Notre espérance (2)

Une chance. Lorsque j’ai téléphoné à Bernadette, conseillère municipale, elle s’inquiétait pour les jeunes, la nuit : comme ils n’avaient pas de moyen de locomotion, ils marchaient sur le bord de la route et c’était dangereux de marcher la nuit sur le bord de la route. C’était dangereux pour nos jeunes. C’était dangereux pour les jeunes.

Lorsque j’ai téléphoné à Bernadette, conseillère municipale, elle s’inquiétait pour les jeunes, la nuit : comme ils n’avaient pas de moyen de locomotion, ils marchaient sur le bord de la route et c’était dangereux de marcher la nuit sur le bord de la route.
C’était dangereux pour nos jeunes.
C’était dangereux pour les jeunes.

Mon premier contact avec le projet porté par le conseil municipal de Saint-Etienne de Baigorri d’accueillir, en séjour de répit, une cinquantaine de migrants empêchés à Calais. Mon premier contact : avec Bernadette qui s’inquiétait pour le danger que couraient ces jeunes sur les routes du Pays basque, eux qui avaient traversé les routes depuis l’Afghanistan, le Soudan, étaient restés dans des camps en Libye puis dans le bidonville de Calais, avaient tenté de sauter dans les camions, installés en ces endroits d’autoroute où les grillages anti-migrants ne les en empêchaient pas encore.

Ce qu’on entendait  depuis le milieu du mois de novembre, ce n’était pas franchement des paroles de compassion envers les exilés. Il y avait cette insistance à répéter qu’il ne fallait pas faire d’amalgames et l’injonction, venue d’en-haut, à ne pas chercher à expliquer. Il n’y avait rien à comprendre. Presque un plaisir de foncer tête baissée dans la colère adressée à tous ceux qui pourraient de près ou de loin avoir un lien avec les événements traumatisants.

On a entendu, ça n’arrangeait rien, qu’un ou deux terroristes étaient passés par la Grèce, l’île de Leros je crois, c’est à dire par cette route de mer où on meurt beaucoup (pas loin de 10.000 morts en 2015,  300 enfants de septembre 2015 à janvier 2016). Cette route de mer, passage obligé depuis qu’un mur sépare la frontière entre la Turquie et la Grèce, dans la région de l’Evros. Enfin, toutes les frontières sont fermées et comme on le sait, ou finit par le savoir, quand on ne peut pas passer on passe quand même mais on passe avec les risques de passer. Cette route de mer, où est mort le petit garçon dont la photo a agi dans l’espace public, dont la photo a ouvert un certain temps les frontières jusqu’à l’Allemagne et fait entendre le début d’un autre discours.
Pas longtemps.

La photo a créé de l’émotion mais l’émotion est comme tous les affects : elle fragilise. Quand on est fragilisé (et pas doué pour faire de la fragilité une chance), on lutte contre la fragilité. Parfois on lutte dur contre la fragilité et on inverse la tendance. Ou on nie la photo (il n’y a jamais de preuves, jamais de documents : tendance d’époque, tant il y en a, de toutes sortes, justement), ou on nie l’émotion : il y a un principe de réalité, on ne peut pas accueillir tant de monde au risque d’y laisser sa peau, alors bien sûr les dégâts collatéraux, mais on n’en est pas responsable, etc. C’est un discours qui rassure, qui auto-rassure, un discours qui se présente comme un principe de réalité. D’autant plus quand la réalité (le 13 novembre) a tout fragilisé.

L’émotion fait beaucoup d’autres choses ; il n’empêche : une photo d’enfant mort sur une plage, l’innocence même, une photo tellement vue et commentée, suivie dans le temps médiatique d’un attentat meurtrier dans une ville qui se comprend soudain cible, se vit soudain en guerre, une photo suivie d’un attentat meurtrier suivi de l’annonce qu’un ou deux terroristes ont emprunté la même route que le petit garçon échoué de la photo : l’enchaînement fait faire comme un raccourci. Le raccourci rend, d’une manière floue, irrationnelle, l’innocence suspecte. Il y a innocence absolue et culpabilité absolue, les deux réunies dans le temps (presque) et le lieu (les îles grecques).
L’innocence finit par prendre les traits de son contraire.

