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Billet de blog 18 janvier 2015

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mercredi 7 janvier (2)

Vendredi 16 janvier. Larmes et  dos bloqué. La bronchite qui empêche mais le temps est compté, besoin de poser quelques questions, comme à soi-même, les petites choses qu’on peut dire ne bougent et ne bougeront que d’autres toutes petites choses mais en ces domaines les petites choses  sont les grandes.

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Vendredi 16 janvier. Larmes et  dos bloqué. La bronchite qui empêche mais le temps est compté, besoin de poser quelques questions, comme à soi-même, les petites choses qu’on peut dire ne bougent et ne bougeront que d’autres toutes petites choses mais en ces domaines les petites choses  sont les grandes.

Le rire à défier la mort, à l’accepter. Le rire sans mesure, qui fait basculer, la dépense. C’est la phrase d’après la mort, s’il y en a une. Il y en a une : tout est pardonné. Il y cet autre monde qui fait des phrases après la mort. Le monde réussi et joyeux d’après la mort. Tout est pardonné, je trouve ça beau. Ce qui saute aux yeux, c’est le pardon, puis l’islam (la couleur, le prophète), puis la compassion (la pitié, le chagrin). Ce qui saute aux yeux avant tout, peut-être parce que je lis avant de regarder, c’est le pardon. Je l’ai trouvée très émouvante, la couverture du journal des survivants, comme on dit pour se faire (encore, encore un peu, on en a besoin) pleurer. Le pardon, grand seigneur, presque divin (phrase d’après, phrase de l’autre et de la mort, phrase au narrateur non identifié, phrase de  Cabu mort, de Wolinski, Charb, Tignous, Elsa C, Honoré, les autres). Le pardon, posé d’abord, venu d’en haut. Après, on peut discuter.
On ne pardonne (comme on ne compare que l’incomparable), que si la chose à pardonner est impardonnable. Mary, rencontrée à l’Agora, expliquait que les nourritures sociales, données par le centre social, ne satisfaisaient pas. Pourquoi ? Parce que quand tu les reçois tu as faim. Alors elle ne te comblent pas. Te comble ce qu’on ne te donne que parce que tu n’en as pas besoin, ou parce que tu ne le demandes pas.
Le pardon, c’est en principe, comme les nourritures sociales, sur la base d’un accord. La commission Vérité et Réconciliation, en Afrique du Sud, en aura cherché, des accords, entendu, des récits. Nombreux récits et nombreuses vérités pour trouver la base minimale, suffisante, sur laquelle construire quelque chose de commun. Mais le pardon, celui que Derrida appelle le pardon pur, la nourriture que Mary appelle de ses voeux, celle qu’on lui donnerait si elle n’avait pas faim, c’est autre chose. C’est un concept extraordinaire. On ne le rencontre qu’exceptionnellement, ou plutôt en des cas exceptionnels. Il est une pure folie. Il ne pose aucune condition. Il ne dépend d’aucun critère. Il est désintéressé. S’il est désintéressé, il ne concerne qu’à peine l’autre. S’il est si singulier, sorti ainsi de tout lien social, il ressemble à une parole pure, à un verdict. Il est donc un peu tiré du côté du divin. Il dit quelque chose du caractère divin de celui qui le choisit, qui choisit, unilatéralement, sans bataille, de l’offrir. Il n’apaise pas les remords ni ne change quoi que ce soit à la culpabilité du coupable. Ainsi les morts ont gagné, c’est ça qui nous émeut, ils disent, d’un en-haut qu’ils sont toujours en train de moquer, d'un en-haut auquel ils ne croient pas, que tout est pardonné. ça les concerne de dire ça. ça ne mérite pas un combat, cette histoire d’en haut. Ils sont, eux, capables de la folie du pardon.
Il y a une inversion : les gars de Charlie profèrent une parole d’outre-tombe (outre-tombe qui est un ciel, phrase majuscule et tout en haut). Mahomet est en bas, il est fait chair, il s’identifie aux victimes et pleure comme un Christ sur la croix ou comme nous dans les rassemblements. Ceux qui ne croient pas au ciel portent l’idée du ciel. Ceux qui luttent pour pouvoir représenter et caricaturer ne sont pas représentés. Ce sont eux qui sont absolus, auteurs sans visage d’une phrase hors contexte, pure, énorme - folle disait Derrida. Tout est pardonné. L’impardonnable. 12 morts.
