Dans le film Sicilia, dont les dialogues sont ceux de Conversation en Sicile d’Elio Vittorini, Jean Marie Straub et Danièle Huillet rendent à la parole son sens tragique - qu’elle évoque le hareng, la puanteur des flics, le chômage, les hommes qui pleurent ou les offenses faites au monde.

A propos de la puanteur des flics : Moustachu et Sans Moustaches sont dans le train. Les dernières paroles du vendeur d’orange sur le quai de gare (personne n’en veut, personne n’en veut, comme si elles contenaient du poison, maudites oranges) ne leur a pas échappé. Tandis que le train file avec fracas entre les orangers et la mer, les flics qui sentent mauvais dialoguent.

-         Je dirais qu’il en avait contre tout le monde
-         Je le dirais volontiers moi aussi : c’est un meurt de faim
-         Si j’avais été sur le quai je l’aurais arrêté
(…)
-         Les types comme ça sont toujours à arrêter
-         Effectivement, on ne sait jamais
-         Tous les meurt de faim sont des hommes dangereux
-         Et comment, ils sont capables de tout
-         Capables de voler
-         Cela va de soi
-         De jouer du couteau
-         Indubitablement
-         Et aussi de commettre des délits politiques
-         Quelle que soit la classe, quelle que soit la catégorie
-         Qu’ils soient ignorants, qu’ils soient instruits
-         Qu’ils soient riches, qu’ils soient pauvres
-         Aucune différence

Les meurt de faim sont des hommes dangereux, prêts à commettre des actions insensées et des délits politiques. Parfois, ils s’immolent par le feu et font fuir les dictateurs. D’autres fois, ils « brûlent » : ils brûlent leurs papiers pour éviter que la forteresse qui ne meurt pas de la même faim qu’eux et où ils tentent de pénétrer ne les renvoie à grand prix sous bonne escorte et illico là d’où ils viennent.

Les meurt de faim brûlent avec leurs papiers les routes de désert et les routes de mer. Les meurt de faim brûlent aussi leurs empreintes digitales. Parfois on oublie qu’il s’agit d’une métaphore. Rien n’arrête un vendeur d’orange dont les oranges sont maudites, semblent penser Moustachu et Sans Moustaches.

Sur notre morceau de monde, les oranges sont moins maudites qu’elles ne le sont en Sicile en 1937 ou en Tunisie en décembre 2010. Sur notre morceau de monde, ridiculement crispé sur lui-même, les chefs de gouvernements ont pour call-girls des jeunes filles mineures. Ils choisissent pour leurs vacances en famille les jets privés des dictateurs qui répriment pendant ce temps les révolutions démocratiques. Ils sont condamnés pour injures racistes. Ils peuvent interdire la lecture des écrivains soutenant Battisti. Ils appliquent des mandats d’arrêt européens contre des jeunes gens en délit d’opinion. Sur ce morceau de monde nous crevons de très nombreuses faims. Nous n’en sommes pourtant pas (plus, pas encore) à brûler pour vivre. A brûler pour que quelque chose d’autre que nous vive, à tout prix, ailleurs et plus tard. La faim portant atteinte au principe vital semble la plus « dangereuse » des faims. Elle fait les révolutions, elle impose dans le réel son refus de l’inacceptable. Les autres faims ont l’air plus patientes.

A chacun des meurt de faim correspond un couple Moustachu / Sans Moustaches. Quelle est la paire de flics qui se tient prête à nous arrêter, dangereux comme nous sommes - affamés, par exemple, de justice, de bon sens et d’intelligence ?

Nous regardons de petits murs nouveaux s’ériger qui heureusement ne sauront rien fermer et de petites lois nouvelles qui hélas écriront l’histoire du racisme du XXIème siècle. Nous regardons la fabrication caricaturale des peurs. Nous observons les phénomènes politiques délirants que permettent crise économique et addiction à 2012. Nous supportons de nombreuses offenses.

Mettons pourtant qu’en grande majorité nous ne supportions pas. Que nous soyons en grande majorité affamés de pensées à long terme et de justice sociale. Commençons par ceux dont nous savons qu’ils n’acceptent pas. Ils sont nombreux. On les entend. Ils ne sont pas parvenus jusque là à renverser l’ordre stupide, voire inhumain, des choses. Pourquoi ? Leur faim n’est pourtant pas si patiente que ça.

