Quand on me casse l'école (MIE8)

je me suis pleuré quand il a dit pas de CAP mais une classe de migrants pour des histoires de migrants. Je me suis pleuré et il a vu que je me pleurais. J’ai pensé : ce monsieur du CIO, il n’a pas de pouvoir. C’est ce qui le rend incapable de regarder que je me pleure quand il me casse l’école.

Cet éducateur de l’Aide Sociale à l’Enfance, dans le 78, qui a donné à un enfant reconnu mineur les vêtements d’un autre enfant. Jusque-là, tout va bien. L’enfant voit, dans le lot de vêtements, des caleçons et n’imaginant pas qu’ils ont été lavés (ce qui n’est pas une hypothèse folle, les draps ne le sont pas dans certains des hôtels parisiens qu’il a connus, après que les grands précaires qui y ont couché ont quitté les lieux), n’imaginant donc pas que les caleçons ont été lavés plus que les draps, fort de son expérience, l’enfant dit : je ne peux pas porter les caleçons de quelqu’un d’autre, je vais attraper des maladies. L’éducateur répond immédiatement : tu as raison, fais le difficile, ne mets pas les vêtements d’un autre. Et rentre dans ton pays.

Cet employé orientateur lit les résultats des tests CIO de l’enfant qui après trois ans d’études dans son pays (jusqu’au CE2), en quatre mois d’aide irrégulière mais efficace en maths et français a récupéré un niveau fin de quatrième, avec fine analyse des textes et des situations, cet employé orientateur lit les résultats des tests qui évaluent : le niveau de l’enfant est assez bon pour entrer en CAP. Cet employé orientateur explique sans transition qu’il a appelé les lycées professionnels, il n’y a pas de place, mieux vaut donc, dit-il à l’enfant francophone testé deux fois, à qui deux fois on a dit qu’il ne relevait pas de structures d’accueil pour allophones, mieux vaut, dit cet employé orientateur, que tu ailles en classe accueil pour migrants, tu verras des migrants, tu seras avec des migrants, on t’appellera quand une place se libérera, on ne manquera pas de t’appeler si une place en CAP se libère, en attendant intègre une classe d’accueil pour migrants non francophones, vous pourrez parler de vos histoires de migrants.

L’enfant francophone qui est passé du CE2 à la troisième en quatre mois s’effondre, lui ce qu’il souhaitait faire c’était un bac pour devenir avocat, puis un bac professionnel pour rester en France puis il a dit d’accord au CAP puisque les stages ne sont pas rémunérés et que c’est bien pour la France et pour les employeurs et bon pour le dossier.

Employé orientateur, tu ne le vois pas quand un enfant pleure devant toi, employé orientateur, tu ne le vois pas qu’un enfant pleure devant toi parce qu’un rêve vient de tomber ?

On est content de soi parce qu’on est passé du CE2 à la troisième en quatre mois dans le grand plaisir d’étudier, mais tombe le projet personnel et professionnel, tombe aussi le rêve d’inspirer confiance à la juge en lui montrant qu’on est digne d’être scolarisé et encore à protéger.

Employé orientateur, tu ne vois pas que tu ruines les rêves qui ont pris forme il y a longtemps entre Mamou et Bamako ? Tu ne vois pas que tu as devant toi un enfant dont les parents ne protestent pas, que les adultes ne défendent pas parce que s’ils le défendaient ils lui feraient courir le risque du soupçon de ne pas être si isolé que ça ?

L’enfant préfère que je n’appelle pas le CIO. On va faire autrement, dit l’enfant qui il y a quatre mois ne comprenait pas les stratégies aberrantes de l’administration française et pour qui un mot de vérité était un mot de vérité, pour qui un geste était un geste et le geste devait avoir une conséquence, on ne devait pas passer par B pour trouver A, aujourd’hui l’enfant joue des parties d’échec élaborées, prépare des coups d’avance, voici, me dit l’enfant, voici ce qu’on va faire pour déjouer la possible condamnation de l’ASE pour non-isolement, voici ce qu’on va faire : je vais supplier mon éducateur référent de bien vouloir rappeler le CIO. Je vais lui dire de dire que je suis désespéré, que j’ai déjà fait les tests qui permettent de faire le CAP, que j’ai déjà prouvé à l’administration de la France que je parle français, qu’en plus je connais des mots difficiles comme amendement ou récépissé ou encore batifoler, je vais dire à mon éducateur référent de l’ASE de dire que je suis accablé et que j’accepte tout, toute école, toute école même qui n’est pas mon rêve professionnel, toute formation où il y a de place, si je voulais faire d’abord avocat pour être un grand personnage, si je voulais faire chauffeur de camions pour venir te voir au volant de mon camion, je veux maintenant faire la chose que je peux faire, la chose qui est libre, la chose où il y a de la place, je vais dire à mon éducateur référent de dire au monsieur CIO que je suis désespéré.

