Dévoilée

En juillet 1958, un article publié dans le New York Times est intitulé "la bataille du voile". C’est une nouvelle bataille engagée par le gouvernement français contre le FLN ; en réalité ce n’est pas une bataille si nouvelle que ça.

En juillet 1958, un article publié dans le New York Times est intitulé la bataille du voile. C’est une nouvelle bataille engagée par le gouvernement français contre le FLN ; en réalité ce n’est pas une bataille si nouvelle que ça.
Le général Daumas qui joue un rôle important dans l’organisation coloniale sous le Second Empire, écrit qu’il veut « déchirer le voile qui couvre les moeurs, les coutumes et les idées » de ce peuple à soumettre.
La famille arabe, selon Daumas, est un sanctuaire où chercher en vain des preuves d’intimité.
L’illisibilité de l’intime, enrage Daumas. Le voile est un fétiche qu’on veut arracher, tant on est colère contre les fétiches et contre soi excité par les fétiches ; on évoque le caractère lubrique des arabes musulmanes cachées derrière le voile comme dans leurs harems, activement lubriques et en même temps, presque en même temps, la femme active lubrique est soumise, dit-on, à l’homme, elle est objet de l’homme - de l’homme pré-moderne et musulman.
Le voile est une obsession. Une obsession qui en 1958, en pleine révolution algérienne, est à son paroxysme - on peut le croire.
On aurait pu le croire.
Le voile devient pour l’administration coloniale qui refoule ses pulsions sexuelles le symbole de tout ce qu’il y a d’irréductiblement étranger et de régressif dans la culture musulmane.
Il devient le symbole de ce qui, de toute façon, on a beau faire, va nous échapper.
Le voile voile les corps mais aussi les coeurs et les esprits, disait Daumas.
C’est à dire qu’avec le voile on n’y arrive pas : il dissimule, il joue la comédie, il empêche qu’on trouve les remèdes adaptés à cette maladie d’être l’autre, le peuple à dominer.
On ne cesse de vouloir le faire tomber.
La femme de Raoul Salan, dont le mari, futur chef de l’OAS, ne se cache pas encore sous ses moustaches teintes, organise le 16 mai 1958 une séance publique de dévoilement des femmes dont s’occupe l’association caritative qu’elle dirige.
Les Européennes sous les yeux de la presse internationale arrachent les voiles de femmes musulmanes. C’est pour leur bien de femmes libres ou libérées. L’opération a un nom : kif kif les Françaises.
Madame Salan imagine peut-être que la femme algérienne (que le dévoilement n’a pas encore libérée) a du mal avec la phrase articulée.
On a raconté plus tard comment des soldats ont dévoilé des femmes avant de les torturer la tête couverte de cagoule. La cagoule nie le regard humain et l’humanité ; le voile, même le soldat violent le comprend, est moins la soumission à l’homme pré-moderne et musulman que l’affirmation devant tous (hommes étrangers et femmes étrangères, c’est à dire Français et Françaises, c’est à dire catholiques) de la liberté révolutionnaire algérienne.
Un voile-signe, un voile-signifiant.
Un voile-nom sur le visage des femmes.
L’intime, la liberté, l’intimité de la liberté.
Frantz Fanon à la fin des années 50 écrit que les foulards que les femmes revêtent en nombre pour prendre part à la révolution signifient aux Français, qui ne peuvent pas ne pas voir les voiles s’ils ne voient pas ou ne veulent pas voir les corps, l’existence d’une très large opposition à la domination coloniale.
« Des femmes, dévoilées depuis longtemps, reprennent le haïk, écrit Fanon, affirmant qu’il n’est pas vrai que la femme se libère à l’invitation du général de Gaulle. »

En 1957, dans Résistance algérienne, Fanon écrivait que les « islamologues »  coloniaux ont toujours décrit la femme algérienne souveraine incontestée du foyer, et esclave de l’homme ; d’autres, ajoute Fanon, affirment que la femme rêve de se libérer mais qu’un patriarcat sanguinaire et rétrograde s’oppose à ce désir.
La psychologie de la femme algérienne est ainsi dite  : « inaccessible, ambivalente, masochiste ».
Dans un pays occupé depuis plus de cent ans, la respiration de l’individu, dit encore Fanon, est coupée, c’est une respiration de combat.
Devant l’islamologue occidental, la femme comme l’homme algérien se cachent.
On ne les voit pas.
L’amour du foyer de l’Algérienne, poursuit Fanon, n’est pas limitation de l’univers. Ce n’est pas haine du soleil. Ce n’est pas fuite du monde. Au coeur du combat révolutionnaire, la femme algérienne sera infirmière, agent de liaison, combattante - et torturée, violée, abattue.

