté nécessaire du civil sur le militaire. C’est ce que j’entends. Ils sont très forts. Ce sont eux. Eux.

Ce matin, Internet ne fonctionnait pas et je me suis surprise à penser : ils ont coupé. C’était vrai, mais pas à cause du hirak, parce que c’était le premier jour du bac. Jour de coupure, en plus des trois d’hier (Sellel, Ghediri, Bouchouareb), d’autres patrons, responsables ont été convoqués ou entendus aujourd’hui. Tout à l’heure, à la Grande Poste, ce militant de métier haussait un peu la voix lorsque j’essayais d’évoquer les arrestations. Eux, encore. Qui veulent tout faire pour protéger le système. Tout faire pour le protéger, même faire semblant de s’en débarrasser.

Après la femme qui s’est exprimée sur le trottoir à Audin, c’est le tour d’un enfant. Puis d’un monsieur au foulard de touareg. Il est acclamé.

Accompagner une jeune femme ivoirienne à la wilaya ? On va essayer de trouver le moment, et le savoir faire. Je ne suis pas copain avec les flics. Ils sont incompétents. L’administration.

Ne pas parler de mouvement, de hirak, mais de révolution. Tout le monde est d’accord là-dessus aussi. On ne rentrera pas et c’est une révolution. La classe moyenne est sortie, la jeunesse pauvre, la petite bourgeoisie, les chômeurs. Toutes les régions sortent. Pas de leader, les femmes, éduquées et non éduquées récupèrent l’espace public. Silmiya ? Dans l’histoire, la silmya est individuelle. Un homme s’élève pacifiquement contre la violence des autres. Ici, c’est l’affaire de tout un peuple. C’est ce que disait Hmida Ayachi lundi dernier. Histoire d’image, renversement : on décide de la douceur. Il faut, après, faire tenir. Faire tenir. Se le dire, rappeler. Pas facile. Les affects sont débordants. La Silmiya, a dit, Ayachi, est offensive.

La feuille de route de la conférence nationale est très critiquée. Le réseau féministe WASSILA a refusé de participer à la journée. Les féministes ne sont pas signataires d’une charte qui a réussi, finalement, à poser l’égalité homme femme. L’égalité entre citoyens et citoyennes. J’entends que c’est dommage, les féministes auraient pu s’arroger cette victoire. Elles reviendront. Y être, et lutter. Bien sûr, moi non plus je n’avais pas envie d’entendre la Fatiha. Mais c’est le consensus qu’on cherche. On a gagné des choses : les élections à venir, on ne sait pas si c’est un processus pour des élections présidentielles ou vers une assemblée constituante. Pour moi, ce serait vers une assemble constituante. C’est à construire, on ne lâchera pas. On ne voulait pas la référence à 54. On l’a, on l’a eue, la référence à 54, mais sans l’islam. Tout bouge, doit bouger, doucement. Négocier. Les féministes reviendront. Cela aurait été historique qu’elles arrachent cette victoire, l’égalité homme-femme, comme fondement.

Ceux qui sont pour la conférence nationale et la feuille de route qui en est issue, même si les formes, même si…
Les autres, qui se méfient terriblement que ça ressemble à autre chose, qui craignent qu’on ait déjà connu, qui disent ouvertement que ces associations là ne se sont pas affranchies du système.
Tout est système.
Yetnahaw ga3.

Ceux qui disent qu’il faut faire de la politique, ceux qui disent qu’elle se fera toute seule.

Je ne suis pas pour une constituante. Une constituante, c’est rien, tu l’écris en quinze jours, il y a bien des textes fondateurs. Et que faire des objectifs de développement durable de 2015 ? On entend ça dans le parc de la liberté. Je ne suis pas pour une constituante. L’Algérie ce n’est pas Alger centre. Tu l’écris et les islamistes qui ne sont pas loin, dans les wilayas rurales, conservatrices, mécontents, s’en vont appliquer la charya. Quand la semoule a servi à faire le couscous, elle ne revient pas semoule. Tel l’esprit des islamistes.

Le policier tenait un petit garçon dans ses bras. On discutait en marchant. On nous offrait des bonbons et rafraichissait de temps en temps. Il n’y a jamais eu une foule plus sécurisante. Une bouteille d’eau ? Garde-la. Les policiers chantaient aussi, ici, à ce coude de la rue. Le slogan l’armée et le peuple sont frères. Mais Gaid Salah avec les traîtres. L’armée n’est pas l’Etat major. Aucune violence, aucun débordement. La Mouloudia chantait à tue-tête sur les escaliers, à côté d’Emile Zola.

Si la révolution, c’était ce moment où la seule chose qui compte, c’est la révolution ? On ne parle que de l’argent volé, de ceux qui se retrouvent à El-Harrach, on exhibe des yaourts pour répondre à Ouyahia-Marie-Antoinette, les pauvres n’ont qu’à se priver de yaourts, on ne parle que de constituante ou pas de constituante, de Kabylie 2001, de martyres, d’Histoire, on ne parle que d’Algérie.

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