J’étais invitée, par leur professeur, chez des gamins de seconde et de première au lycée Victor Hugo, à Marseille. Les premières sont technologiques. Les secondes, inscrits à l’option langues et cultures de la Méditerranée. C’est en latin que j’interviens, c’est plutôt en français traduit du latin d’Ovide que j’interviens. Nous lisons la métamorphose des paysans lyciens en grenouilles : les paysans n’ont pas voulu que Latone assoiffée, errante, exilée, pourchassée, boive à leur source. Non seulement ils ne l’ont pas laissée boire le bien commun, dit Ovide, mais ils ont gâché l’eau, en sautant dedans pour faire remonter les boues. L’exilée était une déesse. Ce sont des choses qui arrivent. Sa douleur se change en colère. Et les paysans, depuis, coassent.

Je lisais et expliquais la métamorphose des paysans lyciens aux adolescents. Cependant, la mairie de Paris non seulement ne prêtait pas ses abris mais en plus, sous un des seuls abris, porte de la Chapelle, où se couchaient les exilés, errants venus du monde entier, avait fait poser de lourdes pierres pour empêcher les corps. La mairie de Paris ? Digne des boues lyciennes. Ce samedi 25, pour la troisième fois, les tailleurs de pierre venaient transformer la pierre. La police les arrêtait en plein travail collectif, compagnons, pierreux et migrants. Ensemble on se fait une place pour s’allonger. Ensemble on travaille. Ensemble on dit non aux boues que d’autres cherchent à faire remonter.

Un jeune homme a écrit : quand mon frère me trahit je me penche vers Dieu. Il est question de frère qui trahit. Dans le texte de ce jeune homme, le frère qui trahit, c’est qu’il ne veut pas offrir un de ses poumons à son frère asphyxié. Alors quand mon frère me trahit, je me penche vers Dieu, a écrit le jeune homme. Dieu donnait le poumon pour respirer, dans le texte. Le professeur a dit : c'est beau, cette expression. Je me penche vers Dieu. Me penche. Puisque tu te penches, ça veut dire que le dieu est en bas, il est comme un petit enfant. Et pas en haut comme un super héros. Un petit enfant nous permettait de respirer, soudain - et dans la classe, un ange passait.

Samedi 25, à Irun, deux jeunes garçons franchissaient dans une clio blanche la frontière. La clio les laissait plus loin sur la route de la corniche, leur donnait des conseils pratiques : les bus, les gares. Tu t’arrêtais : avaient-ils besoin de quelque chose ? Quelque chose te disait qu’ils avaient besoin de quelque chose et qu’il valait mieux pas qu’ils errent seuls. Attendez je vais me garer. Pendant que tu te garais, une voiture s’est arrêtée à son tour. Avaient-ils besoin de quelque chose ? Les garçons faisaient le signe de la victoire, bras levés. Le conducteur, dans la voiture qui repartait, leur souhaitait la meilleure des chances. Ils cherchaient une gare. Quand tu leur as apporté des vestes bien chaudes à la gare où ils attendaient, l’un un bus pour Lyon, l’autre un train pour Paris, ils t’ont serré dans les bras. Ils ont raconté : après ton départ, sur la corniche, une autre voiture s’était arrêtée : avez-vous besoin de quelque chose ?

Cependant, les solidarités étaient partout officiellement attaquées, de la vallée de Roya à Calais. Une maire avait imaginé un arrêté interdisant la distribution de nourriture à qui en avait besoin. Un recours devant la justice avait annulé l’arrêté lycien, si on veut - un de ces arrêtés propre à faire remonter les boues de l’histoire.

Non moi j'écris pas.
Pourquoi ça ?
Parce que je suis pas un rappeur. La table là bas, ce sont les rappeurs. Ils ont de la plume. Moi je suis pas un rappeur.
Qu'est ce que tu es ?
Un dépourvu.

Bien sûr ce n’était pas vrai : celui qui dit qu’il l’est et qui le dit comme ça ne l’est pas.

Ce garçon un peu moqueur, ou mal à l’aise, qui a répété trois fois qu’il avait la flemme d’écrire a écrit pourtant ; dans son texte une femme se présentait devant la loi des hommes pour le droit à avorter de l’enfant qu’elle portait parce que l’enfant qu’elle portait était l’enfant de Lacune et de Famine ; la loi des hommes lui disait : non tu dois garder ton enfant ; alors elle se présentait devant la loi des dieux et la loi des dieux lui disait : non tu dois garder cet enfant qui est l’enfant de Lacune et de Famine ; alors c’est l'enfant lui-même de Lacune et de Famine qui faisait dans le ventre de la femme une révolution et avec la révolution produisait une gigantesque métamorphose, une métamorphose totale de la loi des hommes et des dieux et du monde, l’enfant ne s’est pas présenté, il ne voulait pas naître enfant de Lacune et de Famine, l’enfant ne s’est pas présenté, il a choisi de s’avorter, s’avortant il roulait le monde entier dans la métamorphose et dans l’embrasement. Le monde explosait, quelque chose comme ça.

