le grincement des poulies et le bazar des discours

Le Coran, dit une tradition, n’est pas le tout mais la partie d’un tout. Le livre lui-même est une médiation. On peut compter les médiations. Le livre, Mahomet qui le reçoit, Djibril qui le donne. Par dessus, Dieu, dont on ne peut rien dire, Dieu qui n’est pas la parole mais le lieu de la parole.

Le Coran, dit une tradition, n’est pas le tout mais la partie d’un tout. Le livre lui-même est une médiation. On peut compter les médiations. Le livre, Mahomet qui le reçoit, Djibril qui le donne. Par dessus, Dieu, dont on ne peut rien dire, Dieu qui n’est pas la parole mais le lieu de la parole.

Le livre est déjà une interprétation. Ce que vous avez entre les mains, ce n’est pas le livre, c’est une copie ; la mère du livre, c’est le grand Coran, l’archétype est dans les cieux. L’islam a lu Platon. La parole révélée par Mohamed est interprétée dans un langage humain. Un langage humain et pas le langage humain. Un langage humain entre tous. Dans un pays et certaines circonstances. D’autres interprétation (ou médiations) accompagnent : l’encre, l’art d’écrire, le corps humain qui copie - puis recopie.



Si le livre était le tout, intouchable, immédiat (ce qu’il devient dans certains cas de récupération politique et d’extrémisme religieux), on dirait que peu importe la langue, on comprend sans la langue, on sait sans lire. Ne comprend-on pas l’arabe qu’on comprend mieux. C’est la même idée que l’idée de la langue de feu qui tombent sur les apôtres, leur permettant de ne pas comprendre un texte phrase par phrase, mais d’avoir immédiatement accès au contenu. Si tu ne lis pas ce texte, tu le connaîtras mieux.

C’est une idée effrayante, qui a ses copies, pâles, mais copies quand même, pour le coup, dans un tas de domaines de nos vies. Tu ne lis pas ce texte, cette fiction, ce roman, tu ne détailles pas cette pensée, tu en lis un résumé, tu as accès au contenu de tel discours, tu as à peu près accès au contenu et on ne t’en demande pas plus. Tu aimes simplifier. De la simplification littéraire, intellectuelle, tu passes ou passeras à la simplification politique. A donc B. A et B, les deux et c’est tout. S’opposent. Ou s’égalent.

Abdelwahab Meddeb expliquait, dans un article d’il y a quelques années, que quand Djibril parle à Marie, il lui envoie l’enfant. Engendrement du corps (du Christ). Quand le même ange parle à Mahomet, il engendre le livre. Le livre est donc un corps, ou le corps est donc un livre. Ils ont le même statut. Corps et livre sont des engendrés, des incarnations. C’est ce qu’on peut comprendre. D’un corps engendré un autre peut venir. Et ça n’en finit pas.

Quand Colette Soler parle d’amour entre homme et femme, elle reprend les termes lacaniens : le bal a lieu, chacun y était masqué, belle mascarade et l’habit fait le moine. Peu importe qu’à la fin du bal, s’il y a une fin de bal, « ce n’était pas moi, ce n’était pas lui ». C’est que paraître est maître, n’est pas autre qu’être. Que des semblants, des copies, des remplacements, des voiles (oui, des voiles) qui dévoilent, et cela n’empêche pas de vivre les choses belles, tragiques, démesurées. Il y en a, des médiations, et un fond du fond du fond ? Non. Des multiplicités, des surfaces, qui se font le plus grand mal ou le plus grand bien.

Pour Platon, si un homme est capable de faire et l’objet et l’imitation de l’objet, l’image, il ne perdra pas son temps à faire l’image. S’il se choisit faiseur d’image c’est qu’il n’a pas la possibilité de mieux, c’est qu’il est moins habile, moins savant que le faiseur-faiseur. La copie est moins que la chose et la copie de copie est moins que la copie (livre X, République). Les poètes ou artistes peuvent repasser (ou quitter les lieux). Au-dessus du faiseur-faiseur, qui fait l’objet, il y a l’autre monde, celui de l’idée, où les objets sont sans contexte, sans odeur, sans couleur.

Un dieu, dit encore Platon, s’il possède une forme, c’est une forme pure et parfaite à laquelle rien ne manque. Comment l’imaginer en changer, comment l’imaginer, donc, représenté sous une forme ou une autre ? La moindre forme, n’importe laquelle, sera pire. Une caricature.