C’est sans doute ça, l’art de l’ironie, la caricature : le pouvoir d’inverser. Est-ce que ça a à voir avec le blasphème ? Colère quand on apprend que cette image, avec le pardon, après les évènements terribles, choque encore. Et puis revenir sur la colère pour conserver, précieuse pour l’instant, l’incompréhension : je ne comprends pas. Ok, je ne comprends pas. Ou je comprends que nous avons, partageant le même monde, des façons de montrer, de dire, de voir qui sont différentes. Tragiquement différentes. Des morts (morts de corps, d’esprit, de tout), ça ne vaudrait pas une image. C’est que le sacré en a pris, de la place.
Le monde qui fait des phrases après la mort est un monde comme si. Le monde de l’humour ou le monde de la poésie, le monde de la fiction est un monde comme si. Le monde des radicaux qui veulent venger le prophète, un nom, une voix, est un (redoutable) monde comme si. Un monde attrapé, via images d’héroïsme, par ces jeunes qui ont, ce n’est ni une question de culture ou d’origine, un trou dans le rapport à eux-mêmes et qui cherchent à s’identifier. Olivier Roy le dit : l’islam radical, c’est ce qu’il y a sur le marché. Les adolescents qui ont une faille quelque part  l’attrapent.
Un monde comme si, c’est à dire un monde à l’imaginaire exacerbé. Tuer et mourir pour empêcher une image du fait que tu portes, en toi, une tellement grande capacité d’images. Un flux si grand. Inondé d’images via Youtube. Je suis palestinien, je suis martyr du régime de Bachar Al Assad, je suis martyr de l’Occident, je suis, même petit blanc, fils d’immigré. Si le bourgeois de la génération d’avant la mienne voulait se déclasser, se rendre solidaire du prolétaire, il le faisait en intégrant, pour un temps du moins, l’usine. C’était une expérience -  à laquelle il mettait généralement un terme assez vite. Le mouvement inverse était plus fréquent mais la honte sociale, quand on arrivait à quitter une classe pour une autre, supérieure, demeurait : une façon de parler, de se montrer, toute sa vie, bon élève. Il semble plus simple, aujourd’hui, via l’image filmée, de sortir de son identité (ou de son absence d’identité). Plus simple de devenir celui dont on regarde le sort, vers qui on veut aller. On plonge dans l’image. On a un trou dans son histoire, de la révolte et pas mal de romantisme. En même temps, on joue à des jeux violents. Sur les mêmes supports, écran d'ordinateurs toujours plus portables, on regarde des décapitations. On en plaisante comme on plaisante de tout. Un corps coupé en deux ne nous choque pas plus que ça. Bientôt, la mort est exaltée, les valeurs inversées. On est entièrement fictions, images.
Demeure alors peut-être l’idée que la valeur, c’est hors-image, c’est sans image. Que la plus grande valeur, ce qui ne ment pas, c’est un nom, qui habille l’irreprésentable prophète, c’est une voix, qui parle dans la nuit à la place de Dieu, et c’est infiniment préservé. Ne doit pas être montré. Plus on voit d’images, plus on en dépend (plus on en est victimes, plus on en produit soi-même - Mohamed Merah a filmé ses actions), plus on garde, sacré, un domaine et un nom : le prophète. De jeunes djihadistes, qui s’entretiennent avec le journaliste David Thomson expliquent leur participation à tel ou tel attentat : « quand on touche à mon prophète, je sors ». C’est ce qu’ont dit les frères K après l’attentat à Charlie Hebdo : « on a vengé le prophète ».
Un vague sentiment de culpabilité. Qu’on ne démêle pas encore. Ce n’est pas la peine de le cacher comme s’il était honteux, ce n’est pas la peine de le cacher sous la critique qu’on en fait immédiatement : il y a un sentiment de culpabilité. Lequel ? Pas celui qui consiste à dire : on n’a pas nommé. Peut-être : on a trop nommé et nommant on n’a rien dit. Rien vu. En effet, c’est B qui dit, tout en douceur, qu’on n’a pas vu parce qu’on ne regarde que soi. Un petit problème de dosage des imaginaires ? Exacerbés chez les uns, en perte de vitesse chez les autres ? Le choc traumatique nous fait dire que tout se passe comme si on n’avait rien vu jusque là.