*

Silence, silence douloureux, gros d’inquiétude, devant les arrêtés de l’été et les aboiements forcenés et politiques. Un besoin pareil de silence, en d’autres temps, si proches, tout va si vite : il était question de karcher, puis de débat qui opposait l’identité nationale aux identités, puis Copé déclarait que les gamins jeûnant en période de ramadan volaient les pains au chocolat aux enfants de catholiques, on se souvient des phrases, des mots poussant la haine, on se souvient de tout, des successives affaires et lois sur le voile, il faut être drôlement armé dans le discours, armé psychiquement pour toujours faire face, contredire, affronter.
Il faut avoir le souffle, la respiration du combat.
C’est qu’à force de haine on finit par justifier la façon de traiter à nos frontières et sur nos trottoirs les migrants, ceux qui viennent de guerres, de guerres tout à fait liées aux nôtres, à toutes les nôtres, ceux qui viennent de pauvreté.
Mais on ne fait pas que ça.


*

Je parle et on parle tous, quand on parle des femmes et de la tenue des femmes de l’été, des femmes et de la tenue des femmes en France, en l’occurrence d’une poignée de femmes sur la côte d’Azur.

Je parle et on parle tous, quand on parle des femmes qui se baignent en combinaison de bain qu’une marque australienne a conçue pour elles, créant ainsi le marché, je parle de femmes qui sont musulmanes, de culture et de foi.

Je ne parle d’aucun terrorisme qui récupère l’islam pour défaire en son nom une société déjà bien morcelée.

Je me souviens d’une de mes élèves, S., 11 ans, après les attentats de Charlie : « on devrait dire terroriste et pas islamiste, parce que dans islamiste il y a islam et ça, ça blesse le coeur ».

*


Dans ces affaires d’interdiction de burkini, qui sont des affaires créées de toute pièce, mais comme le rappelait Nathalie Goulet dans le Huffington Post, les affaires entraînent les affaires et le bidule crée le bidule » (Jean Gabin dans Un singe en hiver), dans ces affaires qui sont des affaires publicitaires comme d’ailleurs le vêtement (mal nommé) est un coup de pub (réussi), dans ces affaires d’interdiction de burkini, on entend, de la part de ceux qui sont pour l’interdiction, des choses qu’on pourra nier ou infirmer ou nuancer, ça ne servira à rien, parce que les tenants de l’interdiction partent de principes qu’il est bien difficile de contredire, universels et progressistes.

Glisser ici, avant de poursuivre, que si on trouve l’interdiction du burkini stupide et dangereuse, on n’est pas forcément un défenseur du burkini, on peut être indifférent au burkini.

Revenons à l’universel et à l’idée de progrès en prenant un peu de champ, de liberté.
Dans certaines discussions amicales, on se rend compte, après coup, qu’un certain malentendu, un certain malaise aurait pu être levé, si on avait su remonter d’un cran le cran de la pensée.
Je vais prendre ici un vieil exemple, loin du mal nommé burkini.
Un vieil exemple que je garde en silence depuis de longues années.

Je venais de m’installer en pays basque. Je ne parlais pas (et ne parle toujours pas la langue) mais m’intéressais à sa structure, à ses locuteurs, aux écoles qui l’enseignaient, à ses poètes, à sa vivacité dans l’espace public malgré la non-reconnaissance de l’Etat français. Des amis qui géographiquement (ou pas tant que ça) se tenaient loin de la langue basque me faisaient remarquer que l’Histoire avait un sens, un certain sens, qu’on ne pouvait fétichiser les choses mortes ou passées (en général ils ajoutaient « hélas ») - au risque d’en faire de l’identitaire, du folklore, du mort plus que mort. On connaît les arguments et parmi les principes avancés comme toujours dans les conversations des amis il y en avait de pertinents, les amis définissaient ce qu’était une langue, en général ils avaient affaire à la littérature alors ils faisaient ça, définir les langues, plutôt bien. 

