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Billet de blog 23 janvier 2026

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au coeur de nos entrailles, 3

Si la maladie n’est pas une métaphore, rien n’empêche qu’on se raconte, à son sujet, ce qui nous permet de l’appréhender, comprendre, et pourquoi pas, nous ne sommes pas à un paradoxe près, d'éviter son retour.

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J’avais écrit : la maladie ne débarquait pas violemment, elle ne venait pas transformer radicalement ce que j’étais. 

Depuis quelques années, je traduis, ou essaie de le faire, le De rerum natura, de Lucrèce. Au livre II, on se heurte à un paradoxe : pour que des corps soient créés, il faut que les petits morceaux des choses, les atomes si on veut, se choquent. Pour cela il faut imaginer la ligne droite, qu’ils forment en tombant, brusquement déviée. Pourtant, il n’y a jamais un moment où ça décroche, ou bien jamais ce moment n’est observable, jamais il ne se passe quelque chose, c’est de tout temps qu’a lieu l’inclinaison, il n’y a pas d’événement d’inclinaison et d’ailleurs, la ligne droite existe-t-elle ? 

Je me souviens de la position de nos corps. À ma droite, la baie vitrée donne sur la mer, l’Estaque, les collines, et là-bas, l’île Ratonneau, le château d’If. De là où je suis, je ne vois pas le paysage mais le connais et m’y situe pleinement. M’y savoir une place me comble de joie. T. est légèrement à ma gauche, assis, les coudes sur la petite table qui sert, quand on l’approche du lit médicalisé, de bureau et de table à manger. Je suis allongée, légèrement inclinée.  T. dit : la maladie n’est ni métaphore ni destin ni résultat de quelconque névrose. Simplement, de toutes les cellules qui tentent, comme elles le font souvent, des hors-jeux, il y en a eu qui n’ont pas su rétablir l’équilibre, à un moment donné. Peut-être à ce moment, étais-tu fatiguée ?  

Je retenais de la conversation que s’il n’était pas question de chercher les raisons de la maladie ni de la voir comme une bascule, demeurait un espace qui était celui du récit et des histoires. Et dans les récits et les histoires, n’en déplaise à Lucrèce, il y avait des événements, des chocs, des mini catastrophes, des inclinaisons subites. L’espace des récits et des histoires survivait à tout. 

Que s’était-il passé  ? Nous rentrions alors dans le temps long du corps et de l’esprit. Pour l’heure, nous laisserions la question en suspens.

Si la maladie n’est pas une métaphore, rien n’empêche qu’on se raconte, à son sujet, ce qui nous permet de l'appréhender, de la comprendre, et pourquoi pas, nous ne sommes pas à un paradoxe près, d'éviter son retour. C'est un équilibre subtil : nous tenir entre la déclinaison aléatoire des atomes que sont nos cellules et l’image, située quelque part, en un siège céleste, par exemple, de cette aventure corporelle. Image et récits tentaient à tout prix de sortir la maladie de son ancrage matérialiste et contingent. S’en remettre à l’image et aux récits de soi, c’est à dire à ce qui, à l’épopée des cellules en crise, attribuerait un sens métaphysique ou psychologique, fait frémir.

Avec L., psychologue à l’Hôpital Nord, nous battons en brèche, chaque mois depuis le mois de juin 2023, les pensées magiques, celles qui pèsent lourd, celles qui entretiennent la peur de la répétition. Mais voilà. Aujourd’hui, je lui apprends  que quelqu’un que je chéris doit être opéré. Le mieux, dit-elle quand elle entend mon inquiétude, est de demander conseil au professeur DB qui m’a opérée il y a exactement deux ans et demi ici même. Il connaîtra, plus que n’importe qui dans mon entourage, le spécialiste idéal. Le réflexe de lui demander, à lui, un nom, est certes un réflexe raisonnable. 

Descendant les escaliers du parc de l’hôpital pour reprendre un bus vers le centre ville et passant devant les bancs, sur lesquels au printemps 2023, avec mes deux fils, nous cherchions un peu d’ombre et du souffle, je songe que la pensée magique est parfois d’une aide précieuse. La pensée magique a des ailes, elle m’en donne. L. à coup sûr le sait, qui me situe, ou me re-situe, dans un réseau de confiance partagée, un réseau qui est le nôtre, au cœur duquel est DB, grâce à qui rien, mais alors rien, ne peut mal se passer. 

Rien ne peut mal se passer ni de ce qui me touche ni de ce qui touche ce qui me touche le plus. Rien ne peut mal se passer quand le chirurgien qui m’a opérée est présent, même symboliquement ; rien ne peut mal se passer s’il participe, d’une manière infime, par un nom qu’il prononcera, proposera, à l’événement préoccupant. Nous sommes nombreux dans mon entourage, à penser ainsi. L. me fait un cadeau : elle affirme la légitimité de notre confiance. Cette confiance est raisonnable, rationnelle. 

DB, dont l'expertise et la présence sans relâche auprès de ses patients est hors du commun, n’est pour rien dans le fait que nous nous accrochions à la certitude que s’il est là, rien ne peut mal se passer, certitude dont nous ne sommes, nous-mêmes, pas dupes. 

Nous ne sommes pas dupes. Nous n’avons pas une foi de charbonnier. Mais nous sommes pris par la force des liens, nous sommes portés par le flot très doux des paroles partagées et transmises, de l’un à l’autre, ainsi de suite. Et c'est une force effective. 

Janvier 2026, une lumière bleue, dans la nuit, à droite de la Bonne Mère, a clignoté deux fois. 

Les liens, les noms qu’on se transmet, les signes qu’on reçoit et émet, les vérités qu’on tente de lever au jour, nos sourires, le corps fragile qui tient debout ou presque, la mer par la fenêtre, le couloir, le bruit de la porte qui grince sur le lino, les histoires de la nuit, quelques cris inconsolables, les ascenseurs en panne, les prises de sang rituelles, le sommeil irrésistible, le monde extérieur absenté, les prières et les intensités de chaque geste, l’effroi rassuré chaque fois, c’est notre monde. C’est notre monde. C’est le monde dans lequel nous avons vécu, ensemble. Dans lequel nous vivons encore. 
 

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