Si mon éducateur me dit : bon bon on verra, me dit : je n’ai pas le temps, me dit : non non ils t’ont déjà dit que, la classe d’accueil allophones c’est pas mal, si mon référent me dit ça, je lui dis : alors tu permets qu’une association d’aide aux migrants appelle le CIO pour moi ? Je ne dis pas un nom, je ne dis pas quelqu’un mais je dis une association.

Et tu appelles le CIO avec l’accord de mon référent de l’ASE.

Dans le cas, ajoute l’enfant, où l’éducateur dit : oui je vais convaincre le CIO, on s’appelle ce soir et c’est l’étape 2, dit l’enfant.

On chuchote, au téléphone.
Passe le contrôleur.
Il demande si les garçons, ça va bien, si la journée a été bonne.
L’enfant répond : oui monsieur, merci monsieur.
Chuchotant : il n’imagine pas que j’ai traversé l’Afrique.
On rit un peu.
Chuchotant, au bord de pleurer.

Puis : je me suis pleuré quand il a dit pas de CAP mais une classe de migrants pour des histoires de migrants. Je me suis pleuré et il a vu que je me pleurais. J’ai pensé : ce monsieur du CIO, il n’a pas de pouvoir. Je peux me tromper mais c’est ce que je pense. J’ai compris qu’il ne connait pas très bien les choses pour les étrangers, j’ai pensé : il n’a pas de pouvoir, c’est ce qui le rend incapable de regarder que je me pleure quand il me casse l’école.

On s’inquiète de nos sociétés en excès et folie, de la puissance et impuissance des jeunes désoeuvrés, on s’inquiète des désespoirs, s’inquiète et ne pense rien pour limiter l’inquiétude et produire du sens et des épanouissements, on veut que les chômeurs travaillent et ne cessent de chercher à travailler ; abandonnées complètement et étrangement les idées qui étaient sur le chemin depuis longtemps, partage du temps de travail, revenu universel, plus grande égalité, on dit chaudronnier il y a du travail, on est d’une grande logique, on accepte la grande logique, pour rester en France ton intérêt est de choisir un métier où il y a du travail, ce n’est pas un métier dont rêvent les classes favorisées pour leurs enfants mais tu es très intelligent, tu apprends vite, tu fais des prouesses et feras des prouesses comme chaudronnier, et c’est vrai, aussi comme homme dans ta vie tu feras des prouesses, et c’est vrai, on s’inquiète de nos sociétés en folie, en puissance et impuissance, on laisse des gamins en attente après l’attente, après des années d’attente, ils disent oui monsieur, poliment, merci monsieur, que l’administration de la France me reconnaisse à protéger, si tu veux pas porter les caleçons d’un autre tu peux rentrer en Guinée, tu as peur d’attraper la tuberculose, t’as qu’à rentrer chez toi, ici les contrôleurs nous appellent les garçons avec une voix pour les petits enfants, c’est gentil mais qui pour leur dire que nous avons traversé l’Afrique, les garçons, les garçons, ils ne savent pas que les garçons ont traversé toute l’Afrique et toute la mer, les garçons les petits garçons.
Rires, chuchotant.

Quand on fait un CV, on fait un curriculum vitae.
Une course de vie.
Tu savais ?
La vie court, ne s’arrête pas.
Rires.

Ce message, il y a quelques jours, reçu de B, 20 ans, en attente lui aussi : "tu reviens quand ? Je t’attends je t’attends je t’attends. Que c’est beau, les relations."

Que c’est beau, les relations.

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