Coups de théâtre

Aujourd’hui le coeur serré ou tremblante -  pas de peur ("on n’a peur que de la peur," de celle des autres plus que de la nôtre), tremblante d’angoisse, et cette sensation qu’on est dans le trou d’un événement historique mais ce n’est pas tout, que ce trou peut devenir abime, qu’il l’est déjà, abime, que c’est évident pour plein de gens parmi ceux qui cherchent un rivage d’accueil et parmi ceux qui arrangent en maisons les trottoirs, que c’est évident pour ceux, moins entreprenants, qui sont collés à leur maison, tondeuse et rythme triste, pour ceux sur la figure de qui toutes les pertes symboliques reviennent, en boomerang, s’écraser.

Aujourd’hui le coeur serré ou tremblante -  pas de peur ("on n’a peur que de la peur," de celle des autres plus que de la nôtre), tremblante d’angoisse, et cette sensation qu’on est dans le trou d’un événement historique mais ce n’est pas tout, que ce trou peut devenir abime, qu’il l’est déjà, abime, que c’est évident pour plein de gens parmi ceux qui cherchent un rivage d’accueil et parmi ceux qui arrangent en maisons les trottoirs, que c’est évident pour ceux, moins entreprenants, qui sont collés à leur maison, tondeuse et rythme triste, pour ceux sur la figure de qui toutes les pertes symboliques reviennent, en boomerang, s’écraser.

Prophétie qu’on ne nomme qu’à la va-vite : montée des extrêmes-droites en Europe, en même temps, dit comme ça, ce n’est qu’un constat, rien d’autre, c’est la suite qu’on ne se risque pas à envisager, d’autant plus que la montée de ces extrêmes droites va avec une autre montée, à laquelle l’Europe n’est pas étrangère, son envers et son même, un autre extrême, un absolu de la pensée, c’est à dire non pensé, sans limite.

Comme prise dans le noeud d’une relation que pour faire vite on nommerait perverse : vous savez, ces moments où vous entendez de l’autre le contraire de ce qu’il signifie par ses actes, son sourire et ses mots. Vous savez, ces moments où vous êtes soumis à des injonctions contraires, multiples, ces moments où la pensée est empêchée et c’est l’angoisse qui prend le relais.

Hélas ne voir les choses que de très loin par manque d’expertise, écouter le récit, en constater la dramatisation, la mise en scène, les coups de théâtre, garder en mémoire quelques bribes de dialogues signifiants, voir par ailleurs les déplacements, entrevoir comment les blocs tentent de préparer leurs intérêts, ceux-là, derrière l’océan, qui veulent une Europe avec la Grèce c’est à dire sans la Russie, savoir les occidents en guerre, savoir de très loin puis se rapprocher, à la lunette, à la loupe, voir ici à quel point on ne sait pas, ici on préfère imaginer, complotiste, que tout ça est pensé par un esprit cynique parce qu’au moins, ça protège du sentiment de l’absurde qui serre à la gorge, ailleurs adopter un discours prêt à servir, des discours prêts à servir, quand on a fait une bêtise on la paye, ça suffit de toujours tout comprendre, il y a un moment où, enfin, c’est hélas sans intérêt mais c’est hélas le résultat des lignes très fortes qui sont à l’oeuvre, au-dessus, c’est à dire celles dont nous recevons les débris, les bribes qui glosent à propos de l’événement - les réactions, les annonces, les phrases. Les discours.

Aujourd’hui, ce matin, mardi 30 juin, ce trait, évident depuis longtemps mais que les derniers jours aident à révéler : comment un néo-libéral convaincu, qui croit de bonne foi aux institutions, s’est battu pour une idée de l’Europe et un marché sans limite qui selon lui peut porter la prospérité et la paix, comment ce néo-libéral convaincu, démocrate comme il se dit, fier de la paix et des droits de l’homme de chez lui, comme il le dit, comment ce démocrate néo-libéral de bonne foi peut-il sérieusement reprocher à un homme politique démocrate de venir consulter le peuple qui l’a démocratiquement élu pour lui demander son avis sur la suite des décisions à prendre puisque lui, le démocrate élu pour faire ceci, on veut le pousser à faire cela. Que pensent de la situation les électeurs qui l’ont élu pour qu’ils fassent ceci ? Souhaitent-ils encore qu’il fasse ceci ? Ou préfèrent-ils qu’il choisisse cela ? Auquel cas, il verra bien, lui, le démocrate, etc.