Je prends du temps avec mon exemple, mon détour.

Dans les conversations éclairées de mes amis, il y avait donc ce rapport à la langue. Personne ne niait qu’historiquement toutes les langues s’étaient unifiées, standardisées, au risque de déséquilibrer un peu dans l’aventure la génération des locuteurs natifs de la décennie d’avant le temps de l’unification, le français avait connu son moment, l’orthographe et la syntaxe avaient été, autour de la renaissance, fixés. Personne non plus ne niait que les grandes littérature naissaient du rapport (stratégique) d’une langue à un pouvoir. Dans les conversations de mes amis, ces deux arguments revenaient : dans le basque (ou le breton) sauvé de force c’est « de force » qu’il faut entendre, et « de force » ne fait pas une langue - un folklore à tout prendre. Un folklore ne crée pas de littérature d’invention. Tout au plus une tradition peut s’y faire entendre, mais détachée du sens qu’autrefois savait lui donner. Le folklore de mes amis allait avec des idées politiques inquiétantes : le repli sur soi, l’identitaire. Le communautarisme. Je continue. Le communautarisme met en danger la société, le communautarisme met en danger l’espace politique de la nation, mes amis ne niaient pas que la littérature historiquement existait ou plutôt était diffusée quand elle était en rapport avec certaines structures d’Etat mais dans le cas de la langue basque ils craignaient que celle-ci ne soit communautariste, que des structures communautaires ne l’abritent, qu’elle ne crée un groupe, que ce groupe ne se replie, n’attaque, ne désire l’autonomie, le terrorisme des années 60 ou 70 n’était pas loin et c’était là le dernier argument : une langue était tout près du terrorisme.
Ce sont des choses que j’ai entendues.

Je tentais d’opposer arguments à arguments, faits à idées, désirs puissants d’un côté et énergies qui ne lâchaient rien depuis les années 60.

En fin de partie je disais : mais enfin, il y a des gens pour qui cela a du sens de parler cette langue, des gens pour qui cela a un sens hyper affectif de la retrouver après l’avoir un peu perdue, que peux-tu dire de ça, tu ne l’as pas ce manque de langue à retrouver alors que peux tu dire de ça, que sais-tu de ça, que sais-tu de la littérature de ce pays qui t’est si proche géographiquement, qui évidemment n’est pas diffusée puisque loin de toute structure de diffusion française, que sais-tu de la poésie qui se dit sur les places, et surtout, et surtout : en quoi tout cela te fait-il tant de mal ?

En quoi cela te fait-il tant de mal ?
La pensée un cran au-dessus de la pensée qui s’exprimait dans les conversations  précédentes avec mes amis, on pourrait non pas la définir, c’est compliqué, mais lui tourner autour en disant qu’elle était fondée sur l’idée de progrès (un certain sens de l’Histoire), sur celle de modernité (invention créatrice contre tradition, la littérature contemporaine), sur celle de république (la France, l’unité, la triade, liberté, égalité, fraternité, la révolution, les droits de l’homme et, on y revient, l’idée de progrès, politique cette fois). Les quelques dégâts provoqués au nom du progrès et du progrès politique, on les assumait. Des pans entiers de population ne s’y retrouvaient pas, dans le progrès et la république, mais cela ne mettait pas en question l’idée de progrès ni la république.
Soit.
Hélas cela ne remettait pas en question non plus la manière de se tenir avec le progrès et la république.
Dans les conversations avec mes amis, on finissait par ne pas pouvoir détacher une langue d’une idée politique réactionnaire, du repli identitaire et pire, du terrorisme.

*

Aujourd’hui, dans les conversations qui nous bruissent autour, sur les réseaux sociaux par exemple, on peine à détacher d’un voile (de ce qui voile un corps) ce qu’on appelle repli identitaire et pire, terrorisme. Ici aussi, une idée de progrès soutient le débat : le droit des femmes, la lutte des femmes ailleurs dans le monde. On ne peut rien opposer à ça. On vient d’une histoire qui refuse que la femme soit ramenée à son sexe - avant la théorie des genres. Bien sûr des choses se mènent en douce et on a de temps en temps des exemples publics qui contredisent ce progrès d’égalité entre les sexes. Ces faits qui viennent attaquer, de l’intérieur, l’égalité entre les sexes, ne permettent pourtant pas de penser autrement, c’est dommage, la valeur universelle de l’égalité entre les sexes.

