Notre espérance (1)

Le projet. «J’ai commencé à prendre note de ce que je voyais et entendais ici (Baigorri, petit village du Pays basque). J’ai écouté les personnes impliquées dans cette aventure d’hospitalité. 
La joie que le projet suscitait était communicative, peut-être devait-on tenir à ça, se tenir à ça, à la joie qui se répandait, une joie contre les terreurs et les resserrements.»

Le village de Baigorri a accueilli un peu moins de 50 personnes en provenance d’Irak et d’Iran (tous kurdes), en provenance d’Afghanistan, du Soudan, d’Erythrée - et du Kenya (une seule personne), de la mi novembre à la mi-février.
La France annonçait, au début du mois d’octobre, qu’elle se décidait à accueillir et à loger 30.000 réfugiés.
C’est à dire 30.000 personnes en provenance de pays en guerre, prêtes à demander l’asile en France.
Elle en est loin. Les promesses aussi semblent (déjà) très loin.
La jungle de Calais est systématiquement détruite, église, mosquée - et au moment où j’écris ces lignes, l’école fondée par les migrants et les soutiens est vivement menacée.
A la fin du mois d’octobre et au début du mois de novembre, le ministère de l’Intérieur a vaguement tenté quelque chose : proposer aux personnes les plus vulnérables en attente à Calais des séjours de répit à la campagne.
Je dis : «vaguement tenté» parce que la visibilité de ces tentatives n’était pas grande, ne l’est toujours pas. Personne ne sait si ces séjours de répit seront reconduits. S’ils sont aujourd’hui, à la fin du mois de février, encore proposés.
Les séjours devaient durer quelques mois, les personnes étaient incités (sans obligation) à demander l’asile en France (renonçant donc, du moins provisoirement, au passage en Angleterre).
Dès novembre, on apprenait que certains séjours se passaient mal, des mairies communiquaient : elles avaient été mises devant le fait accompli, n’avaient aucun pouvoir de décision.
On entendait même qu’à Biscarosse, dans les Landes, les migrants avaient dû être protégés des habitants par les policiers.
Cependant qu’à Baigorri, petit village du Pays basque, l’accueil se passait bien, mieux que ça encore.
J’ai commencé à prendre note de ce que je voyais et entendais ici.
J’ai écouté les personnes impliquées dans cette aventure d’hospitalité. 
La joie que le projet suscitait était communicative, peut-être devait-on tenir à ça, se tenir à ça, à la joie qui se répandait, une joie contre les terreurs et les resserrements.
Notre espérance, au niveau d’un village, d’un groupe, se construisait.
C’est peu, c’était peu, mais ça change et changeait tout.

Bien sûr je raconterai comme j’ai vu, c’est à dire en bazar, c’est à dire en suivant ce qui m’a étonnée, réjouie, bousculée, je montrerai ce que j’ai vu, dans l’ordre où il me revient de l’avoir vu (et entendu), qui n’est sans doute pas l’ordre dans lequel j’ai vu (et entendu), rien à voir avec la chronologie, mais je suivrai les chemins que fait la mémoire, je me fierai aux priorités que sans prévenir la mémoire choisit. C’est donc aussi bien, cette espèce de portrait de village, portrait à poursuivre, d’étape en étape, un auto-portrait.
Un portrait à cheval : le village, les protagonistes et moi-même, qui ose saisir les bribes de ces quelques mois de vie partagée.
Il se peut donc que les personnes cités ne se reconnaissent pas complètement.
Je ne les aurais que partiellement évoquées, je n’aurais évoqué d’elles ou de leurs paroles que ce qui faisait pour moi images et paroles fortes.
Je les aurais installées dans un paysage forcément reconstruit.
Qui n’est pas faux d’avoir été reconstruit.
Un paysage, une scène, qui ont été regardés.
Ceux qui ne se reconnaîtraient, qu’ils veuillent bien excuser ce portrait à cheval, fondu ou confondu - peut-être métaphore de ce qui s’est passé au village : possible de regarder l’autre et d’être regardé - de se laisser, sous le regard, transformer un peu.

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