Il ne s’agit pas, donc, de néo-libéraux de bonne foi et convaincus, il s’agit d’autre chose. De quoi ? Il s’agit de sauver à tout prix, renonçant aux idéaux au nom desquels, Union, on t'a créée, les banques françaises et allemandes ? La surenchère à propos de ce que devrait payer chaque français si jamais la dette grecque était annulée, varie vite. Demandez au facteur, boulanger, dentiste, voisin et voisine : vous en aurez, des chiffres. 600 euros, non 1000 - mais par mois, par année ? Le dentiste ne sait pas. Peut être par an, quand même, il dit.  

Il s’agit de sauver les banques grecques qui possèdent des bons du trésor ? Cela, c’était en 2010 : Eric Toussaint explique très bien comment on a menti aux membres du FMI pour qu’ils votent, en mai 2010, un prêt insoutenable à la Grèce, au risque (su et anticipé) d’un très grand coût social et économique. Le FMI a pour mission de ne prêter que si la dette créée est soutenable mais ce jour-là on fait signer aux membres du FMI le prêt de 110 milliards à la Grèce et un document qui change au dernier moment les règles, on peut à ce jour prêter en sachant qu’on provoque une dette insoutenable, on peut le faire mais à une condition : dans le cas où les autres pays de l’Union risquent la contagion. On a fait signer, Jean-Claude Trichet a menacé de couper les liquidités, on a laissé aux banques françaises, allemandes, hollandaises le temps de vendre sur le marché secondaire leurs titres grecs, les Chypriotes savent, on a laissé aux banques grecques le temps de se débarrasser de la moitié de leurs titres - la dette est donc avant tout une dette publique. Coup de théâtre qu’un document changeant exceptionnellement les règles. Immense coup de pub sur la dette devenue publique, sur un Etat grec, 2010, incapable, corrompu, qui doit faire les efforts qu’on sait, etc. C’était un temps, après 2008, où on ne pouvait pas communiquer sur le fait qu’on était encore en train de sauver les banques. 2015, immense coup de pub sur les banques, allemandes et françaises celles-là, qu’il faut sauver. Avec les chiffres du dentiste, qu’il a bien entendus quelque part.

Morale, ça fonctionne toujours. Morale en deux temps, comme tout ce qui explique, sur le trottoir, en discussion, dans les allocutions, le monde. En deux temps. Quand tu as fait une bêtise, tu payes. Quand tu as trop de monde chez toi, tu fermes la porte. Les prémisses sont faux, les conséquences dramatiques à tous points de vue mais on dirait  logique et morale préservées. Un leurre. C’est autour de ce leurre que nous tournons, tentant de le déjouer, de l’expliquer, de le dérouler, même quand on est privés de la compréhension précise des mécanismes, même quand on est très impuissants.  L’impuissance : la source de l’angoisse chez ceux qui vivent l’événement à distance, c’est à dire ceux qui se déplacent au distributeur ce matin, sans problème.

D’abord, la peur. La peur que l’autre (ici l’Europe) ressent. L’Europe, c’est à dire les institutions, comme on dit maintenant, au lieu de Troika, qui avait vraiment un nom et une tête de chien, un peu Cerbère, un peu mythologique, finalement ça faisait bien histoire d’horreur. La peur, donc. Oui, la Troika, les institutions, ont peur. Si elles n’avaient pas peur, si elles savaient où elles allaient avec cette histoire de Grèce et de coeur de l’Europe et de futur de l’Europe, elles ne tenteraient pas d’arracher un oui au referendum en refusant une semaine de liquidités et en voulant créer, par l’acte et  les mots, la panique. L’Europe a peur ici comme elle a peur à ses frontières. Les institutions disent le contraire de ce qu’elles savent pouvoir faire, c’est comme un coup, un jeu, elles disent ou font mine de dire qu’elles décideront de la sortie de la Grèce de l’euro - le Grexit, dit-on, encore un mot d’Europe, grec et latin, avec majuscule, ça passe mieux,  c’est dans une histoire, ça fait mythe et histoire d’horreur, avec des monstres, de la magie, ça fait même un peu Harry Potter. Pourtant les institutions sont des adultes et les peuples des enfants. Les institutions menacent de faire sortir (négocient ou font du chantage), pourtant elles n’ont pas la possibilité de faire sortir la Grèce de l’euro. Qu’à cela ne tienne, pas besoin d’armes, on peut changer les règles, on rend ça informel, voir l’exclusion de Varoufakis de l’Eurogroupe, c’est l’arbitraire, l’avis informel, grimé en règlements et en formes. Une inversion : l’informel déguisé en forme. L’arbitraire en règle.
La peur est capable de tout. Elle est capable de faire faire de ces entorses. Elle rend l’indéfendable défendable.

