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Le Club de Mediapart sam. 28 mai 2016 28/5/2016 Édition du matin

mariage et récits pour tous

Voilà comment ça commence : le soupçon que derrière ce qu’on appelle mariage pour tous (expression à décliner : papiers pour tous / accès aux soins pour tous / accès à l’eau pour tous / éducation pour tous), ou plutôt derrière les réactions vives au projet de loi, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien.

Voilà comment ça commence : le soupçon que derrière ce qu’on appelle mariage pour tous (expression à décliner : papiers pour tous / accès aux soins pour tous / accès à l’eau pour tous / éducation pour tous), ou plutôt derrière les réactions vives au projet de loi, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien.

Que cette affaire de droit à se marier paraisse l’affaire du début du quinquennat de François Hollande (alors même qu’il déclare la guerre au Mali) que cette affaire de droit à se marier entre hommes ou entre femmes écrase la guerre au Mali et l’absence de loi prévue pour le vote des étrangers, promise pourtant, que pendant cette affaire de droit à se marier le Medef réussisse à assouplir les contrats de travail, que la loi d’imposition des très riches soit retoquée, je me dis : voilà, on a bel et bien quitté le politique pour le sociétal, comme on dit, c’est triste, surtout que ce droit-là à se marier c’est une permission et les permissions ça n’a jamais fait bouger le pouvoir ni aucun pouvoir, au contraire, « vous avez la permission de » et autour rien ne change, simplement Jouissez plus, mariez-vous plus, faites des enfants plus, élevez-les plus. Plus plus plus. Je me disais, au début : c’est une fichue arnaque.

Il y a les homosexuels et ils font la demande de mariage et eux n’arnaquent personne : ils font la demande, une demande d’engagement symbolique parce que dans le réel ils n’ont besoin de personne les homosexuels : ils vivent déjà ensemble, élèvent déjà ensemble des enfants qui ne vont pas plus mal que les autres enfants ; il y a ce fait : le désir de s’engager quand on est homme et homme, femme et femme et il y a ce fait : grandir plutôt bien auprès d’un adulte ou de plusieurs adultes - d’un sexe et de l’autre ou de deux adultes de même sexe.

Ce qui ferait vraiment bouger le pouvoir, aujourd’hui, c’est une chose toute simple - et promise : le droit de vote des étrangers. Voilà qui est autre chose qu’une permission ne touchant en rien au politique, voilà qui changerait quelque chose au politique parce que transformant catégoriquement la rhétorique politique : on irait chercher des voix dont on se fout aujourd’hui, on ne dirait pas n’importe quoi et peut-être le discours raciste (que le PS au pouvoir a du mal à contredire, soit que cela l’arrange soit qu’il est pour de bon impuissant) en serait-il affecté. Et une fois le discours affecté, après quelques efforts, la réalité le serait aussi. Cela semble évident mais non, on donne ou on ne donne pas la permission de se marier, on se jette sur le chiffon rouge, on s’emplâtre.

C’est comme ça que ça a commencé. Mais c’était un peu simple.

Les protestations étaient vives, nombreux les commentateurs qui expliquaient que le mariage en soi les gênait moins que ce qui avait rapport à la filiation - comment pouvait-on imaginer qu’on vienne de femme et femme ou d’homme et homme ?

Par ailleurs, c’était étonnant de vivre un moment occidental où le grand problème n’est pas la guerre (concrète) au Mali ni même la crise (concrète, avec amis qui flanchent, tout près) mais une sorte de guerre totale (abstraite) contre Islamisme et Terrorisme (qui devient le nom du 1er), une vague peur de l’invasion des exclus qui ne manqueront pas de chercher à vivre mieux (et manger et espérer) en rejoignant via la Mer Méditerranée ou les Balkans l’Europe, c’était étonnant de vivre un moment de peurs abstraites (Crise & ses conséquences et Terrorismes), un moment de quête effrénée de bien être (grâce à l’explosion de moyens sympathiques ou ridicules, en vrac, sans jugement ni exhaustivité : spiruline jogging faciathérapie reprogrammation bio-génétique réflexologie qi-gong) et de voir en même temps les adeptes du légitime souci de soi refuser aux autres le souci symbolique du couple, refuser aux autres les assises (bourgeoises et conjugales ) qui leur ont permis de prendre ainsi soin d’eux. Impression de mouvements contradictoires, incohérents. Autrement dit, là où on en était de l’ouverture des possibles et des permissions à soi accordées (mieux vivre sa sexualité, son travail, sa vie quotidienne, son couple), il me semblait étrange cet élan qui refusait, crispé, l’idée d’une permission de plus : celle de se marier entre personnes de même sexe. Je l’interrogeais.

Que nous disaient les opposants ? Ceux qui, plus ou moins religieux, plus ou moins de droite, plus ou moins accrochés à la famille, plus ou moins fermés sur leur couple, leur conjugalité, leur hétérosexualité et leur capacité de faire des petits, que nous disaient-ils de plus, dimanche 13 janvier, que ce désir jaloux de garder pour eux mariage et enfants, que cette peur désuète (on l’a entendue) de voir dégénérer l’espèce, ou cette volonté branchée que les pédés continuent (à la place de qui, pour donner l’illusion à qui ?) à échapper aux normes bourgeoises….

L’enfant me semblait l’indice. Un enfant de couple homosexuel (disait un opposant à la loi) pourrait penser qu’il vient de l’union d’un homme et d’un homme, d’une femme et d’une femme. Symboliquement était niée pour l’enfant la différence sexuelle où pourtant il s’origine – expliquait le commentateur. C’était là que ça coinçait. Quelque chose de révolutionnaire était en train de s’accomplir.

