Féminisme sous tutelle : Quand les institutions libérales récupèrent nos luttes
Il y a une illusion tenace qui continue de ronger le mouvement féministe : celle de croire que l’on peut obtenir une véritable émancipation en collaborant avec des institutions fondamentalement libérales. Lorsqu’on parle des structures publiques françaises comme les mairies, les conseils départementaux ou régionaux, on oublie trop souvent qu’elles ne sont que les relais d’un système qui n’a rien de féministe.
Libéralisme vs. Capitalisme : Pourquoi les institutions publiques ne peuvent pas être féministes
Il est essentiel de distinguer le libéralisme du capitalisme, même si les deux notions sont intimement liées. Le capitalisme désigne un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’accumulation du profit. Le libéralisme, lui, est une doctrine politique et économique qui défend la liberté individuelle, la libre entreprise, et la limitation de l’intervention de l’État dans l’économie.
Ce qui est intéressant, c’est que même les institutions publiques censées servir l’intérêt général sont, en réalité, soumises à une logique libérale. Qu’elles soient dirigées par la gauche ou par la droite, ces institutions appliquent des politiques libérales pour répondre aux exigences budgétaires de l’État. Elles doivent justifier chaque euro dépensé selon des critères de rentabilité, de productivité, et de « bonne gouvernance ».
Pourquoi le féminisme institutionnel est une imposture
Les projets féministes qui cherchent une légitimité en passant par ces institutions se retrouvent immédiatement pris au piège. La recherche de financements et de subventions devient une quête de conformité. Un projet féministe qui dérangerait trop, qui s’attaquerait véritablement aux structures de pouvoir, serait automatiquement disqualifié sous prétexte d’être « trop radical » ou « trop politisé ».
En réalité, on demande aux associations féministes de prouver leur efficacité par des indicateurs de performance, des statistiques, des dossiers bien ficelés qui doivent démontrer une utilité mesurable. L’objectif n’est pas de transformer la société mais de remplir des cases administratives pour obtenir une subvention.
Les institutions locales, tout comme l’État, sont contraintes par des logiques de réduction des dépenses publiques, de rationalisation des coûts. Elles ne financent que ce qui ne remet pas en cause l’ordre établi. Elles préfèrent des projets « soft », qui parlent d’égalité salariale ou de parité dans les conseils d’administration, plutôt que des initiatives qui dénoncent frontalement le patriarcat ou qui cherchent à démanteler les structures de domination.
Les élues-pions : Des communicantes sans pouvoir réel
Et que dire de ces élues soi-disant féministes qui prétendent porter nos revendications au sein de ces institutions ? Leur pouvoir est quasi inexistant. Elles sont des figurantes de luxe, des pions qu’on place là pour donner l’illusion d’un engagement progressiste.
En vérité, leur rôle se limite à la communication. On leur donne des titres, on leur permet de faire des discours lors d’événements publics, on leur confie des interventions creuses où elles peuvent étaler leurs belles intentions. Mais dès qu’il s’agit de prendre des décisions concrètes, elles sont écartées. Les vraies décisions sont prises par des bureaucrates obsédés par la rentabilité ( les " bonnes économies") et la bonne gestion administrative.
Ces élues sont là pour permettre aux institutions de se donner une image progressiste sans avoir à changer quoi que ce soit de leur fonctionnement réel. Elles servent de vitrine, d’alibi pour faire croire que l’on s’intéresse au féminisme, alors que rien de ce qui pourrait réellement bouleverser les structures de pouvoir n’est pris en compte.
Les associations féministes : complices ou victimes de la logique institutionnelle ?
Mais les institutions ne sont pas les seules responsables dans cette mascarade. Certaines associations féministes se rendent elles-mêmes complices de cette récupération. Par intérêt personnel, ou par naïveté, elles viennent chercher des subventions auprès de ces mêmes structures qui, en réalité, neutralisent leurs actions.
Derrière cette quête de financements se cache souvent un désir de légitimité, un besoin d’exister sur la scène publique, parfois à n’importe quel prix. Beaucoup d’associations finissent par se conformer aux attentes des institutions, acceptant des compromis qui diluent leurs messages et leur impact.
