Les refrains morbides de l'été

... frissonnant du pouvoir qu’ils se croyaient : laisser sur un bateau à quelques brasses du rivage, mourir des séquestrés. #OpenArms.

Jusqu’ici, je n’avais jamais voulu lire les commentaires haineux des fils de conversation.

Il y avait les chansons, que même sans lire de commentaires, on connaissait, celles par exemple qui disaient en parlant des réfugiés : prenez-les donc chez vous.

Puis plus grand monde ne disait ça, sans doute parce qu’il était admis que c’était fait : on les avait pris chez nous.

Il y a eu, en tout cas en France, le refrain suivant : et les Français de souche, vous les prenez chez vous, les Français de souche ?

On voyait bien comment ça marchait : chez nous, chez vous.
Français de souche, les autres.
Ce besoin de penser en deux temps.

Cette année, les deux refrains les plus rabâchés, concernant l’Open Arms, sont : débarquez les en Tunisie.
Obsédant, cette idée de Tunisie.
L’autre refrain : ONG passeurs, ONG complices des mafias.

On proposait Salvini en héros qui résistait.
Qui résistait à l’Europe et résistait à l’Afrique.
Italie victime de l’une et victime de l’autre.
Victime et donc héroïque, qui résistait, Italie.

Tunis l’Afrique et Tunis pas l’Afrique, les fils de conversation là-dessus étaient d’une confusion intéressante.
On disait : ramenez dans le port le plus proche de l’Europe ceux qui veulent aller en Europe.
On sous-entendait : et bien fait pour eux si ce n’est pas l’Europe.
Il y avait cette indécidabilité, dont les commentaires les plus emportés se faisaient l’écho. Tunisie, Europe ou pas Europe, Afrique ou pas.

On disait : ils vont mourir en Méditerranée ? Menez-les où ils ne veulent pas aller mais où ils ne peuvent pas mourir. En Tunisie. On ne parlait plus de Libye - c’est un peu comme si les commentaires disaient : on ne peut pas nous accuser de les vouloir esclaves ou morts.

D’ailleurs les commentaires ajoutaient : c’est vous, les trafiquants d’esclaves, vous et les ONG car l’Afrique en Europe fera l’esclave dans vos chantiers ou sous vos serres.

Vous, trafiquants d’esclaves.
Nous, humanistes.
C’était le refrain de l’été.

Avec ce retournement pervers et enfantin des idées et des formules, c’est celui qui dit qui est, que permettent les formes brèves des réseaux sociaux et qu’on adopte quand on veut chanter le plus fort.

Ceux qui chantaient le plus fort les refrains de l’été étaient loin derrière Salvini qui était lui-même loin derrière l’Europe qui, avec ses années de politique d’immigration, ses règlements Dublin plus absurdes encore que les rhétoriques inversées, avait créé et Salvini et le néo-fascisme qui galopait au-delà de l’Italie.

Les commentaires criaient à Salvini : tiens bon, Salvini. Mais ils ne savaient pas que pendant que Salvini criait, jouait la victime et le héros, héros contre les juges et la justice, il laissait débarquer les convois venus sans naufrage et sans encombre de Libye. Ils ne savaient pas, les commentaires, qu’au moment où Salvini criminalisait Carola Rackete, au moment où il séquestrait les personnes sur l’Open Arms, des voyageurs empêchés d’Europe, à qui on ne donnait pas de visa, entraient à Lampedusa.

#Boza !

Salvini qui donnait le premier choc s’arrangeait pour que d’autres choquent plus fort que lui. Il risquait la vie de centaines de personnes pour un choc médiatique qui créerait d’autres chocs. Ceux qui finissaient par crier plus fort que lui qu’il fallait garder les séquestrés sur le bateau à quelques brasses du rivage croyaient en Salvini.
Ils y croyaient, ils s’excitaient, ils étaient comme lui victimes et héros.
Héros contre l’Europe et contre l’Afrique.
Héros contre les juges et la justice, héros qui faisaient mine de pouvoir laisser mourir sur le bateau à quelques brasses de leur rivage les personnes séquestrés.
Sans doute cette cruauté de laisser mourir, qui transgressait les décisions des juges et les valeurs communes, était-elle très excitante.

Pendant que les commentateurs criaient plus fort que Salvini qu’il fallait séquestrer sur le bateau ceux qu’on aurait dû ramener en Tunisie, l’Europe faisait silence et sourde oreille.

Certes, mais en silence se répartissait les réfugiés.
La France annonçait qu’elle en accueillerait quarante.
Après 17 jours, l’Espagne proposait un port.
L’Europe prenait son temps, elle faisait semblant de ne pas vouloir parler, de ne pas vouloir sauver mais elle finissait par parler.
(Sauver, c’est autre chose).

Des années, à coup de camps, de rétentions, de mauvais traitements, d’expulsions, de lois immigration, de Frontex et de guerre en Libye, des années que l’Europe suggérait des messages qu’elle laissait à d’autres le risque d'assumer.
Elle avait donné un choc, et qui sait ce que ce choc allait choquer à son tour.

L’Open Arms attendait, et l’Europe qui se taisait se répartissait les personnes tout comme Salvini acceptait les fragiles, les malades et les mineurs.

C’est à dire que la cruauté qui grimpait dans les fils de conversations au fur et à mesure que les jours passaient, ni Salvini ni l’Europe, malgré les apparences, ne l’assumaient.

Ils allaient rester seuls, les excités de l’Italie, de l’Espagne, de la France et d’ailleurs : seuls, frissonnant du pouvoir qu’ils se croyaient : laisser sur un bateau à quelques brasses du rivage, mourir des séquestrés.

Seuls.
Parce que personne n’était prêt, en fait.

Ni Salvini ni l’Europe n’étaient prêts. Il n’était question ni d’humanité ni de valeurs communes, mais personne n’était prêt, ni Salvini ni l’Europe, à laisser mourir à quelques brasses du rivage, en connaissance de cause, des personnes séquestrées.

Exciter le désir de laisser mourir, oui ; laisser mourir, non.
Laisser ou faire mourir sans savoir, oui ; savoir qu’on fait mourir, et le faire savoir, non.

En réalité, si on reprend les refrains de l’été, et si, l’espace d’un instant, on décide de les prendre au mot, on se dit qu’eux non plus, les commentaires haineux, ils ne sont pas prêts pour la mort organisée.
Pas encore.
Ils disent : Tunis, pour ne pas dire Libye.
Ils disent : pas de nouveaux esclaves pour l’Europe.

Certes, on a excité leur héroïsme à l’envers, leur sens de la transgression.
Quelque chose les retient encore.

Ils ont en commun avec les ONG, avec l’Europe et avec Salvini de ne pas revendiquer de laisser (ou de faire) mourir en mer, à quelques brasses du rivage, des personnes séquestrées.
Ils luttent encore contre leur désir transgressif de laisser ou de faire mourir.
Ils luttent encore ; cela risque de ne pas durer.
L’Europe puis Salvini ont beaucoup trop joué les apprentis sorciers.

 

 

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