marie cosnay (avatar)

marie cosnay

Abonné·e de Mediapart

170 Billets

1 Éditions

Billet de blog 22 janvier 2010

marie cosnay (avatar)

marie cosnay

Abonné·e de Mediapart

dès qu'il y a une histoire à raconter...

marie cosnay (avatar)

marie cosnay

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Monsieur Iduma, nigérian, est présenté. Il choisit de rester assis, il a avec lui un sac dans lequel sont des jouets d’enfants et des affaires personnelles. Monsieur Iduma est né en 1972 au Nigeria. L’avant-veille, le 3 juin, il s’est présenté, revenant d’Espagne, au commissariat d’Hendaye. Il voulait des renseignements sur l’adresse d’une personne qu’il cherchait, Magali, à Besançon. Lui : oui j’avais un problème à résoudre, quand on a un problème à résoudre, on va voir la police. Je voulais rejoindre Magali. La dernière fois la police française m’avait donné des papiers.La dernière fois, Monsieur Iduma, la police française vous a remis aux autorités espagnoles. C’était en 2008. Lui : mais le document que la police française m’a remis… Il ne finit pas sa phrase, personne ne la finit non plus. Il reprend : oui avec mes bagages, mercredi, avec le document, je ne pouvais pas résoudre mon problème tout seul. La juge : il n’avait pas compris que la dernière fois en France il était en effraction ? Monsieur Iduma fait en anglais un long discours, que l’interprète traduit sans le comprendre, ou en montrant qu’elle ne le comprend pas, qu’elle n’y est pour rien, il y est question de femmes, Magali, Jane, d’enfant, de stérilité, d’enfants.La juge rit. Avant d’être renvoyé en Espagne, il vivait à la frontière allemande. Non, à Besançon, dit Monsieur Iduma. Je m’en fiche, peu importe le lieu. Rires.Monsieur Iduma, vous comprenez que vous ne pouvez pas rester en France. Lui : quand on a un problème on va à la police pour le résoudre. La juge : mais votre problème n’est pas un problème récent ? Il continue à expliquer pourquoi il s’est présenté à la police : comme mon intention était en France, j’ai pensé que le meilleur moyen était d’aller à la police. La juge lit des extraits du procès verbal : Magali, elle aurait gardé votre passeport. Est-ce que c’est ça le problème ? Lui : oui.Depuis 2007 vous avez eu des contacts avec Magali ? Non. Donc vous veniez à la police pour savoir où elle était, yes or no. Oui, je sais qu’elle cherchait à me joindre. Comment il le sait ?

Lui : car le numéro de téléphone que j’ai donné à la police, c’est un téléphone qui est à Magali et il est utilisé par Jane Oko.