A-t-on cherché ce qu’il en était du trajet probable du kamikaze ?
Son passeport est celui d’un soldat syrien de l’armée d’Assad, mort au combat ; il en existerait plusieurs à la même identité. Quelqu’un va se faire exploser devant le stade de France, avec l’intention, ratée, de faire autour de lui et avec lui des victimes : il a pris la route de mer, un mauvais bateau, a payé un passeur, quitté la Grèce avec faux passeport, s’est retrouvé dans des réseaux djihadistes ou y était déjà, puis est mort à Saint-Denis ?
Récemment : lu que de jeunes sénégalais rejoignaient l’EI en Libye en suivant les parcours migratoires.
L’EI a-t-il intérêt à ce qu’on assimile migrants à terroristes (qu’on découvre donc près du corps d’un terroriste en morceaux un passeport syrien, qu’on apprenne donc que le type est passé par la Grèce comme tant d’autres qui demandent refuge) pour découdre un peu plus les réseaux de solidarité et d’empathie, pour isoler les musulmans, faire monter les peurs, les fantasmes, recruter, planter les conditions d’une guerre ?
C’est une hypothèse, elle est tirée par les cheveux, teintée du complotisme d’époque - ni celle-là ni une autre n’a été étudiée. Peut-être que rien n’est à ce propos vérifiable. Simplement, il semble étrange, le silence qui entoure l’histoire du kamikaze enregistré sur l’île de Leros, quand tout est systématiquement commenté.
On a appris que le kamikaze était passé, comme tant d’autres exilés, par la Grèce, point.



Au téléphone, Bernadette s’inquiétait pour les migrants accueillis dans son village, quelques jours après les attentats de Paris.
Les routes sinueuses sont dangereuses la nuit.

Baigorri est situé à 10 kilomètres à l’Ouest de Garazi (Saint- Jean Pied de Port), à 5 ou 6 kilomètres de la frontière, c’est un village de 1600 habitants, les déplacements vers la ou les villes (Garazi, Bayonne) se font en bus ou en train si on prend à Osses le TER qui assure trois fois par jour la liaison entre Garazi et Bayonne.

Sheirif, du Darfour, a dit qu’un jour il ferait venir ici sa grand-mère.
Il a dit le nom de sa grand-mère, je l’ai oublié, c’était un nom long et très doux.
Une bénévole a dit : je viens tous les jours, j’ai besoin d’eux, c’est épidermique.
J’ai pensé : sauver sa peau, y laisser la peau.
Question de peau.

Ce qu’a dit Miren : au collège de Baigorri, elle est allée à la rencontre des élèves. Ils s’inquiétaient de ces jeunes hommes noirs, ils les fixaient, disaient certains des élèves.
Ils vous fixent, a dit Miren, comme je vous fixe aussi pour retenir vos noms à l’instant.
Entre peau et regard.
Comme sans doute je les fixe aussi pour retenir leurs noms quand je donne un cours de français.
Ils vous fixent pour vous connaître.
Comme vous les fixez parce que vous n’avez pas l’habitude de voir des gens que vous ne connaissez pas dans le village.
Ils vous fixent pour savoir comment vous vivez.
Peut-être aussi ils vous regardent pensant à une soeur, un frère, plus jeune, resté au pays.
Miren a encouragé les jeunes à venir au VVF.
Un dimanche, un matin, ils sont venus jouer au hand.
Les équipes se sont constituées.
Après le match, les jeunes du village ont demandé aux bénévoles qui le racontent : après le 15 février, qu’est-ce qui se passe pour eux ?

Une salariée : j’ai une boule dans le ventre, dire qu’ils vont partir bientôt.

Jean-Daniel Elichiry, directeur d’Atherbea, la structure qui coordonne l’accueil, au téléphone : on a trouvé une solution pour tous. Chacun sera logé, après le répit de Baigorri. Ils ont presque tous demandé l’asile. Pour les 7 mineurs, c’est réglé. Il n’y en a que trois qui préfèrent, après repos, tenter de nouveau l’Angleterre. Ils ont de la famille là-bas ou bien, autre cas de figure, parlent bien l’anglais, se sentent trop vieux (30 ans) pour repartir à zéro.

Sheirif cherche à se situer dans le temps.
Vendredi, il montre l’horloge dessinée par Maider.
A 18:30, il a un entrainement de foot. Il joue à Garazi.
Il dit je joue - continu.
J’ai joué - fini.
Je jouerai - après.
Oui, vendredi.
Quand j’explique l’heure, les 60 minutes que fait une heure, je m’emmêle les pinceaux.