J’ignorais, je crois, que le monde où je vis avec toi qui ne supportes pas le blasphème, n’est pas un monde commun. Je ne m’étais jamais interrogée, je crois, sur ce que serait, aujourd’hui, un blasphème.
M dit : c’est si rare de s’arrêter, on devrait s’arrêter plus souvent, il y a tellement de mal fait aux corps partout et on continue le flux de nos pensées. Aujourd’hui, non. P dit : les étapes d’un deuil. On va connaître chaque étape. Mary, rencontrée à Emmaüs, elle a 300 ans, dit qu’on s’embrouille. Qu’on ne peut pas se moquer tant qu’un corps qui tombe c’est un corps qui tombe. Elle pense aux parents de toutes les victimes, elle dit bien : toutes. Mary : c’est difficile pour les enfants nés en France de parents étrangers. Ils se révoltent, ils ne savent pas s’ils sont arabes ou français. C’est difficile. Mais, ajoute-t-elle, pour ces jeunes-là le temps passe aussi et c’est ça, l’expérience. Le temps passe, le temps, duquel tu apprends ou devrais apprendre. Jusqu’au calme. Mary encore : et qui ne voudrait pas mourir ? Quand on est à bout, on veut chacun mourir. Moi j’ai fait ceci pour mourir. Elle, elle a fait cela. Qui ne voudrait pas mourir, dis-moi ?
Au milieu de ceux et celles qui vivent dehors, sont en panne de logement parfois depuis longtemps, au coeur de la ville, la question du corps se pose aux antipodes de la manière dont elle se pose pour moi. Comment voudrait-on, pourrait-on choisir de mourir ? Qu’est-ce qui fait qu’on peut choisir la mort ? Ici : qu’est-ce qui pourrait bien faire que je choisis la vie ? Alors, notre monde commun ?
L’enfance est tombée d’un coup, se rendre compte que Cabu c’était l’enfance et je ne le savais pas. L’enfance ? Cabu. Mon fils ne comprend pas, une semaine et demie c’est un peu trop long pour pleurer.
Prends un peu d’huile de jojoba, pour le corps, avec 20 grammes d’huile d’avocat, tu masses, tu masses. Il ne faut pas exagérer, ne pas trop se moquer, ne pas faire d’histoires entre juifs et noirs et arabes, on passe toujours à côté des choses si on veut avoir raison sur un point, un seul. Il faut être plus calme que ça. Ne pas parler. Toujours plus calme. Dit Mary, à l’Agora.
Les frères K sont passés par un foyer en Corrèze. On les retrouve, du moins un, qu’un copain d’enfance décrit comme très sérieux, dans le XIXème. Aux buttes Chaumont. J, éducateur à l’Agora, raconte quel con de petit fumeur de joint il était. J’ai lu autre chose. Le copain d’enfance a dit autre chose. J est très en colère. Il dit : ça fait 10 ans qu’on le sait, nous, 10 ans qu’on essaie, 10 ans qu’on n’y arrive pas. Et comme d’autres, sous le choc, J envoie balader toutes les religions et les obscurantismes. Il les déteste, les religions et les obscurantismes.
Vous ne prendrez pas ces lèvres qui remuent. Le silence, en classe. Personne ne bouge ni ne murmure. Je pourrai leur lire tout Mandestam, ils ne bougeraient pas. Aux frères K on a lu des textes aussi, à l’école. On leur a fait lire des textes, on leur a fait lire toute sorte de fictions, de poèmes, on pouvait à l’école des frères K, étudier le second degré, discuter, interpréter, apprendre que la représentation d’une pipe n’est pas une pipe, on pouvait lire et ne pas aller directement, immédiatement, d’un coup, au contenu. On pouvait apprendre que la manière de dire, les phrases, s’analysent. On pouvait, on aurait dû pouvoir. On vivait dans le même monde, les frères K et moi. On avait sans doute plein de choses à partager. On avait plus de choses en commun que le contraire.
C’est étrange qu’on ne prenne pas la mesure de ceci et qu’immédiatement ne soit décidé urgence nationale un budget correct pour l’Education nationale, les affaires sociales, la politique de la ville. Immédiatement. Au lieu de ça on promet de baisser moins vite celui de l’armée.

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