Notre espérance (3)

Notre monde. «Oui, le village connaît une tradition de l’accueil. Les carlistes au XIXème siècle. Les Belges lors de la première guerre mondiale : on a des listes par maison, on est en train de retrouver les archives. Ils étaient les premiers à fuir les zones de combats. Il faut le vérifier, mais les Belges seraient venus aussi lors de la deuxième guerre. Les Bosniaques, en 93."


Rue Pannecau, à Bayonne. En terrasse, le mardi 26 janvier.
J’ai rendez-vous avec Antton Currutcharry, conseiller municipal à Baigorri.
Oui, le village connaît une tradition de l’accueil.
Les carlistes au XIXème siècle.
Les Belges lors de la première guerre mondiale : on a des listes par maison, on est en train de retrouver les archives. Ils étaient les premiers à fuir les zones de combats. Il faut le vérifier, mais les Belges seraient venus aussi lors de la deuxième guerre.
Les Bosniaques, en 93.
Du temps des Bosniaques, j’avais quinze ans, l’âge du lycée, j'étais en pension. On les voyait le week-end : une centaine de personnes, logées au VVF, comme aujourd’hui. Les femmes avec les fichus sur la tête. Il y a plus de vingt ans -  on a changé depuis : à l’époque ça venait à l’idée de personne de se demander s’ils étaient musulmans.
Certains sont restés, dans le village  d’abord, puis non loin. D’autres sont rentrés, reviennent en vacances.
Et puis les réfugiés. La première vague, en 39. La deuxième, dans les années 70- 80, là c’était un accueil militant. De nombreux "réfus"  vivent là encore.
Et puis surtout il y a ici une tradition d’émigration, ici les gens savent ce que c’est d’être déracinés. On est centré sur une terre, on est centré sur son village parce que ça fait si mal de partir. Dans ce village, on a une certaine réputation. C’est un village où - comment ? Où on a une fierté ? En tout cas un village d’où on a mal de partir. Partir pour faire des études à Pau, c’était difficile, ça paraît étrange mais c’était une souffrance.
Un vieux, qu’on voit sur la place, quatre-vingt-dix ans, est venu nous voir à la mairie : bravo, il a dit, moi quand j’ai échappé au STO, je suis parti en Espagne et on m’a reçu dans une prison. Alors bravo d’accueillir ces jeunes qui fuient les guerres.
Il y a eu des peurs. Des anciens ont eu peur. Pourtant ils sont partis, eux. Ils sont partis en Amérique.
Ce projet, c’est la volonté d’une municipalité multicolore. Il y a un noyau abertzale et des socialistes. Il n’y a eu aucune opposition au conseil municipal. Même l’opposition conservatrice était pour. Il faut dire qu’elle avait vécu l’expérience de 93 et c’est au nom de cette tradition, c’est une sorte de loyauté à ce qui s’est passé. L'unanimité de notre conseil, toutes tendances confondues, ça nous a fait du bien. Bernadette a porté le projet. Elle avait soutenu, en 93, le projet d’accueil des Bosniaques, son mari était alors 1er adjoint du maire.
A l’époque, en 93, s’il y avait eu des protestations, l’abbé Cachenaut avait fait taire tout le monde. Il était très respecté.
Ce qu’on entend aujourd’hui ? Que c’est bon de penser aux autres. Que ça empêche de déprimer.
Et puis on a cette impression qu’on a qu’on fait un bon truc. Qu’on vit dans un monde.
Les gens rencontrent les jeunes : ils voient que ce sont des gamins.
Bien sûr, il y avait des gens qui avaient peur. On en a entendu. La fille qui travaille dans la petite épicerie, à côté de l’église. Que des garçons ! On rigolait. Tu as peur de tous ces garçons ? Non, pas du tout, elle disait. Mais des familles, ça aurait un côté rassurant. Des enfants.
Les critiques, c’était : le chômage. Nous, on se marrait : quel chômage vous connaissez à Baigorri ?
Le bazar, il y aurait des vols. L’insécurité.
Une critique qui revenait :  notre quotidien allait être dérangé. 
On peut avoir peur que le quotidien soit dérangé - ou adorer qu’il le soit !
Il y a eu plus de deux-cent personnes impliquées bénévolement, en tout.
Les gens sont venus de loin pour s’impliquer.
Quelque chose irradie.
Nous, on y est allé avec enthousiasme, naïvement. Il y avait des gens à accueillir, alors on les accueillait.
Une autre critique, qu’on a reçue, c’est qu’on avait pas communiqué. C’est vrai, la Préfecture nous avait demandé de ne pas communiquer. On avait respecté.
On savait rien, ont dit les gens. 
On a répondu par lettre. On expliquait comment on accueillait. On renvoyait les gens du village à ceux, parmi nous, qui sont partis en Amérique. Comment ils ont été accueillis, eux ? Alors tout de suite, là-dessus, ça s’arrêtait.
Ceux qui protestent encore, les plus durs, sont ceux qui ne sont jamais allés au VVF, qui ne sortent jamais, ne croisent jamais personne sur la place, ceux qui n'ont pas vu les jeunes.
Quand on les voit, ces jeunes du Soudan, d’Erythrée, discuter sur la place du village, ça nous fait du bien.
Ce serait notre plus belle chance si certains voulaient rester.

Même ceux qui protestent, dans le village, c’est sans agressivité. Il y a une retenue. Un respect. Et puis il y a le respect du respect. Les jeunes disent bonjour quand on les croise. Ils sont très polis.
Il y a autre chose : c’est une décision de la mairie. Ici on est dans une sorte de légalisme. Le curé s’est impliqué. A la messe de minuit, il y avait les Erythréens. Des bertsulari ont improvisé pour les migrants. Ils étaient comme dans notre monde.
Ils sont là.
C’est vrai qu’ici, il y a de tels réseaux associatifs. L’habitude de travailler ensemble, avec rien.
La municipalité veut bosser avec des communes comme Banca, Urepel, pour garder les jeunes. C’est un peu nouveau. La fierté de Baigorri, jusque là : seuls contre les autres.
Un grand nombre de personnes impliquées, sur la même longueur d’onde.
Mais ça n’empêche pas : il y a du racisme ici. 
On avait noté la monté du FN aux cantonales. Avant, rien. En décembre, pour les régionales, le FN a baissé. Ce n’est sans doute pas lié, n’empêche, il a baissé.
Ce qui explique la réussite de ce qui s’est passé ici ?
Ce mélange étonnant : militants abertzale, réseaux catholiques et fraternels, ceux qui ont émigré aux Etats Unis, la présence des « réfus ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.