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Billet de blog 23 août 2018

Premiers pas

Une cinquantaine de personnes arrivant en bateau gonflable sur une crique de Barbate, en Andalousie, après au moins deux traversées dangereuses (le désert et la mer), quand j’ai lu le récit de Violetta Munoz, les images me sont venues. La première image, celle qui frappe Violetta Munoz et nous frappe : la rencontre des mondes.

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Quand j’ai lu le récit de Violetta Munoz, une cinquantaine de personnes arrivant, en bateau gonflable, sur la plage de Barbate, en Andalousie, après au moins deux traversées dangereuses (le désert et la mer), quand j’ai lu le récit de Violetta Munoz, les images me sont venues. La première image, celle qui frappe Violetta Munoz et nous frappe : la rencontre des mondes. L’heure de l’apéritif, les baigneurs, les vacances d’un côté. L’aventure de vie, de l’autre, cinquante rescapés qui ont pris jusque-là tous les risques.

La deuxième image, autour de laquelle la journaliste de El diaro compose son texte, celle de l’évidence de l’accueil. Celui qui a risqué sa vie et met pied à terre est accueilli et aidé par les occupants du rivage (touristes légaux ou habitants du coin). Il n’y a pas d’hésitation, les policiers présents se font insulter. Il est question de honte, de dormir la nuit, il est question de rappeler chacun à sa responsabilité. Ceci revient plusieurs fois : ils n’ont rien fait, ils n’ont commis aucun délit. A force de traiter des innocents comme des délinquants ou des criminels, on oublie qu’ils ne sont pas délinquants, criminels. Les personnes qui se baignent dans la crique ce jour-là le répètent, comme une évidence.

Il y a une autre image cachée derrière les autres, un motif secret : une petite fille se trouve mal, sur la plage. Une femme, une seule femme sur le bateau gonflable, elle s’évanouit sur le sable. Il faut demander la permission aux policiers pour l’aider. La petite fille fait une crise de panique, en miroir, devant la femme. Le corps de la petite fille dit mieux que tous les discours l’égalité des vies, l’immense douleur qui me frappe quand tu es frappé.e.

La seule jeune femme à descendre de la patera s’évanouit. Elle tombe. Elle tombe au moment où on arrive, où on pose le pied sur la terre ferme, la terre cherchée, longtemps. Des mois et des années et des étapes. Ce qu’on a vu et qu’on ne dira pas, même quand on sera en confiance, longtemps après. On arrive, pied léger malgré la lourdeur et longueur de la route. L’épuisement attendra. On est debout, court, saute, saute de joie, avant que n’arrive la Guardia Civil - mais c’est une autre histoire. Comme rescapé, on ne peut qu’être debout ; comme rescapé, on ne peut que nous vouloir debout. Mais la jeune femme de la patera tombe, s’évanouit. Il y a là quelque chose qui trouble l’émotion (je suis aussi celle qui tombe en arrivant) - et qui trouble les attentes communes. Quand un enfant se met debout pour ses premiers pas, les pieds au sol et la tête vers les astres, s’il tombe au lieu d’avancer, c’est le mouvement et l’élan, l’idée du mouvement et de l’élan, qui sont mis en échec. C’est ce qui se passe ici. Il y a quelque chose qui ne va pas avec la scène, quelque chose qui déchire l’image. Celle qui doit être debout pour arpenter la terre, celle qui doit courir, tombe et s’évanouit. Le corps, en face, d'une petite fille qui fait une crise d’angoisse, dit l’ahurissement devant les premiers pas empêchés d’une rescapée qui vient d’échapper au naufrage.

Les premiers pas. Les navigateurs crieraient : terre, terre ! La terre promise ou inconnue, on irait l’arpenter, y découvrirait des hôtes ou des bêtes, il y aurait un peu de méfiance, quand on descendrait du bateau, on le cacherait dans un coin. Sauvés et joyeux on ferait quelques sauts au bord de l’eau.