 Je changeai d’avis : cette question de société que je croyais destinée à masquer le politique, je ne l’avais pas appréhendée à sa juste valeur. Je le savais : le débat sur l’euthanasie était d’actualité, le Pr Sicard au mois de décembre 2012 avait rendu au président de la République le rapport de la commission de réflexion sur la fin de vie, au titre allègre : penser solidairement la fin de vie. Ces questions de société, euthanasie et mariage pour tous, n’étaient-elles pas plutôt des questions (ou des crises) de définitions perdues ?  Qu’est-ce que la naissance, la sexualité, la mort ? Enormes, les questions ; énorme, la crise de la définition. Ce million de manifestants dimanche 13 janvier disait peut-être quelque chose du style : comment notre XXIème siècle va-t-il définir la naissance et la mort - et partant, la sexualité ?

Quelque chose me gênait encore.

Quelque chose, je crois, était en crise violemment, plus violemment que n’importe quoi d’autre, on l’apercevait avec cette histoire de peur que l’enfant se croie né de 2 personnes de même sexe, avec le bouleversement de la nature humaine qui en dériverait.

Ce qui était en crise plus que tout, c’était le récit. On ne le croyait pas capable d'accompagner un être né de différences (sexuelle certes, mais pas seulement) et élevé par deux parents de même sexe. On ne le croyait pas capable de donner du sens à la naissance, croissance, vieillesse être humain. Deux personnes de même sexe qui élèvent un enfant ont pourtant de quoi raconter. Le récit de la naissance qui, même médicalement assistée, a et est une histoire, le récit de l’adoption, le récit du désir qui est à l’origine de l’enfant, du désir de voir grandir l’enfant rencontré à 2 mois, à 3 ans, plus tard. Le récit qu’on se fait à soi-même, qu’on fait ou pourrait faire à l’enfant. Le récit de ce qu’on projette, de ce qui fut, pourrait être. Deux personnes de même sexe élèvent un enfant et la syntaxe est intacte, les temps restent complexes, les potentialités aussi. Le récit, une assise des plus sûres de ce qu’elle ne change pas de nature, la nature humaine… Pas de civilisation sans récit, c’est Ricoeur qui le dit.

Il m’a semblé que cette panique autour de l’enfant qui se croirait né de mêmes sexes, de rien, d’autre chose que de la différence sexuelle, masquait la peur d’être nu, sans récit. La peur que la filiation et le récit soient si bien noués (depuis le roman du XIXème siècle ?) que si l’une flanchait, l’autre aussi.

Enfin, je me suis souvenue de quelque chose.

Dans son livre, écrit après la crise économique de 2008, Après la tragédie, la farce, Slavoj Zizek  compte au nombre de quatre les points qui rendent le capitalisme mondial insupportable et qui produiront à coup sûr des réactions qui l’attaqueront  de l’intérieur. Le premier point est la création de nouvelles sortes d’apartheid (murs et bidonvilles), le deuxième la menace d’une catastrophe écologique, le troisième l’inadaptation de la propriété privée à la soi-disant « propriété intellectuelle »  et le dernier antagonisme regarde les conséquences éthico-sociales en biogénétique –la crainte d’un Homme Nouveau (pour citer Zizek) – en bref, un changement de nature humaine.

Peur de manquer de récit (fondateur et créatif) et peur imaginaire de croire pour finir qu’un enfant est réellement né de deux personnes de même sexe, nous voilà bel et bien sur la voie d’un changement dans la nature humaine : les opposants à la loi sur le mariage pour tous seraient (mais ils l’ignorent) des citoyens en proie à l’angoisse devant la toute-puissance du capitalisme mondial si désordonné qu’il peut nous changer l’homme ? Avec angoisse (et maladresse) ils tentent de résister, ils  résistent du moins à ce qui paraît un premier pas sur le chemin de cet Homme Nouveau - premier pas après lequel on peut imaginer qu’on va aller bon train, si au mariage pour tous et aux deux parents de même sexe on ajoute la procréation médicalement assistée et toutes sortes d’avancées technologies biogénétiques.

Les manifestants contre le mariage gay : des altermondialistes, des anticapitalistes qui s’ignorent ? C’est un peu une blague, qui vise à ne montrer que ce qu’on savait déjà : tout ce monde (catholiques plus ou moins, de droite plus ou moins) s’inquiète de ce que promet notre XXIème siècle mondial. Et si on les aidait à s’inquiéter politiquement, si on allait voir du côté de cette fabrication de nouveaux apartheids, de nouveaux racismes et de nouveaux murs ?  Et si cette prise de conscience pouvait pour de bon, à peu de frais, commencer par une proposition de loi pour le vote des immigrés aux élections locales ? Il aurait belle allure, alors, le président Hollande.

Il n’a pas la majorité ? La question de la démocratie, dans les instants historiques graves, est complexe : on dit qu’en 1940 des élections libres auraient donné 90% des voix au Maréchal Pétain. Qui avait raison : les 90% (déterminés par la doxa de l’idéologie prédominante) ou De Gaulle seul qui refusant la capitulation expliquait que la voix de vérité de la France, c’était la sienne, non celle du régime de Vichy. C’est un exemple historique très grave.

Sans doute sommes-nous à l’orée de moments historiques très graves. 

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Tous les commentaires

Au fond, ce qui gêne les intellectuels est simple: ils argumentent généralement sur le symbolique, et voilà que les cathos leur retournent le compliment. On comprend que ce soit perturbant.

Je propose une remise en question du discours intello de ces dernières décennies. Le critère me semble bien le droit de l'individu (il semblerait que ce fut le démarche de Foucault). Mais est-ce que des anciens marxistes en sont capables?