Mais qu’en est-il si un poète se livre tout de même à l’imitation et, ne doutant de rien, cherche à reproduire le bruit du tonnerre, le cri des bêtes, le vent, la grêle, le grincement des poulies, le son de la trompette, de la flûte, des chiens, des oiseaux, le bazar des discours ? Ce serait horrible, cette multiplication de bruits, cette possibilité affirmée de la variation de la forme. Ces rythmes effrénés. Ces cris. Cela ne correspondrait pas au gouvernement qui pose qu’il n’y a pas d’homme double et multiple, que chacun fait une chose et une seule, que chacun est une chose et une seule, immuable : on n’est pas chez Daech. On lit le livre III de la République de Platon.

Comme on est loin des métamorphoses qui chez Ovide entraînent sans fin un corps dans un autre. La cosmogonie d’Ovide, inspirée d’autres cosmogonies, pose un corps premier, une unité de départ. Qui va ne cesser de se multiplier, de se prolonger. Le poète ne se taira pas. Pourra, en tout cas, ne pas se taire. Noter ici que ce poète-là, pour des raisons politiques et religieuses, finira sa vie sur les bords du Pont Euxin, en exil. Sans commentaire.


Je veux dire les formes changées en nouveaux
Corps. Dieux, vous qui faites les changements, inspirez
Mon projet et du début du début du monde
Jusqu’à mon temps, faites courir un poème sans fin.



On a du mal avec la multiplicité. Avec le fait de sortir du corps, de sortir de soi, de n’être que surface ou copie de soi-même. Le rire ? Le rire, une façon de sortir de soi en même temps qu’on en est incapable. Ce fou-rire qui tourne aux larmes, qui en vient aux bords d’un quasi-chagrin inexplicable. Un de ces chagrins qui rejoignent l’expérience d’exister, avec ce que ça veut dire de contradictoire : je suis hors de moi et réduit pourtant à ceci, cela. J’exulte. Je peine.

Le rire est  une expérience limite, comme l’orgasme, une dépense folle à laquelle il manque toujours quelque chose, il manquera toujours quelque chose. L’expérience de la limite quand on touche à l’absence de limite. L’humour des Unes de Charlie Hebdo, il s’agit de savoir ça, d’accepter ça, de frôler ça, le possible-impossible, pour le recevoir. Il faut être deux pour l’humour. Deux pour le trait d’esprit. On fait rire quelqu’un. On ne fait pas rire personne. Deux mondes se rencontrent. C’est très délicat cette façon d’être jeté hors de soi. Si tu me jettes hors de moi sans mon accord… tu me fais mal, tu me fais mal avec des mots.

Il ne faut pas, écrit Platon toujours au livre III, il ne faut pas que nos gardiens soient amis du rire. Car presque toujours quand on se livre à un rire violent cet état entraîne dans l’âme un changement violent. Et le changement, on commence à comprendre, c’est le danger.

Blasphème, donc. Si on m’avait dit il y a quinze jours encore que je vivais dans un monde où le blasphème tue. A la lecture de la belle chronique de la Parisienne libérée, qui s’inquiète de cette pratique judiciaire extrêmement neuve qui fait de l’apologie verbale du terrorisme une infraction, abolissant ainsi la distinction entre les paroles et les actes, je me dis que la justice vient de réintroduire, sans le nommer, après les terroristes, la notion de blasphème : quand le mot vaut la chose et vaut punition. « La parole serait l’indication d’un prochain passage à l’acte et/ou un encouragement à commettre des actes terroristes ».

En réalité, rien de nouveau sous le soleil : la terreur répond à la terreur et réciproquement.

Un enfant de 14 ans se retrouve, menottes aux poignets, devant un juge d’instruction pour « apologie du terrorisme » après avoir dit lors d’un débat en cours de français que les frères K avaient eu raison. Il ne sait pas pourquoi il a dit ça. Il aime le foot, ses copains, ses copines. La machine s’est emballée, ce qui est un comble, en journées de liberté d’expression. I dit : on tue Cabu pour la deuxième fois. Le comble, c’est qu’on fait de la parole une parole de l’enfant hors contexte (le contexte : l’école, le désir de provocation, l’adolescence), exactement comme de leur côté les extrémistes font de chaque parole des paroles sans contexte, sans médiation, des contenus purs et absolus. Le même jour, treize adolescents sont tués en Irak, condamnés devant un tribunal islamiste auto-proclamé, parce qu’ils ont regardé à la télévision un match de foot.

Quelle atroce dépression collective cache le sacrifice (subi, en tout cas exigé des autres) de la satisfaction pulsionnelle ? De quelle férocité est ce sur-moi ? Comment ne pas voir sa propre misère quand on en est réduit à jouir du renoncement à la jouissance ? Ou plutôt à jouir de l’écrasement chez l’autre de toute jouissance ? Daech tue chez l’autre sa propre pulsion condamnée. Jouit de tuer chaque image, chaque phénomène, fait ce choix de la mort pour soi ou par procuration, les corps qui tombent sont preuves qu’on a raison (on ne meurt ni ne tue jamais pour rien, pense-t-on vaguement), les corps tombés couvrent d’un sanglant voile ce qui reste à regarder en face : l’impossible, l’angoisse.