Bien, il y a les ratés de l’idée, c’est normal, ça ne remet pas en question l’idée, il y a les ratés de l’idée mais tout se passe comme si on pensait : il y a pire que les ratés de l’idée, il y a la négation de l’idée et cette négation nous menace. C’est comme pour le progrès et la république. Il y a les ratés, on les accepte comme moindre mal, et si jamais les moindres maux et les ratés se réveillaient pour penser un anti-progès, un contre-universel, je ne donne pas cher du mien. Mon universel, ou le monde à l’envers.

Qu’est ce qui te fait mal comme ça ? Je dirais à l’ami dans une de nos conversations imaginaires.
Qu’est-ce qui te rend mal à l’aise pour que tu hisses hors valeur ou hors progrès une langue que pourtant un groupe aimait ?
Ou un voile qui à lui seul parviendrait à ficher en l’air toute l’égalité entre les sexes ?
Entre les noms et les choses, souvent ratées, ça dysfonctionne, c’est vrai.
Avec l’expérience de l’échec s’insinuerait le soupçon qu’il y a des univers, au pluriel ?
Mettons pour l’instant que les hommes et les femmes sont égaux, libres et fraternels, mettons qu’on s’appuie toujours là-dessus, comme sur un principe suffisamment bon.
Tout professeur est lettré - c’est un exemple emprunté au séminaire IX de Lacan.
Tout professeur est lettré, c’est à dire : il n’y a de professeur que lettré.
Bien sûr les faits, comme la réflexion lacanienne, met l’affirmation en suspension. Ou en doute radical. Le nom professeur, ici, voici la valeur universelle, est lettré.
Mais à vous, écrit Lacan, la charge de contrôler s’il y a un professeur de cet acabit-là : lettré. 
Les noms et les choses.
A nous de voir, entre les noms et les choses…
Au lieu de ça, tu paniques ?
C’est vrai, c’est difficile de trouver à l’égalité, à la liberté et à la fraternité des manières appropriées, des manières d’aujourd’hui, des manières qui font moins de dégâts, qui ont moins de ratés.
C’est peut-être plus facile, on peut le comprendre, de rejeter hors des valeurs universelles dont du coup on ne redéfinit pas les façons de faire, telle manière de répondre aux questions, telle manière de se tenir, de se contenir, de se vêtir, femme qu’on est, à un moment donné d’une histoire qui a bien des histoires.

*

Pour la première fois, je me sens tenue de parler «  femme ».
Que ce soit la première fois, voilà qui est dû, sans doute aux conquêtes des femmes de la génération d’avant la mienne, aux luttes qu’elles ont menées, gagnées.
Mon corps de femme est comme la langue de ma mère dont on parlait tout à l’heure : je ne me suis pas battue pour lui donner sa place. Jusque là, voilà, je n’ai pas parlé « femme ».
Soudain le corps de la  femme devient ce champ de bataille, me ramène au mien, mon corps.
Des femmes, nos mères, voulaient que soit possible de se dévêtir et maintenant il faut, c’est laïque et obligatoire, être dévêtue ?
L’inversion, et rien entre les deux, ou l’horreur de poser ou reposer la question de l’égalité et des pratiques entre les sexes.

A toute personne n’ayant pas une tenue hygiénique de nudité maximale pour bonnes moeurs et laïcité l’accès aux plages et à la baignade est interdit, interdites les baignades et les plages à qui ne respecte pas laïcités de bonnes moeurs et de sécurité adaptées au public maritime de Cannes…

Il était tellement évident qu’on mélangeait tout, le ridicule était si grand, l’injonction à la nudité paradoxale : les bonnes moeurs liées à la nudité - dans le même temps du mois  de juillet quelques journaux annonçaient avec impatience la création à Paris d’un restaurant où l’on aurait enfin le plaisir de manger nu, c’est à dire dans son état naturel, c’est à dire en toute naturalité -, le ridicule était si grand et si dangereux, il séparait définitivement, il rejetait massivement et sans intelligence une des réponses possibles aux immenses questions qu’on avait besoin de poser, il faisait, de la réponse de quelques femmes musulmanes et pudiques, du terrorisme en puissance.

