Notre espérance (4)

Dans le cadre d'un "séjour de répit" à Baigorri, le village a organisé, à la fin du mois de janvier, une fête en l'honneur de ses hôtes en provenance d'Afghanistan, d'Irak, d'Iran, du Soudan et d'Erythrée. Qu'est-ce qui nous permet d'accueillir ? Tentative de récit.



Dans la salle de la Plaza Xoko, il y a déjà du monde à 10:00 du matin. Quelques personnes, les exilés, ou nos amis du VVF, comme le dit Antton, descendent à pied du VVF. Déjà,  deux bénévoles sont derrière la caisse. 5 euros la paella, le fromage de brebis et la tarte aux pommes ; la paella a été préparée par un restaurateur solidaire, la tarte par les élèves du lycée de Navarre. Mohammad, iranien, kurde, chante dans le micro de Karine. Antton annonce le programme de la journée. La sono, Paxcal Indo s’en occupe. Il fait ses essais moins fort parce que pour la radio, dans le micro, Mohammed chante. Autour de lui, des camarades kurdes : l’un d’entre eux nous montre des photos des Peshmerga sur son téléphone. On croit comprendre qu’il s’est battu - mais si c’est difficile d’en parler, ce n’est pas seulement à cause de la barrière de la langue.
Le chant est un chant kurde.
Un copain finit par nous dire que c’est un chant pour une fille, un chant d’amour.
On entend le kurde, l’arabe, le tigrinia, le basque, le français et l’anglais.
Antton présente en basque, traduit en français, traduit en anglais.
Le garçon afghan qui devait traduire de l’anglais au farsi, on ne le trouve plus. 
Il est occupé à discuter dehors.
Tout le monde comprend qu’il faut s’installer devant les danseurs de l’Aurresku.
La danse d’honneur, de salut, comme on fait au pays basque, pour vous nos amis du VVF, dit Antton.
Le xistu.
Les danseurs, tenue traditionnelle, sautent, leurs pieds battent l’air.
On fait honneur, avec modestie, précision, solennité, à une personne ou à un groupe de personnes.
C’est une danse comme les chants : une danse qui s’adresse.
Soudanais, Erythréens, kurdes, afghans filment l’honneur qui leur est fait sur leur téléphone portable.
Tout le monde est suspendu.

Les enfants souhaitent la bienvenue à leur tour, une petite fille improvise a capella.
Ce que dit le bertsu, vite traduit : accueil et nécessaire respect dû aux voyageurs. Ils sont venus pour mieux nous connaitre, qu’ils se sentent à l’aise ici, c’est notre devoir, ils vont se faire plein de nouveaux amis ici cette année, hélas, ils en ont laissé là-bas, des amis, certains partis pour toujours.
La voix de la petite fille.
Deux chanteurs kurdes se répondent ensuite. Celui-ci, une bénévole dit qu’il pleurait toujours, au début, il se tenait toujours à l’écart, méfiant. Il porte sa casquette à l’envers, un pantalon de treillis, un beau garçon, un peu cabotin, Berham.
Souleyman est vêtu d’une veste à capuche, jaune vif.
De 10:00 du matin à 19:00 il est attentif à tout ce qui se passe autour de lui.
Tout à l’heure il va danser avec Brice et ses élèves du cours de danse africaine. 
Grande mixité  d’âge, des enfants de deux ans à dix sept, des adultes, des gens âgés, les amis du VVF, les bénévoles, tout le monde.
Il manque de la paella.
Entre 300 et 500 personnes fêtent les cultures et les hôtes.
On se dit quand on se croise : incroyable. C'est tellement  le contraire de ce qu’on entend partout.
Cathy, que je n’ai pas vu depuis des années : quelque chose à soi, quoi que ce soit, pour le donner.
Quand Cathy, que je n’avais pas vue depuis des années, me dit ça, je cherche à quoi cela fait écho, la journée est tellement riche, bruyante, les danses et les chants alternent, les moments d’émotion, jusqu’au malaise de ce monsieur, dont je n’ai pas retenu le nom, il a trop bu, pourtant au bar on dit qu’il n’a pas beaucoup bu, il y a vite du trop, il y a facilement du trop, on se lâche, danse, tout le monde danse - avec les afghans, avec Brice le prof de danse africaine de Garazi, avec les rapeurs Max et ce jeune qu’Antton a eu au collège, en 5ème, il était paumé alors, il a trouvé sa voix, on repère deux jeunes étudiantes de l’école d’art des Rocailles de Biarritz, une députée PS, on danse sur la musique africaine, et Cathy dit : on a des choses à soi.
Le discours de Jean-Daniel Elichiry, directeur d’Atherbea, tout à l’heure, et le dernier des points qu’il a évoqués.
Il a dit : il fallait trois conditions pour que l’expérience fonctionne.
Une mairie consentante.
Des locaux dignes.
La dernière condition : l’ancrage dans un lieu, avec habitude de bénévolat et de solidarités.


