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Billet de blog 25 janvier 2026

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au coeur de nos entrailles, 4

J’ai fait une photo du ciel sous les arbres du parc, parc derrière lequel se dresse la façade de l’hôpital, façade sur laquelle, chaque fois, je cherche à retrouver la fenêtre, vue du dehors, de la chambre 545, celle qui donne sur les îles, le château, l’Estaque, le tunnel, la ville, la ville que j’aime.

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Nous ne sommes que ça, ou nous ne sommes que là, mais nous y sommes. Hôpital Nord, j’attends, une fois encore, devant la porte du bureau de L.

Ange est devant l’ascenseur, juste à côté. Ange fait le ménage des chambres. Deux ans et demi auparavant, je trônais tout en haut du lit inclinable autour et au-dessous duquel, chaque jour, dans ma petite chambre du 5ème étage, au lave-pont, il frottait. 

Ange dit : on est là. Il ne dit rien d’autre. On est là. C’est vrai, on est là. On y est toujours, même quand le monde, tout autour, s'affole. Quand rien ne va plus. Ange parle de celles, parmi les soignantes, que j’ai connues ici. Il parle de l’une en particulier. Un cancer. Tu vois qui ? Je vois qui. Il parle de celles qui sont parties. Il parle du quotidien. Faire et refaire. On est là. 

Avec les aide-soignantes, au moment des constantes, nous évoquions le dehors, la mort de Nahel, les émeutes, les feux d’artifice. Les trafics : on a acheté un petit appartement puis des gars se sont installés dans de gros fauteuils, en bas des immeubles, contrôlant les allées et venues, comment veux-tu qu’on le loue ou qu’on le revende ? Les 12 heures récemment votées ? Elles conviennent à celles qui n’ont pas d’enfants. Nous évoquions la grossesse de la cadre de santé, la maladie de X - vous voyez qui ? Je vois qui. Les vacances, les arrêts maladie à remplacer, à cinq heures du matin mes veines roulaient et je pleurais d’un coup alors que je souriais l’instant d’avant, je souriais l’instant d’avant et j’avais une peine infinie maintenant pour cette pauvre veine toute bleue qui roulait et qui roulait. Elle était, la veine, douée d’une identité bien à elle, elle était une enfant et l’enfant ne faisait pas ce qu’il fallait. Elle était fatiguée, c’est elle qui pleurait et pas moi, mais c’était fini, déjà : il n’y a plus de sel, on est livré le jeudi et le mardi il n’y en a plus, on commentait, même si je n'étais pas concernée car je ne mangeais pas encore, les plateaux repas et surtout, surtout, les faux œufs au plat, du blanc, du jaune au milieu, comme du plâtre, et la course pour les draps, et les mini disputes, les histoires comme il y en a partout, j’adore les histoires, ce jeune homme qui vient d’entrer dans le service dont on dit que c’est une balle qu’il a reçue, la famille de ce patient, pénible comme tout, - ah, les cris dans la nuit ? Et les lits qui ne roulent pas, et la perche à transfusion qui ne roule pas mieux, et la porte de la chambre qu’il faut pousser de toutes ses forces pour l’ouvrir. Et merci, merci de rentrer dans la chambre avec la petite lumière frontale, la nuit. Merci.

Ah si vous aviez été à l’IPC, les portes, elles s’ouvriraient comme ça, devant vous, à peine vous vous présenteriez. Sans les toucher. On rit.  

Chaque matin, très tôt, DB. passait dans la chambre et disait, après avoir constaté que le pancréas cicatrisait : un jour passé, un jour gagné. 

Je réécris l’histoire ? Peut-être il ne l’a dit que quelques fois ? C’était un talisman que cette phrase. Ça signifiait que nous nous éloignions du risque majeur. Ça signifiait autre chose, qui transformait, peut-être pour toujours, ce qu’on peut penser ou comprendre du temps. 

J’avais jusque-là considéré le passé perdu et le futur à gagner. Je vivais l’inversion de mon rapport au temps. Le passé se révélait un gain. Sur lui, on s’appuyait. Tandis qu’on avançait, rien n’était inquiétant. Le passé avait été fragile. Rétrospectivement, on pouvait trembler. Le passé n’était plus incertain. Le futur nous attendait. C’était magnifique. 

Passé et futur, même tremblement, même assurance. J’aimais la ligne qu’ils traçaient et je la vois faire retour sur elle. La ligne fermée protège le petit secret, au fond du ventre. Les rituels, ce sont les phrases talismans et l’attente de l’infirmière quand la douleur se réveille. La certitude, c’est que même si tout le monde est débordé, on est là pour moi. 

On est là, comme dit Ange.  

Deux ans et demi plus tard. Croiser C. dans le couloir, après Ange. C. est kinésithérapeute. Avant même que je repère l’émotion, mes yeux se remplissent de larmes. C’est chaque fois la même chose. On dirait que devant C., il n’y a aucune force de l’habitude qui vaille. 

Je la devinais paraître à la porte et faisais semblant de dormir pour échapper à la torture. Nous marchions dans ce même couloir, aller, retour, corps plié, poussant la perfusion, chaque pas nous coûtait le monde entier. Je l’écoutais et aujourd’hui encore, alors que j’oublie tant de choses de la vie qui va, je me souviens du prénom de ses enfants et de chacune des anecdotes racontées à leur sujet. Elle vient dans mes rêves, plus blonde que les blés. Elle se tient là et j’éclate en sanglots. 

Plus tard, d’autres kinésithérapeutes m’ont observée marcher. C’étaient dans d’autres couloirs. Le couloir, implacablement, faisait pousser les larmes. Un pas, les yeux embués. Soulever le diaphragme, avec peine, difficultés incroyables, encore un peu, encore un peu. 

Je vais prendre le bus 97, le Jet, celui qui rentre à Bourse directement, par l’autoroute. Il est bondé, je reste debout. Avant ça, j’ai fait une photo du ciel sous les arbres du parc, parc derrière lequel se dresse la façade de l’hôpital, façade sur laquelle, chaque fois, je cherche à retrouver la fenêtre, vue du dehors, de la chambre 545, celle qui donne sur les îles, le château, l’Estaque, le tunnel, la ville, la ville que j’aime. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.