Depuis quelques années, les conversations amies sont passionnantes : quand elles déconstruisent le genre, par exemple, quand elles définissent autrement la différence homme et animal, la différence vivant et mort, quand elles cherchent à définir la vie autrement que par les séparations, on finit en général par évoquer le trans-humanisme, on trouve même une sortie hors de l’humain-animal, vers la machine. Les débats sont passionnants, les enjeux intellectuels et éthiques à deux pas. De nouvelles définitions de l’homme se préparent. Cependant, c’est vertigineux. C’est sans limite. Ce sans-limite est en permanente tension avec des pratiques individuelles ou à hauteur de groupes, de communautés. On s’installe dans le sans-limite, c’est la question du XXIème siècle, on y répond par des pratiques qui ne sont pas forcément réactionnaires ni excluantes, même si bien sûr, elles peuvent l’être aussi ; politiquement elles sont par exemple « les solutions locales aux problèmes globaux », décroissantes, psychiquement des réponses existent aussi, les pulsions sont interrogées comme le reste, les réponses peuvent être excessives, soit on donne à voir les corps jusqu’au bout, soit on développe une pensée de la pudeur, de la re-différenciation des sexes, du désir, du corps voilé - qui peut donc se dévoiler.

On peut même, derrière l’affirmation de la différence sexuelle, contre les théories de la déconstruction des genres, ré-affirmer la naturalité, les femmes sont mères en puissance, etc.
On peut, en face, s’offusquer.
Ce qui est dommage, c’est qu’on ne voit pas que toutes ces réponses, incohérentes parfois, exaltées souvent, variées, se situent dans le cadre d’une même question posée, celle qui redéfinit l’humain et le situe, comme toujours, entre l’illimité et la limite, l’infini et le fini.


*

Je reprenais mes conversations amies sous forme de monologues intérieurs  : qu’est-ce que tu sais, toi, des luttes de 1957, de 1960, celles où un intellectuel avisé comme Frantz Fanon demandait aux femmes algériennes de remettre le voile, pas comme symbole d’asservissement aux hommes mais tout le contraire, comme symbole de libération d’une domination qui n’était pas que masculine ? Qu’est-ce que tu sais, toi, de la perte d’une langue, d’un pays et d’un corps qu’il faut cacher mais cacher complètement, ça s’imposait, complètement, c’est ce qu’avait bien compris Daumas, l’observateur du second Empire, quand il enrageait devant l’illisibilité de l’intime ?  Tu le sais, on ne se cache pas d’un voile ou d’une tenue de bain mais de tant d’autres manières, c’est ça, la respiration observée, coupée, dont parlait Fanon. Qu’est-ce que tu sais, toi, d’être une minorité sur qui on s’acharne ? Pourtant tu peux le savoir un peu, le deviner, on est forcément un jour, dans notre vie, une minorité à soi tout seul, une minorité sur qui on s’acharne, qui doit montrer, ne plus montrer, être, pas trop, se faire discrète, pas trop, sinon complot, tu le sais un peu, femme ou non, enfant, ancien enfant, tu le sais ce que c’est que d’être une minorité sur laquelle on s’acharne, respiration coupée, minorité qui voit arriver la double peine, on va lui fouiller dans l’intime, là où elle ne sait pas trop bien comment elle répond aux questions complexes de l’Histoire, aux questions essentielles mais elle y répond, par la pudeur en l’occurrence, on va lui arracher la pudeur, comme jadis on la lui a arrachée et comme jadis on a pu aussi et à d’autres arracher l’impudeur, arracher le besoin de laisser exulter les corps, tu le sais, toi, qu’on n’en a pas fini avec la Vème République qui rêvait d’assimiler puis ne rêva plus mais ne proposa rien à la place sauf l’exclusion, le faciès, tu le sais bien, mais comment à tout ça peut répondre un corps ?
Par la pudeur, peut-être, parfois ?

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