J’ai quitté Cathy et son amie bergère pour prendre l’air.
Les Mutxiko, danses traditionnelles basques : tout le monde, enfants jusqu’à grands parents, sait les danser.
Des afghans et Sheyrif, du Darfour, suivent les pas.
A 16 ans à 4 ans à 60 et à 30 ans, quand on vit au pays basque, on sait les pas.
On a quelque chose.
Vincent  demande : au bout du monde, qu’est ce qu’on aurait, nous, de nous, à offrir, qui ne passe pas par la langue et qui soit collectif ?
Tu veux dire : comme tradition ? Comme héritage ?
La cuisine ?
Hum.
On aurait des choses personnelles. 
De l’amitié. Des histoires.
Mais quoi - qui s’adresse à un groupe ?

Tout à l’heure, quand on est arrivé, on a remarqué que le café était fermé : fermeture exceptionnelle. On s’est demandé si c’était signifiant. Le patron du café était hostile à la venue dans son village d’exilés, on le savait. Il n’avait pas tellement d’arguments, la peur du bazar, pas envie de prendre les tickets repas.
Il n’y a pas eu de bazar.
Miren a dit : une bagarre entre deux garçons, hier, au VVF. Mais aujourd’hui ils dansent ensemble.
Le patron du café était hostile. Le jour où Jos et moi on est arrivés à Baigorri, c’est à lui qu’on a demandé où avait lieu la réunion d’information en soutien aux exilés de Calais, il nous a mises sur la route du VVF poliment.

Alain a imaginé une boite dans laquelle filmer les personnes qui l’acceptent. C’est un dispositif, dit-il, où on est comme seul pour parler et pourtant pas seul puisqu’on est là pour les autres, qui écouteront, plus tard ; les conditions ne sont pas celles de la conversation ni du témoignage.
C’est autre chose.
On cherche.
On va dire des choses qui (nous) échappent un peu.
Je voudrais interroger ceux qui dans le village n’étaient pas d’accord avec l’hospitalité mise en oeuvre, ou étaient inquiets. Leur demander ce qu’ils font aujourd’hui de leur crainte, ce qu’ils en ont fait.
S’ils la gardent telle quelle.
S’ils ont des amertumes.
Alain pense qu’une parole de refus, de rejet, est difficile à assumer quand on parle seul, dans une cabine aménagée à cet effet. Il faut vouloir venir témoigner ainsi (c’est faire preuve d’un certain engagement), on ne viendra pas facilement dire qu’on s’est trompé dans son hostilité (sauf si le retournement est remarquable, ce qu’il a été, apparemment, dans quelques cas), on ne viendra pas facilement témoigner de la peur qui est celle qui traîne un peu partout et dont on a, surtout, quand elle est démentie par les faits, un peu honte.
On vient pour dire des choses singulières qu’on ignore un peu.
On verra.