En cherchant désespérément à répondre à des critères administratifs et à satisfaire des logiques bureaucratiques, elles se détournent des vrais enjeux, se contentant de projets qui ne remettent en cause aucune structure de pouvoir. Plutôt que de provoquer un changement radical, elles participent à la démobilisation du mouvement, en restant dans des cadres qui ne dérangent personne.
Ces associations sont parfois les premières à instrumentaliser le féminisme pour obtenir des financements, acceptant les règles du jeu libéral en espérant en tirer des avantages matériels, tout en prétendant servir la cause. Dans ce cadre, l’autocritique devient difficile, car les fonds reçus viennent valider l’idée que l’on travaille « pour la bonne cause », même si, dans les faits, on perpétue le système.
Neutraliser la lutte par l’image
Les élues-pions sont au service d’un système qui :
- Les met en avant lors d’événements publics, leur confie des interventions symboliques censées « promouvoir l’égalité » sans jamais rien transformer.
- Les laisse jouer les influenceuses institutionnelles, avec des tweets engagés et des photos de solidarité de façade, tandis que les décisions réelles sont prises par des technocrates dépolitisés.
- Les utilise comme caution pour disqualifier les mouvements féministes radicaux, en les présentant comme trop extrêmes, trop irréalistes, trop exigeants.
Elles ne sont pas des alliées. Elles sont des instruments de neutralisation, payées pour entretenir l’illusion d’un féminisme institutionnel qui serait compatible avec l’ordre libéral.
Complicité ou aliénation ?
Certaines élues sont peut-être sincères. Peut-être qu’elles pensent vraiment pouvoir changer les choses de l’intérieur. Mais peu importe leurs intentions. Le simple fait qu’elles acceptent de jouer ce rôle de communicantes sans pouvoir réel démontre leur impuissance. Elles sont complices d’un système qui transforme le féminisme en une vitrine vide.
Les associations féministes, quant à elles, en recherchant une légitimité par l’argent public, participent à cette même aliénation. Elles se soumettent volontairement ou par ignorance aux règles de ce jeu pernicieux, au détriment d’une émancipation véritable.
Que faire ?
Il est temps de sortir de cette logique institutionnelle. De comprendre que chercher l’aval de ces structures, c’est participer à sa propre dépolitisation. Tant que le féminisme cherchera à plaire à des institutions qui ne veulent pas de sa radicalité, il restera un jouet entre les mains de ceux qui ont tout intérêt à ce qu’il ne représente plus une menace.
Il faut se détacher de cette quête de légitimité institutionnelle. Refuser les financements qui ne servent qu’à neutraliser nos luttes. Rejeter les compromis qui finissent par nous rendre complices de notre propre invisibilisation.
La lutte féministe ne doit pas devenir un spectacle ( outil de communication vide au sein des constitutions). Elle doit être une rupture, un refus de collaborer avec ce qui perpétue l’oppression, une action directe qui refuse de se laisser corrompre par le mirage institutionnel.
Marie K.
Post-scriptum 1 :
Cette illusion d'émancipation s’accompagne d’un autre obstacle majeur : la rigidité des institutions, qui, par leur fonctionnement bureaucratique et hiérarchisé, empêchent toute transformation véritable. Travailler au sein de ces structures, c’est accepter de se conformer à un système figé, où les leviers de changement sont réduits à une rhétorique vide. À l'intérieur comme à l'extérieur, les projets féministes soumis à ces institutions sont contraints par des processus rigides, qui, loin de défier l'ordre établi, renforcent ses mécanismes. Il devient dès lors difficile de mener des actions véritablement subversives quand les subventions sont conditionnées par des projets peu risqués et une politique de communication soigneusement maîtrisée.
Post-scriptum 2 :
Cette rigidité des institutions ne se limite pas seulement à leur fonctionnement administratif. Elle empêche toute véritable transformation, car, à force de se plier à des procédures rigides, ces institutions ne font qu’organiser la gestion des inégalités existantes. C’est pourquoi un projet d'émancipation féministe, véritablement radical, ne peut être porté à bien dans ces cadres ; il se verrait limité, encadré, et réduit à une simple gestion des rapports de pouvoir qui restent inchangés. L’émancipation reste un leurre tant que ces structures ne remettent pas en cause les logiques dominantes.