Il y a quelque temps, nous avons proposé de renvoyer, en réaction symbolique, nos cartes d’identité. Dénationalisez-nous. Un geste qui pouvait, nous semblait-il, s’il avait été massivement suivi, rassembler nos indignations et nos refus, les proclamer publiquement. Nous n’avons pas été entendus. Il faut trouver autre chose. Il faut trouver de quoi s’adosser efficacement aux luttes existantes. Au risque de devenir, d’offensés que nous sommes, offensants. Puis honteux.

Au chapitre VII de Conversation en Sicile, le Grand Lombard, dans le train qui longe la mer, explique qu’avec ses trois beaux brins de filles et son cheval grand et fier et ses terres qu’à cheval il parcourt, il se prend pour un roi. Mais il lui semble que ce n’est pas suffisant de se croire un roi. Il voudrait acquérir d’autres connaissances, se sentir différent, avoir quelque chose de nouveau dans l’âme, se sentir en paix avec les hommes, d’ailleurs pour cela il donnerait son cheval, il donnerait aussi ses terres, tout ce qu’il possède, pour se sentir, oui, en paix avec les hommes. En paix avec les hommes. Et je ne parle pas dans le sens des curés, insiste le Grand Lombard. Mais je voudrais une conscience fraîche. Fraîche, la conscience et qu’elle me demande d’accomplir d’autres devoirs, non les devoirs habituels mais des devoirs nouveaux, plus hauts. Des choses à faire pour notre conscience, dans un sens nouveau.

Vittorini écrit en 1937. Il est de nouveau temps que notre conscience (et on ne parle pas dans le sens des curés, comme disait le grand Lombard), fraîche, nous demande d’accomplir des devoirs nouveaux.
Plus hauts.


                                                                                                                      *


Ce sont des extraits d’un texte écrit en 2011, au moment où l’addiction effrénée aux élections prochaines de 2012 ne nous rendaient pas très intelligents. On voyait alors passer par l’Italie les Tunisiens dont on s’étonnait, de la place où on était, qu’ils ne participent pas à leur révolution, on voyait ce que l’Europe était déjà depuis de nombreuses années en train de fomenter, c’était sans compter sur ce qui viendrait : les années Hollande, mortifères et immobiles, les attentats, la réponse mesquine de tous les pays européens à « la crise des réfugiés », la montée de la haine ou du post-fascisme. 

Ce qu’est devenue la politique d’immigration ? Une des grandes aberrations de notre XXIème siècle. On sait que le droit d’asile et la convention de Genève sont bafoués, on sait qu’après s’être beaucoup étonnés (pourquoi partez-vous ?) on a transformé, dans l’institution et parfois même dans le monde associatif, l’étonnement en doute (avez-vous vraiment l’âge que vous dites ?), on sait que les migrants meurent dans le désert et en Méditerranée, on sait qu’à peu près quinze milliards par an sont dépensés par l’Europe pour empêcher les arrivées inévitables et inévitablement croissantes (le climat, sécheresses déjà constatées, provoquant des conflits provoquant des départs), qu’environ quinze milliards par an sont dépensés par les migrants eux-mêmes qui payent cher des trajets dangereux et empêchés, on sait que les demandeurs d’asile déboutés restent et travaillent, sous population aux sous-droits de travail, inaugurant la déréglementation annoncée.

Lundi 24 avril.
Je pense au grand Lombard, aux choses à faire pour notre conscience dans un sens nouveau, ces choses dont il parlait dans les années 30.
Le sens nouveau, et c’est là que 2017 ne ressemble pas trop à 2012, on l’a entendu dans la campagne 2017.
Le sens nouveau, vers plus de justice écologique, sociale, solidaire, on l’a entendu.
Ce sens nouveau promet, à nous, grande majorité, qui n’avons ni richesses ni tellement envie d’en accumuler (donc aucun intérêt immédiat à voter pour des candidats qui favorisent la conservation et l’augmentation des biens de quelques-uns contre la précarité des autres, le prolongement d’une vie de labeur et moins de protection sociale et médicale), ce sens nouveau promet ou promettait, pendant cette campagne électorale, quelque chose comme un avenir désirable, promettait du mouvement, une bifurcation dans l’ordre figé des choses, un peu de bonheur à envisager.