Regards complices, sourires d’incompréhension. Je pense : on ne comprend jamais rien aux histoires des autres et parfois pas grand-chose à la sienne, aucune vie n’est dans un continu qui la rend immédiatement déchiffrable. Ici, il y a tant de monde, femmes et enfants, autour de Monsieur Iduma et la quête de Monsieur Iduma s’arrête là, au poste de police qui a appelé la PAF, au tribunal, où il est maintenant. Il sort de son sac les cadeaux qu’il voulait faire à Magali, à l’enfant qu’elle a eu de lui, dit-il. Son récit de vie fragmenté est mis en doute tant il échappe. Mais au doute et à l’incompréhension vient se greffer, de la part des acteurs réguliers du tribunal, autre chose. Une sorte de fascination. Comment avez vous vécu en Espagne ? Avec des amis. Où ? A Valence. Ecoutez, Monsieur, Jane et Magali, ce sont vos affaires privées. Il est clair que revenir en France c’était prendre des risques. Oui, bien sûr. Mais qu’est ce qu’un homme s’il ne prend pas de risques ? Il continue : je ne pouvais pas avoir d’enfants. Le juge l’arrête : oui, oui, il a raconté aux policiers ses difficultés à ce sujet. A-t-il consulté des médecins en Espagne ? Des psychiatres par exemple ? Lui : non, seulement, un médecin pour problème de stérilité, en 2006, en France. La juge : mais ce genre de problèmes parfois entraîne la consultation de médecins psychiatres, ma question était celle-là. Lui : non, je n’ai pas de problèmes psychologiques. L’avocate plaide : le délit n’est pas intentionnel puisque Monsieur Iduma se présente lui-même au poste de police. La loyauté aurait voulu que la police examine le problème de Monsieur d’Iduma avant d’appeler la PAF. L’avocate prouve, par la rapidité de la mise en garde à vue, que ce n’est pas possible que la police l’ait fait. A dix neuf heures Monsieur Iduma se présente, à dix neuf heures quinze on lui signifie ses droits. La juge parle de Nathalie. Oh pardon, Magali. Rires.Je pense : comme si l’anecdote, dont elle ne veut rien savoir (ce sont vos affaires privées) était un élément léger, amusant, qu’elle pouvait comparer à n’importe quelle histoire d’amour contrarié. Je note : à l’endroit des histoires, tout le monde s’anime. Monsieur L. s’anime lui aussi : comme cette situation est confuse ! J’ai essayé de refaire son périple. (Périple : le mot périple, où l’on entend épopée, péripétie, le mot périple inscrit Monsieur Iduma, pris ici dans la parole du représentant de l’Etat, dans l’ordre exceptionnel des aventuriers. On va faire la lumière sur le périple de Monsieur Iduma,. On va donner à Monsieur Iduma une histoire.)Il y a trois personnes dans cette histoire. (Monsieur L., théâtral, reconstruit la scène : trois personnes, dit-il. Il pourrait dire trois personnages. Et c’est sous entendu : il y en a une de trop, trois personnes dans une histoire d’amour, et tout ça qui finit en drame, ici, en ce lieu.)Monsieur L. : Je veux comprendre comment Monsieur Iduma s’est jeté dans la gueule du loup. (Monsieur L. parle du loup, qu’il incarne. Il est donc capable d’adopter, pour un instant - et il faudrait comprendre ce qui le rend ici capable de ce recul - d’adopter le point de vue de l’autre. Ce qui l’en rend capable, c’est peut-être, on le verra au fur et à mesure, le fait qu’il y a là quelque chose qui ressemble à une histoire d’amour complexe comme le sont les histoires d’amour, au-delà une histoire de paternité, au-delà encore une histoire simplement. Monsieur Iduma était stérile, il devient père possible de l’enfant de Magali, de l’enfant de Jane aussi peut-être, Monsieur L. croit avoir compris que Jane aussi attend un enfant de Monsieur Iduma. Tout d’un coup dans la vie de Monsieur Iduma, vie stérile jusque là, deux femmes paraissent et deux enfants. Deux femmes et deux enfants, apparus-disparus. Le poste de police aurait pu être le lieu de la résolution du problème. Il a été en effet un lieu de bascule mais où tout, la quête des femmes et enfants, s’est arrêté. Monsieur L., qui par sa fonction ne peut pas trouver cette arrestation illégale, rend à Monsieur Iduma, par sa voix, le temps de son intervention, la prolongation d’une enquête intime. Il le fait maladroitement, il utilise un vocabulaire de fiction, son discours est fait de clichés empruntés à divers genres, il devient intarissable et il le sera encore après que la séance aura été levée.) Monsieur L., extraits :A Besançon il connaît Magali. Jane ne veut pas se remettre avec lui. Puis elle succombe. Enfin Monsieur Iduma se retrouve avec deux enfants, il a rattrapé le temps perdu. (L’ironie, à côté du genre nouveau qu’il est en train de créer, au carrefour de la tragédie, de la série télévisé et du roman à l’eau de rose, lui permet de sourire, de faire sourire).Allez savoir où est le passeport. Chez Magali ? On a cherché Magali à Besançon. Une certaine Magali. Est-ce qu’elle existe, seulement, Magali ? Et pourquoi avoir donné son passeport à Magali ? (La question oratoire. Magali, la question. On ne perd pas de vue que derrière Magali se cache un passeport. On en revient aux préoccupations du tribunal. Le passeport servirait, si on le trouvait, à expulser Monsieur Iduma. La fascination n’est pas la voie d’accès à la compréhension ni à l’humanité.)Lui il connaît la vérité. Lui dans son esprit, il n’y a que ces deux femmes qui comptent, Jane et Magali, conclut lyriquement Monsieur L. La juge explique à l’avocate que la cour de cassation déjà saisie sur la question affirme qu’il n’y a pas de déloyauté à arrêter les personnes qui se présentent spontanément. Il aurait dû anticiper. Elle ajoute : je posais la question d’un psychiatre tout à l’heure car il semble que ce monsieur n’ait pas toutes ses facultés. Pendant ce temps, Monsieur Malik, pakistanais, reste prostré. L’avocate est agacée : ah les histoires de Magali, de Jane, ils aiment ça, ça leur permet d’oublier qu’il y a les autres, ça leur permet de ne rien penser, et elle montre Monsieur Malik. * Monsieur Iduma n’a pas toutes ses facultés, a dit la juge. La question de la folie se pose dans l’espace du tribunal. Que Monsieur Iduma soit fou ou non (et il faudrait dire comment il l’est, de quelle sorte de traumatisme il souffre, lui qui ne peut pas avoir d’enfants et s’en invente peut-être deux, qu’il vient demander à la police de retrouver ce jour où il est arrêté), la folie vient poser question au TGI. C’est, encore, la question du récit. Cette fois le récit est entendu. L’histoire de Monsieur Iduma est intéressante, du moins elle suscite l’intérêt - qu’on y compare inconsciemment la sienne propre, qu’on soit saisi par son étrangeté, sa lumière sombre, exceptionnelle, marginale. Il y a le plus grand décalage entre la folie (supposée) de Monsieur Iduma et le lieu où l’on est.