Après le discours du maire, plusieurs garçons parlent. Celui-là semble un peu saoul, dit que pour toujours le peuple basque est dans son coeur, jamais il n’a rencontré un pareil accueil. 
Peio dit que sa femme, qui travaille à Atherbea, s’est couchée bien souvent au milieu de la nuit ces derniers mois, tant le travail était prenant.
Aujourd’hui, si on profite de la fête, personne n’ignore ce qu’il y a derrière.
Une bénévole du secours catholique, alors qu’on regarde danser tout le monde : quand ils sont arrivés…
Elle a les larmes aux yeux.

Il faut que je retrouve la trace de ce couple dont l’interprète d’arabe, a raconté le jour du préfet et de la galette des rois, qu’ils étaient offusqués par l’arrivée des exilés, étaient venus le dire au VVF : ils s’étaient trouvés devant des garçons qui n’avaient rien à se mettre dessus.
Ils étaient partis chez eux, avaient vidé les placards. Ils nous ont porté des vêtements. Les garçons choisissaient parmi les fringues : les trucs pas moches, pas démodés. Des maillots de foot, de rugby. Sur le dos de ce garçon, le maillot du Biarritz Olympique.
C’est avec les maillots de rugby qu’ils ont joué au foot.

C’est une des premières choses que m’a raconté Bernadette au téléphone : Arbil, dont les enfants faisaient du foot à Garazi, véhiculait les jeunes hôtes de passage, nos voyageurs, a dit Jean-Daniel, nos amis, a dit Antton. Ils s’entrainaient au club.

Arvin rêvait d’un violon. Une bénévole lui en a trouvé un. Il en joue aujourd’hui, jour de la fête. Il devra le rendre en partant, il le sait. Il voudrait faire des études de médecine. Si jamais, si jamais il reste à Bordeaux, me dit cette bénévole, elle connaît quelqu’un, prof de médecine, qui lui donnera un coup de main.
D’abord, le français. L’école, disent les garçons.
Ce monsieur iranien, que j’ai rencontré à Garazi quand nous sommes allés voir Star Wars, invités par la directeur de la salle Le Vauban, qui parlait bien anglais et se trouvait un peu vieux (32 ans), je ne le vois pas à la fête.
Il était évident pour lui qu’il ne demanderait pas l’asile. Il parlait anglais, l’Angleterre était son but. Il n’y renonçait pas.



Le jour où j’ai entendu parler de votre projet d’accueillir une cinquantaine d’exilés en panne à Calais, je revenais d’un débat dans le cadre de Migrants Scène, organisé par la Cimade.
Le débat avait mal tourné.
Le débat avait lieu dans un théâtre, à Vincennes, il avait mal tourné.
Il avait lieu quelques jours après les attentats de Paris. 
Les responsables du théâtre avaient peur.
Les responsables du théâtre avaient peur et le disaient.
« Si vous entendez des coups de feu, pensez que nous sommes là pour veiller sur vous - comme nous, nous pensons que vous êtes là pour veiller sur nous. »
Nous étions un peu étonnés, nous n’avions pas si peur que ça.