Bien sûr la division des candidats du sens nouveau, du mouvement, du plus de justice et d’égalité, bien sûr cette division a été fatale et elle est notre scandale.

Malgré la division, étant donné que nous sommes infiniment plus nombreux à ne pas avoir et donc à ne pas souhaiter envers et contre tout conserver, étant donné qu’il est infiniment plus cohérent que nous désirions plus de bonheur, de temps libre, de santé accessible qu’autre chose, comment comprendre que tant de votants désirent contre eux-mêmes  ?

Sur les quelques soixante pour cent de votants (Macron, Le Pen, Fillon), mettons que vingt pour cent au moins n’appartiennent pas à la classe pour laquelle ils ont voté, n’y appartiendront jamais et se verront imposer par le candidat de leur choix des mesures prêtes à se retourner contre eux.

Passons sur les quelques coups fourrés que jouent les psychologies : le désir d’appartenir à telle classe qui va jusqu’à l’identification à celle-là, par delà son intérêt ou celui de tout son groupe, l’habitude ancienne et rassurante de voter pour qui possède un appareil de parti et quelque chose d’autre, indéfinissable, une « stature », l’indifférence et tout un tas de ses branches, tout un tas de ses conséquences (on se fiche de nous, et on vote pour un candidat présenté comme anti-système, on vote par adhésion à une image qui semble nouvelle, lisse et propre, sorte de miroir impossible et rêvé, on s’abstient, etc).

Que reste-t-il dont on n’arrive pas très bien à saisir le mouvement, ou plutôt l’absence de mouvement ?
Quel est le plus gros des coups fourrés ?
Celui qui les réunit tous ?
Une manière de ne pas pouvoir s’envisager heureux ?

Est-ce que ça ne va pas de pair avec ce dont Saâ faisait l’expérience, ce garçon de 16 ans, parti de chez lui tout petit pour des raisons qu’on veut comprendre et auxquelles, pour les comprendre, on n’applique que des catégories de pensée qui nous sont propres et proches, est-ce que ça ne va pas de pair, cette impossibilité à s’envisager heureux, avec ce dont Saâ faisait l’expérience : ils n’ont pas beaucoup d’imaginaire, ces gens-là, remarquait-il quand devant lui on mettait en doute ses morceaux d’histoire, son âge, ses silences et ses oublis.

Ne pas avoir beaucoup d’imaginaire, un pli qui se retourne contre Saâ et contre nous.

Incapables de bifurquer, de faire l’effort de penser ailleurs, de penser autrement, de penser où nous ne sommes pas encore.
Parce que c’est un effort ?
Oui, peut-être, parce que c’est un immense effort.
Comparable, cet effort, à celui que refuse de faire le névrosé, effort qu’il voudrait faire pourtant mais il a cédé une fois sur son désir et la route est prise et comme il est difficile, l’effort contraire.
La vieille pulsion de mort, celle qui nous laisse à l’endroit où nous étions, pieds fichés dans la boue ou le ciment. Chez Ovide, il est souvent question de ces corps qui pour échapper à une forme figée se figent de nouveau, dans l’écorce ou la roche. C’est que le figement nous menace de tous les côtés. Parfois, quand même, le corps transformé vole ou se liquéfie, libre et mobile.
Un risque à prendre.

Ce risque, quand il s’agit de la vie quotidienne, je trouve que rien ne le résume mieux que ce que disait Antton C., conseiller municipal à Baigorri, village qui accueillait l’année dernière une quarantaine d’exilés, le risque, c’est de voir son quotidien bouleversé.
Soit on a très peur qu’il le soit, soit on adore ça, ajoutait-il.
On a très peur qu’il le soit puis on adore ça.
Accueillir donc soi-même comme un autre, un soi-même étranger qui pense étrangement. Qui va bouleverser les représentations dans lesquelles nous sommes à notre aise.
Un soi-même étranger qui pense qu’il peut être mieux protégé, plus solidaire, moins cupide, plus reposé, moins anxieux.
Que ce n’est pas impossible.
Il n’est pas facile à accueillir, celui-là.
Celui qui fait des choses pour sa conscience, qui accomplit des devoirs nouveaux, des devoirs plus hauts, comme disait Vittorini en 1937.

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