Il semble que plus on pose le sacré, l’idéal, la forme inapprochable, plus on est capable de se vautrer dans le plus sordide des réels. Voir les têtes coupées, entendre le couteau qui tranche, regarder.

Le jeu d’enfants, la musique, la poésie, la peinture : autant de semblants que Platon condamnait. Les objets paraissent, selon qu’on les regarde dans l’eau ou hors de l’eau, concaves ou convexes.  C’est au livre X de la République. La double façon de voir les objets trouble l’âme, quelle trahison des choses. Attention aux illusions visuelles, à toutes les illusions. La Forme est unique, aucun ouvrier ne la fabrique. Platon appelle ça l’idée. On peut dire que l’idée (forme totale, unique, sans couleur, sans contexte), éblouit. Seuls quelques-uns y ont accès. Ceux qui y ont accès, on peut les appeler philosophes (Platon). Parfois ce genre de philosophie perd les pédales. Parfois elle fait régner la terreur, devient extrémisme religieux et politique. L'histoire a connu.


Mais on est loin d’Ovide. Ce qu’il savait en matière religieuse, en matière politique, Ovide, on ne sait pas mais on sait ce que ça lui coûta de savoir quelque chose. Il écrivit des traités sur l’amour, donna des conseils aux femmes pour trouver ou garder un amant et aux hommes pour se consoler des amours perdus. Ecrivit une série de récits de métamorphoses, le récit lui-même est une immense métamorphose des épopées d’autrefois. Au tout début, le poète place, installe, situe : le ciel, les monts, l’Ouest, l’Est. Puis les hommes, dont un qui s’interroge sur la nature humaine et divine, met en question la divine et ça finit mal pour lui, Jupiter le change en loup et envoie le déluge. Après le déluge (une coupure), voici le recommencement. Jusqu’à ce que cette fois les dieux eux-mêmes s’interrogent, non pas sur la nature de l’homme du dieu et du loup mais sur la différence des sexes. Qui de l’homme ou de la femme a le plus de plaisir dans l’amour ? Pour qui la plus grande part de jouissance ? Là dessus il va falloir trancher. Un homme a eu l’expérience de l’autre sexe, après qu’il a séparé (toujours il s’agit de trancher) un couple de serpents accouplés. Sept ans plus tard il sépare de nouveau un couple de serpents et revient à son sexe d’origine, masculin.

Tranchons. Homme ou femme. Homme et femme. Qui des deux. C’est un combat amusant, dit Ovide. C’est amusant mais le mot combat, litis, qui a donné litige, on s’en est servi plus haut pour évoquer la dispute des divers éléments contenus dans le Chaos, avant que la main salvatrice d'un dieu ne vienne trancher là dedans, ne mette les choses à une bonne place. C’est amusant mais très sérieux. D’ailleurs Tirésias, puisqu’il s’agit de lui, va y perdre la vue des choses visibles, des phénomènes, des semblants. C’est amusant, c’est Ovide qui le dit : Tiresias, aveuglé par Junon, devient voyant, prophète en quelque sorte. Allons bon, un prophète homme-femme-homme. C’est ceci qui est amusant : il n’y aurait que des semblants, que des passages. On dit qu’on doit trancher, dire qui est qui et comment, de quelle nature est celui-ci, celui-là, de quel genre, on doit dire comment ça jouit - et on échappe toujours. Aveugle ? Alors on voit plus loin. Ovide, anti-Platon.

Cela m’intéresse de lire, dans le livre de Farhad Khosrokhavar, Quand Al-Quaïda parle, le témoignage d’un homme emprisonné pour « association de malfaiteurs en vue d’une action terroriste ». Il exprime, interrogé par l’anthropologue, sa vision du monde. Son angoisse provoqué par l’Occident : « tout ça les mène à l’auto-destruction. Ils veulent créer un être humain. On veut se congeler. On veut cloner les êtres humains. Le résultat, c’est la vache folle ». Deux des grandes questions du XXIème concernent le climat et la bio-éthique. Il est question de limites. Le combat est amusant, disait Ovide, qui plaisantait un peu, vues les conséquences. Question de vie, de famille, de façon de concevoir l’être humain, le loup, le dieu, histoire de trancher. On pose la question. Quelques groupes armés et radicaux, extrêmement réactionnaires, fascistes peut-on dire, sont en train de répondre.

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