On vient de loin. On s’est arraché à quelque chose, une nuit, une aventure. On a trouvé la terre. On bondit, chancèle. Notre première rive, notre première terre, où faire nos premiers pas. Les rescapés sont des enfants qui réapprennent à marcher.

C’est ça, l’image. Ce côté enfance, les bras cherchant l’équilibre, les pieds dans les traces des autres, ce côté enfance du rescapé qui apprend à marcher.

L’enfant quant il marche de joie avance vers quelqu’un qui l’attend avec joie, les bras ouverts. Il peut tomber dans ces bras-là. Pour la jeune femme et la petite fille, on l’a vu, c’est cette scène qui a été (provisoirement) ratée. C’est ce ratage qui a provoqué l’angoisse. Pour la plupart des rescapés marcheurs enfants, oublions la Guardia Civil, c’est ce qui se passe : on avance, saute en l’air, les instances maternantes, alma mater, sont là pour l’encouragement. Nos héros, nos héros ! Bravo, bravo ! C’est ça avec le rescapé, c’est ça avec l’enfant, quelqu’un attend, bras ouverts, dans l’image.

Il y a cette scène très connue, au livre I de l’Enéide, où Enée et ses compagnons, exilés, ont abordé et fait leurs premiers pas sur une terre inconnue. Nous on sait : c’est Carthage. Les Troyens en fuite sont jeunes. Ils viennent de débarquer. Personne. Enée, l’un d’entre eux, tente l’exploration. Il tente ses premiers pas, quand la lumière maternelle s’est ouverte. La lumière est nourricière. Si ça ne met pas Enée, dès ce début, en position d’enfant ! Qui possède ces terres, hommes ou bêtes ? La première question que se pose le navigateur exilé explorateur. Après tout, c’est lui qui a connu tous les dangers (la guerre, les dangers de la route, de l’inconnu, des langues qu’on ne comprend pas, des hostilités, des bestialités). C’est celui qui arrive qui doit être inquiet. Celui qui arrive fait ses premiers pas sur le rivage nouveau. La lumière est maternelle, c’est à dire généreuse. La lumière ne suffit pas, il y a une jeune fille, qui est une mère. Deux en une.

Je pense à la petite fille qui se trouve mal devant le faux pas et l’évanouissement de la jeune femme de la patera. Petite fille et nourricière. Au rescapé inquiet qui explore de nouveaux rivages, on doit tout. La lumière, la jeune fille qui cache une mère (dans l’histoire racontée par Virgile, c’est Vénus, déesse de l’amour, personne d’autre que la mère du jeune héros en danger), une autre femme, à qui on fera le récit des aventures malheureuses, et qui tombera amoureuse du récit, de l’Histoire, de l’homme qui va avec. Les héros (qui ne sont enfants qu’en tant qu’ils reviennent au monde, à une rive, à la station debout, à la marche joyeuse) sont drôlement bien accueillis. C’est comme ça que ça se passe. Bien sûr, il s’agit d’un secret caché dans le temps, c’est un instant, une image fugace, vite disparue, tout le reste se remettra vite en route, mais cette image s’est ouverte sur la plage de Barbate comme elle s’ouvrait au livre I de l’épopée de Virgile. Les héros arpentent une nouvelle terre, la lumière et des générosités le guident. Ils font des pas, vestigia, c’est à dire, ils laissent des traces.

Ils arrivent. Ils paraissent. Comme devant quelqu’un (devant Enée, donc) surgit la jeune fille chasseuse (qui est une mère, en vrai).
Apparaître devant quelqu’un et l’instant (dont le temps, le fil du temps, peut-être, ne peut pas garder l’empreinte) est aussi spécial, quelle que soit la rencontre, que si c’était un instant d’amour.
Ce qui se passe, quand même, quand quelqu’un paraît sur une terre.