*

Michel Foucault écrit : j’avoue que ces nouvelles surgissant soudain à travers deux siècles et demi de silence ont secoué en moi plus de fibres que ce qu’on appelle d’ordinaire la littérature, sans que je puise dire si m’a ému davantage la beauté de ce style classique, drapé en quelques phrases autour de personnages sans doute misérables, ou les excès, le mélange d’obstination sombre et de scélératesse de ces vies dont on sent, sous des mots lisses comme la pierre, la déroute et l’acharnement.[1]

On peut trouver poétiques les bribes de récit faits au XVIIème siècle par des hommes sans histoires (suppliques au roi, lettres de cachets, minuscules récits de soi qui visent à obtenir du souverain qu’il fasse enfermer un fils, une fille qui se comporte mal, boit, vole ou a toute sorte de tendances marginales). Ce que l’on trouve poétique, à l’écoute ou à la lecture de ces récits minuscules (au XXIème siècle, ces bribes de vie, on les entend au tribunal, on les lit dans les archives de l’OFPRA, ailleurs, dans les récits des personnes qui dans les ateliers d’écriture où elles sont conviées mêlent sincérité, fulgurances, difficulté à articuler les phrases, erreurs et souvenirs scolaires), c’est la différence entre ce que l’on s’attend à entendre à cet endroit-là et ce qui est dit ou écrit. C’est l’écart qui fait trembler.

C’est parce que celui qui parle ou écrit ne possède pas les codes qu’il faut ou est en situation de fragilité, qu’il offre à son récepteur les étranges fulgurations dont parle Foucault. C’est parce que Monsieur Iduma montre au TGI la bague qu’il comptait offrir à Magali, parle de son désir toujours poursuivi et impossible jusque là d’avoir un enfant que l’on est saisi, c’est parce que son histoire comporte de grands vides et des moments aveugles que le récit de Monsieur Iduma intrigue. L’un parle, qui ne possède pas les outils de la parole tels qu’il les lui faut pour s’adapter à telle situation de communication. Les autres, en face (ici le pouvoir judiciaire et le représentant de l’Etat), le font parler. Reçoivent de lui, de son récit, quelques bribes arrachées - d’autant plus poétiques ou étranges qu’inadaptées ou incompréhensibles. C’est une parole permise par le ou les pouvoirs, les nombreuses instances qui l’enregistrent et la conservent - sous forme de procès verbaux, de rendus de séances. On a ici une toute petite rumeur pressée par les contraintes d’où s’échappe, évidemment, de la vie qui résiste, étonnante, décalée, et qui peut sembler parfois, puisqu’une certaine poésie naît des contraires, des oppositions et des fulgurances, si belle. Monsieur .L et les policiers qui escortent Monsieur Iduma, sans le savoir peut-être, la trouve belle aussi, cette rumeur. C’est ce que prouve leur subit intérêt. C’est ce qui prouve que la grande loi du récit les concerne comme elle nous concerne. Les vies passées ainsi sous le pressoir des institutions qui demandent récit sont des vies banales, de la banalité commune des hommes qui ont peu, de la banalité commune de ces hommes du XXIème siècle qui s’exilent et cherchent de quoi vivre et survivre. Etonnement, deuxième étonnement quand cette banalité, cette manière commune est dite, prononcée d’une façon grandiloquente, lyrique, ou noble. Qu’est ce qu’un homme qui ne sait pas risquer… Monsieur L, représentant de la Préfecture,. sera sensible à ces unions de contraires et d’une façon travaillée et inconsciente à la fois, reproduira les alliances de formes saugrenues pour offrir un récit de l’autre qui émeut, peut émouvoir, l’émeut lui-même ou l’intrigue. Monsieur L., bien que représentant de l’Etat, représentant de la politique qui cherche à expulser Monsieur Iduma, est lui aussi un homme sans fama. Il porte, ce 5 juin, non pas un récit de lui, que personne ne lui demande, mais le récit de l’autre tel que sa culture et son imagination le lui font entendre et sont capables de le lui faire produire - un récit de peu, qui aura du mal à nous paraître poétique mais qui est tout aussi décalé que celui des hommes et des femmes qui n’ont pas la parole, à qui l’on demande de la prendre pour un bref instant et qui la prennent, avec les trous que l’on sait, les souffrances suggérées, les difficultés, les discontinuités, les apparitions brutales d’amours et d’enfants perdus. Quand on s’occupe de l’Histoire du XVIIème ou XVIIIème siècle, par les histoires il est naturel d’avoir accès à l’Histoire. Par les marges, les maladresses qui deviennent plus vraies que le vrai, plus émouvantes que ne peut l’être la littérature. Arlette Farge, dans Des Lieux pour l’histoire, prévient : à célébrer la parole singulière, il est possible de la gommer. La gommer par excès de fascination. Lorsque l’historien reçoit des paroles, il se doit de travailler dans une grande tension : savoir que la parole est séparation, savoir en même temps que cette séparation n’a pas forcément à être entendue, regardée ni interprétée comme on regarde une terre inconnue et sauvage, rendue captive par le récit émotionnel et esthétique qu’on peut en faire. Ce que reflète d’étrange ou de décalé la parole d’un homme singulier doit être entendu et resitué dans l’ensemble des paroles des êtres parlants au même moment et dans les mêmes conditions. L’accès à l’Histoire par les histoires, par les paroles et les récits de vie retrouvés, passe par ce temps de tension et d’analyse. Quant aux hommes « sans fama » d’aujourd’hui (je m’en tiens ici à ceux qui, sans papiers les autorisant à avoir accès à un pays, des droits, une citoyenneté passent devant la juge des libertés et de la détention afin de faire prolonger leur rétention), lorsque le pouvoir, celui ou ceux qui le représentent, prennent en charge leur récit de vie et s’en ébahissent ou s’en offusquent (c’est la même chose), il y a, comme le soulignait l’avocate fort justement, un malaise.

