Notre espérance (5)

Quand on trouve, dans un buisson de rosier, une tige de cucurbitacé, les conversations s’animent, il y a une excitation, se rendre compte que c’est parce que tout le monde, du Soudan, d’Iran, d’Afghanistan, tout le monde l’a en commun : la citrouille.

Miren.
Mardi, je viens te chercher à l’hôpital après une anesthésie dont tu as dit que si tu ne t’en réveillais pas, ce serait une chouette façon de mourir.
Tu me dis que tu te prépares un lexique de toutes les langues : tigrinia, farsi, darhi, pachtoun, arabe, kurde.
Tu me dis tous les prénoms, je n’arrive ni à les noter ni à les retenir.
Ahmid a passé 13 ans en Irlande, il parle espagnol et anglais. Il est iranien. Il n’a aucune chance pour l’asile.
Tu me dis n’avoir jamais posé une question à aucun d’entre eux. Ni sur leur voyage, ni sur les raisons de leur départ. Ni sur leur famille.
Tu as fait des marches en montagne avec eux. Avec Kajer Ghu, tu t’entends particulièrement bien, c’est qu’il aime la montagne autant que toi.
Tu n’as pas demandé mais tu as beaucoup lu sur la situation au Soudan, en Erythrée.

Tu te souviens : quand tu es allée au Burkina, à vélo, avec ta copine, en 1983, tu avais pensé que c’était presque un rite initiatique de désirer partir. De partir. Et puis tu vivais au Guatemala, tu formais les instits qui voudraient bien rester enseigner dans les régions humides, et tu l’y as retrouvé, ce rêve de départ. De départ aux Etats-Unis.
Tu as travaillé à Wallis et Futuna : encore il fallait partir, en France, pas en Nouvelle Calédonie  où les Walisiens sont traités comme des chiens. Les jeunes s’inscrivaient en BTS, à Paris. Parfois, ça tournait mal, ils pouvaient faire la bonniche chez un « oncle»…

Si tu réussis à passer, tu es quelqu’un, il y a ça aussi. Ou il y avait.

Au collège de Baigorri, quand les profs t’ont fait venir pour parler aux enfants, tu as expliqué la situation en Erythrée, au Soudan. Au Kurdistan.
Arrive un moment où rien ne tient : quand la situation est horrible, tu ne peux que foutre le camp
Ce jeune-là, mineur, a perdu ses parents sur la route, avant la Libye.
Ce que tu as dit aux enfants du collège ? Ils ont deux ou trois ans de plus que vous, pour les plus jeunes. Ils ont été rackettés, battus, violés, ils ont risqué leur vie pour venir. Les raisons, pas besoin de les connaître ; pour risquer le tout, la mort, il faut être en désespoir.
Tu as dit : prenez un ballon et allez leur proposer un foot.
Le jour de la chorale au VVF, tous chantaient, guidés par la prof de musique du collège. Hegoak, le poème de Joxean Artze mis en musique par Mikel Laboa. Les élèves et les jeunes du VVF, tous avaient de la même façon le texte du poème sous les yeux, certains ne suivaient pas mais le basque est une langue transparente, si tu sais lire tu le lis.
Tu me montres les photos. Les visages rayonnants des gamins. Tous. Des enfants et des adolescents. Certains ont communiqué, se sont installés le midi, pour le repas, au milieu des invités du VVF. D’autres sont restés timides.
Tu penses que plein luttaient contre les discours entendus à la maison.

Les cours de français au VVF :  ils s’installent comme ils souhaitent, certains viennent, un moment ou les deux heures, partent, reviennent, d’autres on ne les a jamais vus, quand ils ont de l’espoir ils viennent et puis quand ils le perdent…
Tu voulais faire deux groupes, ça n’a pas marché. Difficile de se comprendre pour organiser les groupes.
Tu prends des cours de basque, c’est pour comprendre les chansons que ta mère chante aujourd’hui - elle qui ne t’a jamais parlé le basque.
Alors les cours de français pour les hôtes du VVF : tu te calques sur la progression de tes cours de basque.
Le basque ?

Toi, tu le comprends, le désir de partir.
De foutre le camp.
Tu as toujours eu envie de foutre le camp.
Tu as toujours voulu quitter la France.
Tu as compris que tu avais une langue que tu n’avais pas lorsque tu as vu les Mayas lutter pour la leur.

Fasikao 17 ans, Basir, 17 ans, Arvin joue du violon. Dont le père était ami avec Mohammad, celui qui chante. Eux deux sont venus en avion. Arvin veut faire médecine.

Tu me dis : je ne peux pas imaginer que je ne les verrai plus. Je ne sais pas si c’est ça, l’amitié. J’imagine que l’amitié c’est fondé sur un échange de valeurs communes et je ne suis pas sûre qu’on puisse dire ça. Mais c’est un profond attachement de ma part. Je ne dis pas que c’est réciproque, je ne me pose pas la question. On n’a pas les mêmes codes. L’amitié, tout ça, c’est aussi une affaire de code, on n’a pas eu le temps. Mais réviser, lors les ballades en montagne, ce qu’on a vu en cours. Se présenter, dire son âge, ce qu’on aime, les langues qu’on parle. Apprendre à ne pas saluer plusieurs fois dans la journée. A ne pas dire : comment ça va très bien et vous très bien merci, d’une seule traite.

Dans la montagne, soudain : et ça, comment ça s’appelle ? Qu’est-ce que c’est ?
Et, tous ensemble : UNE FLEUR !
Et quand on trouve, dans un buisson de rosier, une tige de cucurbitacé, les conversations s’animent, il y a une excitation, se rendre compte que c’est parce que tout le monde, du Soudan, d’Iran, d’Afghanistan, tout le monde l’a en commun : la citrouille.

Faire les courses pour le repas de la fête avec Basir et Kajer Ghu. Basir cherche ce qu’il y a de moins cher, on choisit, on nomme les ingrédients, on trouve de la farine de tef. Annie, dans sa cuisine, les Afghans font la cuisine en chantant. On est tellement émus.

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