La peur des coups de feu, une peur de temps de guerre, personne n’en a l’habitude. Alors cette peur inhabituelle des coups de feu s’est, dans l’espace du théâtre, changée en une autre peur, une peur plus facile, tellement plus facile à propager.
Nous étions dans un lieu protégé, un théâtre, invités à informer un public attentif des systèmes d’accueil ou de non accueil en France, du parcours des exilés -  et les peurs se sont exprimées dans toute leur amertume : nous n’avions pas été assez prudents, nous n’avions pas été assez républicains, pas assez français, pas assez anti-communautaristes, pas assez laïques, pas assez protecteurs, nous avions accueilli accueilli trop accueilli - et les nouveaux exilés qui  étaient sur les routes et demandaient à être accueillis maintenant  allaient nous apporter - quoi ? L’islam radical bien sûr. 
C’était un drôle de renversement de situation.
Nous essayions de dire que les terroristes étaient français et belges, nés dans les banlieues de deux capitales européennes.
Nous n’étions pas entendus.
Nous étions malades.
Je quittai abasourdie le théâtre, je quittai abasourdie Paris, je rentrai abasourdie à Bayonne et c’est alors que quelqu’un me dit : tu sais ce qui se passe à Baigorri ?
Tu  sais qu’à Baigorri ils accueillent une cinquantaine de personnes exilées qui étaient jusque-là en panne à Calais ?
Je rentrais d’un endroit où la peur défigurait les personnes qui se plaignaient qu’elles avaient accueilli et que voilà les résultats. J’étais effrayée du constat fait par ceux que la peur défigurait, et par les autres, qui se servaient politiquement de la peur des premiers, j’étais effrayée des constats et contre eux je butais découragée sans les mots pour contredire, puisque les blocs de certitudes, c’est comme la peur, rarement les discours les font tomber.
C’est alors que quelqu’un m’a dit : tu sais ce qui se passe à Baigorri ?
J’ai appelé Bernadette, elle m’a invitée à une réunion d’information.

Vous aviez ouvert le VVF à cinquante personnes venues d’Erythrée, du Soudan, d’Iran, du Kurdistan, d’Afghanistan.
Vous aviez dit oui, pour un séjour de repos, ou de répit, à cinquante garçons qui étaient passés par les camps de Libye, par l’Italie, leur voyage se comptait en années, parfois ils étaient arrivés en Angleterre, en avaient été expulsés, étaient revenus, se retrouvaient à Calais, point d’étranglement où on ne peut pas rester et d’où on peut pas partir, ou à peine.

Personne ne savait encore comment se passerait l’aventure mais voilà, c’était possible. Ce n’était pas facile mais c’était possible qu’un village dise : oui, nous pouvons offrir un moment de répit à des personnes qui sont sur les routes depuis des années, avec un but - qui est d’ailleurs plus un nom qu’un but : Angleterre.
Qu’un village propose : lIs sont dehors, on a ici de quoi loger, alors oui, bien sûr, les peurs, vécues de loin, bien sûr. Mais quoi, dans le réel ? Comment ça marche, en vrai ?

Un jour, est venu au VVF, portant la galette des rois, le sous-préfet accompagné des institutionnels invités à chercher activement des pistes de solution pour la suite. J’ai à cette occasion entendu, dans la bouche de Jean-Daniel Elichiry, directeur d’Atherbea, en un lieu où il s’agissait de parler chiffres, places en CADA, etc, le mot ferveur.
Les personnes, bénévoles ou pas, jusqu’à l’hôpital de Bayonne sollicité, avaient fait preuve de ferveur.
 Je ne sais pas vous, mais le mot ferveur, dans le débat public, je ne l’ai pas entendu souvent.
Surtout pas cette dernière année.
Il y a des mots qui ont des vies affreusement publiques et publicitaires, le mot laïcité, par exemple. Mais le mot ferveur, lui, a une vie très secrète.
Il se posait là, en cet endroit de bagarre concrète puisqu’il s’agissait de faire en sorte que l’aventure ait pour les jeunes exilés une suite, pour laquelle l’engagement de l’Etat était nécessaire ; d’ailleurs, le représentant de l’Etat, dont le rôle était déterminant, était présent, il entendait que tout le monde avait travaillé avec ferveur.
Le mot ferveur s’est posé là, on ne l’y attendait pas.
Il disait l’élan vécu jusque là.
Il nous en donnait un autre.
La ferveur est communicative.
La ferveur, un affect qui ne trompe pas son monde, est communicative.
Elle se vit dans la présence. Elle est le contraire de la peur. 
Elle est donné par le réel, par ce qui se passe pour de bon quand nous sommes ensemble.
Dans le réel qui déjoue les fantasmes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.