Des montagnes à gravir

Sur deux ou trois choses entendues et lues ce matin du 21 octobre. Sur la cruauté, sur le premier ministre, sur le combat contre le terrorisme, sur l'école et sur un adjectif. Sur nos larmes.

1/ sur l’auto-censure, entendue en boucle. Les professeurs s’auto-censureraient, à cause de celles et ceux qui assombrissent les lumières et la république. Un professeur s’auto-censure ? On ne le dit pas ou ne pense pas toujours ainsi. On adapte et on bricole (personne ne dit que c’est facile, mais c’est un autre sujet). On enseigne Ovide, la grammaire, les bêtises que font les dieux grecs, la Commune de Paris ou les mathématiques fondamentales en adaptant à son auditoire, quel qu’il soit, son objet. C’est tout le plaisir, et c’est aussi, parfois, quand on n’y arrive pas, toute la fatigue du métier. Quand il s’agit de choses, qui touchent, pour des raisons intimes, l’auditoire (qu’on soit prof ou pas, d’ailleurs), on adapte. La religion est une chose intime, qu’on le veuille ou non, la république le sait, c’est ce que rappelle la laïcité. Ici aussi je m’adapte. Je n’appelle pas cela de la censure. Je ne dis pas sur les réseaux sociaux, mais dans ce billet de blog (que pour lire il faut aller chercher, qui n’est pas donné, asséné, ne sera donc pas reçu, je l’espère, comme une blessure ou une provocation), je ne dis pas sur les réseaux sociaux que je pense, avec des larmes, à Samuel Paty et ses proches, et aussi, avec des larmes, à la maman d'Abdoullah Abouyezidovitch.

2/ sur le combat contre le terrorisme. Evidemment qu’il faut le combattre, et de toutes les manières - mais le combat n’est pas très utile si le terrorisme n’est pas pensé dans toute son épaisseur, sa spécificité, si ses nombreuses causes ne sont pas identifiées. Des montagnes à gravir, notre sens critique (si cher), à mobiliser. Annonce est faite de perquisitions et de répressions dans des milieux n’ayant aucun lien avec le meurtre de Conflans. On lit que c’est destiné à « faire passer un message ». Tout le monde sait que les terrorismes fonctionnent ainsi : ils se renforcent sous le coup des répressions aveugles, ils recrutent parmi les personnes humiliées injustement. On sait très bien que cette méthode volontariste et guerrière, c’est exactement ce qu’attendent les terroristes. On le sait et on pense que malgré tout, il vaut mieux ça. On préfère l’annonce et le risque de voir le terrorisme se renforcer (ou se maintenir, secret, refoulé), on préfère les petites phrases (même les plus stupides, celles qui concernent des plats communautaires qu’on trouve dans les supermarchés de la république, phrases qu’il ne faudrait même pas relever si elles ne prouvaient pas, par leur bêtise, qu’on préfère, en effet, l’annonce à l’efficacité). On préfère risquer d’exciter le terrorisme plutôt que de risquer de ne pas anticiper la haine et la colère de ce qu’on imagine le peuple. Ou alors ? On ne sait pas faire autrement ?

3/ Je pense à Christine Renon. Au professeur incroyable qu’a dû être Samuel Paty, à la chance qu’ont eue ses élèves, et à leur solitude à tous aujourd’hui. J’aimerais que les journaux, et les chaînes d’info, cessent d’écrire, de dire le professeur décapité. Il doit bien y avoir un adjectif qui le définisse mieux que ça. La violence de cette répétition.

4/ sur la cruauté. On ne peut rien imaginer des derniers instants de Samuel Paty, tant mieux. On ne peut rien en dire et on n’en dit rien (si l’adjectif est ainsi répété par les chaînes d’info, enfermant la victime dans son dernier moment, c’est d’ailleurs en fonction de cette impossibilité à voir ou savoir mieux qu’au participe passé, après coup). Preuve que, contrairement à ce qu’on croit quand on entend le premier ministre en roue libre, nous respectons, en fait, quelques tabous. Parmi lesquels la relation à la fin, à la mort, au sacré et aux autres (aux parents de la victime, par exemple). On ne peut rien imaginer non plus de la cruauté qui saisit un très jeune homme de 18 ans, qui quelque mois avant son geste, montrait dans un tweet le montage d’une décapitation, les images venaient d’un film historique, retraçant l’épopée ottomane. Du côté de cette cruauté, alimentée évidemment par le terrorisme islamiste, ses discours, ses représentations mais aussi par d’autres sources (lesquelles ? Films d’époque, jeux qui effacent, dans certaines conditions d’exercice, la différence entre réel et virtuel ?), du côté de cette cruauté adolescente, revenir.

5/ sur le  ministre de l'Intérieur, qui dit qu’il va demander à l’OFPRA de ne pas accorder la statut de réfugié automatiquement, ce qui supposerait que l’OFPRA accorde le statut automatiquement, ce qui supposerait que le ministre de l'Intérieur a le pouvoir de dire à l’OFPRA, organisme indépendant, ce qu’il doit faire, ce qui supposerait aussi que la France ne ratifie plus la convention de Genève, c’est à dire trois choses fausses et impossibles à accomplir tout de suite, à moins d’être tout à fait hors la loi. C’est à dire que le ministre dit sciemment n’importe quoi pour faire du lien entre un meurtre atroce, terroriste, et des demandeurs d’asile. Et sur France Culture, qui invite le lendemain ou le surlendemain du drame, pour le commenter, le directeur de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration. Les violences envers les gens qui cherchent ailleurs que chez eux une vie meilleure et qui continueront à les chercher, tout le monde le sait, sont immenses. Lumières et république sont des mots importants mais ils ne suffisent pas à faire qu’en grand nombre nous nous offusquions que des gens se déplaçant pour fuir des conditions climatiques dégradées, politiques, économiques, meurent en mer car empêchés par ceux qui gardent la forteresse, en faisant des affaires. C’est une chose terrible de constater qu'on les assimile, en ce moment tragique et si triste, à des meurtriers, une chose terrible d’assister à cet appel à la haine, à ce redoublement de violences, de voir qu’au nom du combat contre la barbarie, c’est une nouvelle barbarie que ce gouvernement, comme les précédents, ne se rend pas compte qu’il est en train d’exciter.

 

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