L’avocate, elle, lutte pour chacun, avec les armes du droit. Ici, dans l’espace du tribunal, elle se défait de toute fascination à l’égard de la vie de chacun, au nom même de son projet ou combat. Monsieur L. fait exactement le contraire. Il participe à l’expulsion des personnes présentées sans en penser quoi que ce soit. Il prend la parole pour faciliter ou permettre ces expulsions, ces éloignements - comme on dit. En revanche, il s’arrêtera devant l’ombrageux parcours de vie d’un homme à la recherche d’une femme, d’un enfant ou d’une réponse à sa fatigue d’être seul. Il permettra ainsi le récit exemplaire, le fabriquera même si besoin, et empêchera de penser tout le reste. Il est très facile d’être, comme Monsieur L., saisi par la fascination, plein d’intérêt, plein de curiosité.

J’ai noté ce 5 juin : comme on peut paraître humain dès qu’il y a une histoire à raconter. Comme on se sent humain. Bien sûr, dans un deuxième temps, ailleurs qu’en cet endroit de loi, il est heureux que les histoires singulières soient rendues singulièrement – et dans toute leur intensité. Qu’elles soient filles de cette littérature inventée ou permise par la mise en récit du banal, du quotidien, du secret, du rien et des chuchotements[2], c’est leur aventure d’histoire. Elles seront littéraires car par la force du style, arrachées aux clichés et à l’immédiateté de la situation de communication où elles sont produites, elles iront par le temps, elles seront la condition pour que du singulier survive.[3] Face à un gouvernement qui aujourd’hui oblitère des vies singulières dans l’abstraction de l’objectif du chiffre puis occulte cette abstraction même dans une rhétorique du récit exemplaire, il n’est sans doute pas d’autre issue que de raconter plusieurs histoires, et de dire plusieurs vies.[4] Autant d’issues possibles, les luttes et les combats menés pragmatiquement par les avocats, les associations qui font en sorte de gagner du terrain, prenant la situation là où elle se trouve, interrogeant le droit, luttes menées par la société civile qui s’indigne, qui manifeste, envoie des courriers aux Préfectures, occupe ici la bourse du travail, là des universités ou des gares et surtout luttes et piquets de grève de travailleurs sans papiers, un peu partout en France. C’est pour gagner au singulier, c’est au nom de la singularité des histoires que l’on mène le combat et qu’on souhaite le situer, ce combat, dans un ensemble, un ensemble pensé, cohérent et politique.

[1] Les Hommes infâmes, collectif Maurice Florence, avec La vie des hommes infâmes de Michel Foucault, Prairies ordinaires, 2009.

[2] « La littérature est née de ça : faire apparaître ce qui n’apparaît pas. Ne peut pas ou ne doit pas apparaître. Dire les derniers degrés, les plus ténus, du réel. Le plus malaisé à montrer, le plus caché, une sorte d’injonction à débusquer la part la plus nocturne et la plus quotidienne de l’existence, c’est la pente de la littérature depuis le XVIIème siècle ». Michel Foucault, ibid.

[3] Michel Foucault, ibid.

[4] Maurice Florence, Les hommes infâmes, ibid.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.