Vous, vos montres au poignet, vous et vos costumes qui nous feraient manger toute l’année, vous et vos salaires qui n’ont pas l’air de suffire, qu’est-ce que vous diriez à l’enfant qui a écrit l’histoire de l’enfant de Lacune et de Famine qui ne pouvait pas se présenter au monde ? C’était la nuit de Marseille, tout près des Réformés le vent soufflait, je regardais passer la séquence, sur un tout petit écran, de ce moment où, à des personnes qui se décrivaient épuisées, le candidat le plus dépourvu qui soit, c’est à dire un de ceux qui a les mots les plus faux qui soient, expliquait qu’il fallait travailler plus et quand les personnes fatiguées insistaient (c’est terriblement fragile, l’humain et nous, c’est auprès de l’humain et avec de l’humain qu’on travaille), répondait : vous voulez donc que je fasse de la dette ?

On allait voter dans une trentaine de jours, un peu moins. Les mots avaient en nombre changé de sens. Si ce n’était pas tout à fait le cas, on se chargeait d’en faire des mots de passe, des signifiants de passe, des coups de passe, des sigles, des maux. On disait dette et il était évident qu'il ne fallait pas. On disait idéologie et il ne fallait pas. Idéologie, le fait de penser que devant de l’humain fragile l’humain fragile qui travaille doit le faire tout en finesse. On devenait fou mais pas tous, pas du tout - loin de là.

Salle des profs, lycée Victor Hugo, Marseille. Tu vois qui c’est, Mohammed *** ? Oui, un barbu. Barbu ou pas. Maintenant il vient en kamis. Allons bon. Ce qui me gêne, je leur ai distribué les flyers pour les portes ouvertes, il griffonnait le visage de chaque photo de femme. Il le faisait ouvertement. Tu m’enlèveras pas de la tête que tout ça c’est une façon de maîtriser des pulsions qu’il ne maîtrise pas. C’est vrai, ça le travaille. Chacun sa manière. Certes, c’est pas la meilleure. Mais bon, depuis quand c’est pas compliqué, l’adolescence ? Soupirs.

Le lien, tu me disais. Garder le lien, c’est le secret du soin. Tu travailles à l’hôpital avec les gens les plus dépourvus de temps qui soient : ceux qui sont sur le point de perdre la vie. Ils n’en ont plus pour longtemps. Pourtant, tu le dis, ce n’est jamais la fin. La fin de la vie c’est encore et c'est toujours la vie - même les montres à 10.000 sont totalement dépourvues qui se contentent de donner l’heure. Personne ne sait ce que c’est, le coeur de la durée. De combien de choses tendres et fragiles, d’étapes, de chutes, de relaxes, de contradictions et d’étonnements est faite la moindre durée.

C’est peut-être parce que nous avions lu la métamorphose des paysans sautant dans la boue pour que Latone et ses deux petits, qui tendaient des bras suppliants, ne puissent pas boire l’eau de la source, c’est peut-être parce que nous avions commenté : ils empêchent la déesse d’avoir recours à quelque chose de vital, ils lui refusent un secours vital, c’est peut-être qu’on a beaucoup répété l’adjectif vital, et quelqu’un a même demandé s’il le comprenait bien, est-ce que c’est un besoin de vie, oui, un besoin de vie, c’est peut-être parce que nous avions insisté ainsi que plusieurs textes se sont trouvé une situation adéquate : à l’hôpital.
Le poumon.
Non mon frère, disait le frère du garçon qui avait un besoin vital, au pays des contes, d’une greffe du poumon. Mais bonne chance, mon frère, que Dieu soit avec toi. Et Dieu en effet s’en mêlait.
Une autre fois, dans le texte d’une jeune fille, c’est du sang qu’il fallait donner. Non ma fille, disait un père, et bonne chance. C’est alors, écrivait la jeune fille, c’est alors qu’un père refusait qu’un étranger donnait. Un étranger a entendu et il a dit à l’hôpital : moi je vais lui donner mon sang. Mon sang, je vais le lui donner.
Le sang de l’étranger circule dans mes veines, disait la jeune fille du lycée Victor Hugo, à Marseille.

L’hôpital, encore et encore, au pays des contes, c’est le lieu où le médecin chef est riche, autoritaire, pressé et ne veut pas faire de la dette. La jeune fille qui a écrit nous lit le texte avec grande conviction. L’infirmier est le personnage intermédiaire. Il insiste pour que le médecin chef soigne mal gré qu’il en ait la jeune fille accidentée, renversée par un camion et dans un sale état. Le médecin chef est aussi charismatique qu’un candidat républicain aux élections présidentielles. Non, on ne va pas perdre du temps et du travail et de l'argent et du sang pour une fille pauvre qui a tout juste la CMU. La fille meurt, et on voit, dans le texte, l’enveloppe, à la morgue, se fermer sur elle. L’infirmier insiste : qui était cette fille, il faudrait pouvoir lui rendre un hommage. Du moins connaître son nom. L’infirmier cherche, l’infirmier trouve : c’est la métamorphose de la situation. Elle était la fille non reconnue, parce qu’issue de liaison adultère, du médecin chef de l’hôpital, celui qui ne veut pas faire de la dette. Le médecin chef de l’hôpital, au pays des contes tragiques, conclut la jeune fille qui nous lit son texte, ne s’en remettra jamais.

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