L’indéfendable devient défendable sous le coup de la peur panique. C’est vrai dans quantité de domaines. Devient défendable, démocrate, de se battre contre la démocratie, devient défendable, humaniste et droits de l’homme en tête, de lever des murs et de creuser les mers pour que personne ne circule, devient défendable de prévoir l’appauvrissement des peuples, exactement comme Condé, dans Le Vicomte de Brageleonne chez Dumas, le prévoit : pressurez donc le peuple, le roi a besoin de chevaux de valeur, c’est ce qui fait un roi. Le mur, l’appauvrissement, l’absolutisme anti-referendum sont les valeurs défendables. Pourtant on garde la première grille de lecture, c’est elle qu’on présente. D’où angoisse et sidération.

Il n’y a pas que le système des valeurs que l’on sent renversé - le monde des faits racontés, la fama, la rumeur, le bruit, le monde médiatique, en bref, l’est complètement. Une petite visite rapide à ce qui se dit et s’écrit : comment un discours moral répond à un discours technique, comment une annonce est une réponse ou un avertissement, combien un titre s’amuse en vidant de sens les faits (Tsipras vote en touche, Libération, après l’annonce du référendum), comment une conséquence (une dette insoutenable) est présentée comme une cause, comment une affirmation est reprise et abêtie, assourdie, de quelles métaphores use-t-on, de quel vocabulaire se sert-on (repérer dans Les Echos hier : ils ont gaspillé. Ne gaspille pas la nourriture, disait ma grand mère qui avait vécu deux guerres, la première elle était très petite, gaspiller, on voit la connotation, Christine Lagarde dont l’inconscient est à fleur de peau l’a dit : vous êtes des enfants). Lire dans Le parisien ce matin : « désormais, seul compte le résultat du référendum du 5 juillet, qui validera la volonté des Grecs de rester dans la zone euro ou d'en sortir ». Pas du tout. Pas du tout. Monde des faits racontés et sans cesse  déformés, raccourcis, néologismes, novlangue, usages à un moment donné d’une expression plutôt qu’une autre, tout dessine un monde, un monde par dessus celui des faits.

Un monde volette par dessus celui des faits. Fama, la rumeur, le bruit qui s’accroît, comme le raconte  Ovide. Mais un autre monde encore, de la plus haute importance, celui qui permet la folie qu’on vit, le tout est permis. C’est un monde qui vise l’abstraction la plus grande, c’est un monde fascinant de symboles qui deviennent eux-mêmes des symboles et encore des symboles et la série montante provoque la perte de plus en plus grande de lien avec le monde des faits et des hommes.  C’est un monde de chiffres écrits, jamais échangeables ou alors dans le temps, dans un futur qui devient un passé, presque. Quand tu vends quelque chose que tu n’as pas parce que tu ne l’as pas encore acheté et le vends plus cher que tu ne l’achèteras, l’après devient un peu l’avant, l’acheteur celui qui reçoit l’argent et le vendeur celui qui va payer. Récits d’autant plus fantastiques quand ce que tu vends et achètes n’existe pas plus que l’argent contre quoi tu le vends et avec quoi tu l’achètes. C’est un monde qui se paye le luxe de dire qu’il est super objectif (il n’y a pas d’alternative) et y-a-t-il meilleure preuve de l’inversion du vocabulaire : le monde le plus éthéré et le plus fabriqué se dit le plus objectif, le seul monde. Le monde des bulles tout en haut : pas d’alternative, mais raison et logique et objectivité ? Une idéologie de la bulle qui se prend pour la terre. Une idéologie fondamentaliste. Restons simplement au niveau du discours, et voyons comme on est un peu fous.







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