La jeune chasseresse cache la mère (l’amour) qui cache un autre amour (érotique - celui de la reine Didon).
L’apparition : ce n’est pas une première fois.
D’ailleurs, quand une fille paraît à Enée, sur le rivage, il y en a deux en une. Deux, et pas une : ça ruine un peu l'idée de la première fois.
Comme cette histoire de pas. Ce ne sont pas de vrais premiers pas. Les premiers pas, après la naissance : sans doute ils ont laissé leurs traces quelque part. Il y a eu  rupture (la guerre, le désert, les brusqueries, on a été vendus, on a perdu des compagnons, on a été perdus dans un temps interminable en Algérie, au Maroc, dans les forêts, on est allés aux Enfers), il y a eu rupture, passage,  il y a eu la mer, elle a effacé les traces d’avant. Et il y a ces seconds premiers pas. Ou des premiers pas pour la seconde fois. Qui ne sont donc pas des premiers pas mais comme des premiers pas. On n’est pas un enfant mais comme un enfant, on n’est pas accueilli, on est comme accueilli, dans un instant qui est comme un instant d’amour.

Les premiers pas sur la terre nouvelle ne sont pas les premiers, donc.
Une première naissance a eu lieu, et ce que la renaissance ici, sur terre nouvelle, doit à la première (l'endroit où elles sont nouées détachées, moitié moitié) : on verra plus tard.
Mais ceci : la terre nouvelle, découverte, n’est pas nouvelle.
Elle porte déjà des traces.
Les traces, Virgile le dit bien, peuvent être celles de bêtes ou d’hommes.
Hostiles ou pas.
La terre nouvelle n’est pas nouvelle et ses habitants (reine, hommes ou bêtes) peuvent l’avoir reçue en héritage, déjà comme une deuxième terre. C’est exactement le cas de Didon, la reine, elle-même réfugiée de Tyr, en pleine installation à Carthage : l’exilée va accueillir les exilés dans une ville, Carthage, qu’elle est en train d’inventer, de bâtir - de rebâtir, de ré-inventer.

Il y a mieux. On continue avec Virgile, pour garder l’image. Enée s’arrête en Crète, il demande au dieu de Thymbra de lui donner un mot : quelle sera sa maison, maintenant ? Sa ville, son repos ? Il dit ainsi au dieu :
« …. Veille sur la deuxième histoire
de Troie, ce qui reste après les Grecs et Achille le sauvage. »
Veille sur la deuxième histoire.
La deuxième histoire ?
Cette histoire de nouveau départ ? Ce qu’il doit au premier ?
Le dieu répond :
« La première terre qui depuis l'origine de vos parents
vous a portés, c'est elle qui dans son sein joyeux
vous recevra à votre retour. Cherchez l'antique mère. »

La deuxième est la première.
La deuxième fois tient à la première.

Pourtant on ne fait pas marche arrière, on ne remet pas les pas dans les traces de ses propres pas, à reculons. On ne rentre pas dans le pays fui. On ne revient pas à soi. La deuxième histoire de Troie doit faire avec la première mais c’est marrant, parce que cette première, on ne la connaît pas. On ne l’a jamais connue. On y était, pourtant, et on ne savait pas, on ne savait rien. Alors il faut chercher. Il faut tout faire. Si cette fameuse terre première est nommée comme origine, c’est une origine de hasard, une origine posée dans la parole d’un dieu (qu’on interprète comme on veut). En tout cas, ce n’est pas une origine bien établie dans la géographie. Elle est insituable (pour l'instant).

Une cinquantaine de garçons arrivent sur une plage d’Andalousie (chaque jour, chaque jour). Ils font leurs premiers pas, comme à leur premier jour. Ils ne savent rien d’avant ni d’après. Ils sautent dans l’eau, poussent des cris de joie. Ils mettent les bras en équilibre, pour pour le chercher, suspendus un moment. Celles et ceux qui les voient arriver les félicitent : bravo, tu es débout, tu marches ! 

L’hôte accueille l’hôte et ça ne fait que commencer.

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