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Billet de blog 28 janvier 2026

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au coeur de nos entrailles, 5

Me voici donc dans le même service et la même chambre que deux ans auparavant. Mes sentiments sont ambivalents. Les souvenirs corporels m’assaillent. Deux, surtout : la soif intense, de jour, de nuit, et ce corps, plié sur lui-même, incapable de se dresser.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Au mois de mai 2025, j’étais, ici même, hospitalisée une deuxième fois. La ligne du temps étant ce que j’en fais, je ne me résous pas à raconter les choses dans l’ordre chronologique. 

Au mois de mai 2025, c’était une deuxième fois - on ne croit pas si bien dire. 

Me voici donc dans le même service et la même chambre que deux ans auparavant, aux mêmes petits soins des mêmes infirmières et des mêmes aide-soignantes. Mes sentiments sont ambivalents. Les souvenirs corporels m’assaillent. Deux, surtout : la soif intense, de jour, de nuit, et ce corps, plié sur lui-même, incapable de se dresser. Je ne peux pourtant pas cacher la joie des retrouvailles. Les infirmières de nuit, les bavardages lors des constantes, ma fille poursuit ses études de médecine à Aix, je croyais que c’était en Roumanie, c’est vrai, il en était question, les enfants, le rythme de travail, et bien sûr il m’a fallu accepter d’être de nouveau ce corps qui ne peut se conduire, d’entendre qu’on n’a pas grossi, mais je ne peux la cacher, la joie des retrouvailles. 

Je suis ici, de nouveau, deux ans plus tard, sous l’aile et la protection de DB, dans son service, même si c’est par le docteur S que je viens d’être opérée cette fois. Il s’agissait d’installer un Stent sur la veine porte, bouchée depuis la première opération. Le sang n’allait pas au foie, ou difficilement, la veine sous tension créait et rejetait de l’ascite, l’ascite gonflait mon ventre, s’infectait. 

Au même moment, en cette fin de printemps 2025, mon amie, traductrice du grec, Myrto Gondicas, subissait, à Paris l’opération que j’avais vécue, moi, en juin 2023.  

C’était encore une deuxième fois. 

C’est un cancer qu’on dit rare que nous avons eu, Myrto et moi, à deux ans d’écart. Un cancer des voies biliaires. Cholangiocarcinome est son nom savant. L’opération, une chance quand on peut la pratiquer, est délicate, elle s’appelle duodéno-pancréatectomie céphalique, on la résume par ses initiales, DPC, elle consiste en la résection d’une partie du pancréas, du duodénum et des voies biliaires. 

Et plus, si affinités. 

Une grosse opération, avait prévenu DB, qui voulait que le moral soit à la hauteur de l’entreprise. Je fais 50 pour cent du travail, vous faites le reste. 

Myrto, ou le corps de Myrto, a lâché. Le diaphragme s’est effondré. La couture du pancréas n’a pas tenu. L’ascite s’est emparé de son corps. Les reins n’ont plus fait le travail. Myrto n’a pas survécu à l’opération. 

Je vivais jour après jour, de loin, la maladie de Myrto, à qui je ne pouvais parler puisqu’elle était en réanimation. J’égrenais, sans pathos, chaque instant qui m’avait écartée, moi, du gros danger, à force de temps passé, de temps gagné. Je voulais partager la phrase de DB, je fais 50% du travail, vous faites le reste, parler du diaphragme, du couloir et des efforts qui valent la peine. Je n’aurais rien dit de la pierre installée dans mon ventre, pour laquelle on m’opère en ce mois de mai 2025, du nœud empêchant le sang, du nerf, coincé sous le colon, qui se tord parfois à me couper le souffle, diffusant une douleur paralysante dans les épaules et la nuque. 

DB dirait un mot. Un mot et Myrto serait guérie. C’était idiot. Je n’allais pas plus loin. C’était idiot mais c’était obsédant. Je suivais l’épopée de Myrto, jusqu’à la chute, au mois de juillet. 

Nous avions été sur le gouffre et ne regardions pas en bas. 

Tout se passait comme si la maladie frappait au même endroit, ou presque. Une deuxième fois. Je luttais contre ce sentiment au nom de tout ce que j’ai dit, déjà : les maladies sont ce que nous partageons, collectivement, en ce début de XXIème siècle et peu importe comment elles se distribuent. Nous avions, je disais à Vincent, quant à nous, passé l’épreuve les yeux fermés. L’air dans les poumons, la vie restait lovée au cœur du ventre transformé. Nous avions passé l’épreuve les yeux fermés ? Je dis nous car jamais je n’ai été seule.

Un fil, au-dessus du vide, lâché et tremblant par endroits, vacille. En funambules, guidés par la parole de DB et les gestes de son équipe, sous les encouragements de tous.tes, nous traversions, en aveugles. A présent, à présent seulement, nous voyions l’abime. 

Au moment où Myrto est sur le vide suspendue, nous regardons.  

Myrto. Je dis son nom. L’événement, bien que je l’ai raconté, écrit et réécrit, ne parvient pas à prendre sa place dans la série connue des événements réels, passés, confirmés. La mort de Myrto, après qu’on a trafiqué et couturé les organes qui touchaient la tumeur de ses voies biliaires, je n’y crois pas. Cette non croyance réveille celle en ma propre maladie. Je n’y étais jamais, jamais je ne tombais malade. Je l’ai déjà dit. Jamais on ne voit la déviation. Il n’y a pas de virage. 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.