Au milieu du mois de novembre, une cinquantaine d’exilés sont arrivés à Baigorri.
Il était question de vider le bidonville de Calais, de décourager les jeunes de se rendre en Angleterre en proposant des séjours de répit.
Dont on ne savait pas comment ils se passeraient ni s’ils seraient suivis de logement en CADA.
Encore moins de l’obtention de l’asile politique.
400 personnes du bidonville de Calais ont accepté de partir, sans en savoir plus, en séjour de répit.
Après hésitation (s’éloigner ainsi de la porte à côté de l’Angleterre).
Epuisés.
Au pays basque, Atherbea avait été contactée par la Préfecture. Jean-Daniel Elichiry (directeur d’Atherbea), Jean-Michel Coscarat (le maire de Baigorri), le conseil municipal, toute tendance confondue, ont proposé de mettre le VVF à disposition d’une cinquantaine de garçons.
Un grand nombre d’habitants du village et des alentours se sont impliqués bénévolement et activement.
39 garçons ont vécu à Baigorri le temps prévu, jusqu’au 15 février.
Les autres sont partis : en projet, l’Angleterre.


Le 14 novembre, 7 premiers garçons arrivent.
40 personnes, dont les membres du conseil municipal, attendent les garçons. Il est 3 heures du matin. On dirait que les jeunes se forçaient à manger. Pour faire plaisir. On avait fait de la soupe. Ils étaient dans un grand état de fatigue.

Et après ? Après le 15 février ?
Est-ce qu’ici on nous prend les empreintes ?
Est-ce qu’il faut, pour avoir droit au séjour de répit, demander l’asile en France ?
C’est l’idée, oui, la demande d’asile en France.
Ce sera oui, ce sera non, certains sont convaincus, d’autres hésitent. En principe, oui, c’est l’idée, la demande d’asile. Mais il faut voir, dit Denis, salarié à Atherbea et coordonnateur du projet d’accueil, présent chaque jour et presque chaque nuit au VVF de Baigorri.
Denis, à propos de qui l’interprète d’arabe a dit en réunion, le jour de la galette des rois, qu’il est un père pour tous.


Dans le Figaro, le 3 novembre 2015, j’avais lu :

La plupart des maires se sont vu imposer les migrants par l'État sans avoir leur mot à dire. Ainsi, à La Tour-en-Jarez, petite commune de 1200 habitants dans la Loire, les migrants seront accueillis par le centre d'accueil de l'association entraide Pierre-Valdo. La mairie n'a pas été consultée et dit ne pas être au courant des conditions d'accueil.
A Peyrat-le-Château, village de 900 habitants en Haute-Vienne, une trentaine de migrants venus de Calais arriveront dès ce mardi soir. Ils seront accueillis dans les locaux de colonies de vacances du CCAS, le comité d'entreprise d'EDF. «Ça part ce matin, ça arrive ce soir», commente, laconique, une employée de la mairie, sans donner plus de détails.
A Boën-sur-Lignon (Loire), c'est dans l'ancien hôpital local, réquisitionné par l'État pour en faire un centre d'asile en 2013, que les migrants sont accueillis. Actuellement, la structure héberge 140 personnes, pour une capacité maximale de 150, rappelle le maire de la commune, Pierre-Jean Rochette (divers-droite). «Je n'accepterai pas une personne de plus que la capacité maximale», affirme-t-il visiblement agacé de n'avoir pas été consulté. La mairie souhaite racheter l'hôpital à l'État pour en faire une maison de santé. «Je respecte la convention que nous avons signé avec l'État mais je ne veux pas, qu'à terme, le centre d'asile reste sur la commune. 150 réfugiés pour 3400 habitants, c'est beaucoup: si toutes les communes de France respectaient la même proportion, le problème de Calais serait réglé» Les migrants accueillis proviennent en majorité d'Afrique subsaharienne, des Balkans et plus récemment du Proche-Orient. Quand on lui demande combien de temps les migrants vont rester, il éclate d'un rire jaune: «Je n'en ai aucune idée. Certains sont là depuis l'ouverture du centre, il y a deux ans et demi.»

Le passage en force, l’impuissance des communes, l’agacement consécutif, le laconisme que notait le journaliste ?
Ce n’est pas partout la même chanson. Le même « je ne veux pas qu’à terme le centre d’asile ». Ailleurs on entend d’autres choses. On entend qu’on consulte des associations. Les mairies. Que celles-ci peuvent refuser. Ne pas répondre.
Que des mairies, des conseils municipaux, considèrent comme une chance d’accueillir une cinquantaine de jeunes gens.


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