Les subalternes doivent parler pour un Liban équitable et inclusif

Au Liban, l’ennemi est pluriel et fait partie de nous. Mais qui est le « nous » ? Les femmes libanaises et les réfugiés au Liban incorporent l'injustice d'un système qui se montre démocratique.

Les subalternes doivent parler pour un Liban équitable et inclusif

Les Réfugiés

L’unité nationale se fait toujours contre un ennemi extérieur. Mais au Liban, le pays qui échappe à toutes les théories politiques classiques, l’unité nationale se fait contre des ennemis intérieurs. D’ailleurs, dans ce contexte nous nous demandons si une unité nationale existe, puisque l’ennemi est pluriel et fait partie de nous. Mais qui est le « nous » ?

 Le « nous » au Liban représente généralement la communauté confessionnelle, cette appartenance est imposée à tout un chacun, où l’individu se fond dans le collectif. C’est la communauté confessionnelle qui porte l’individu, qui lui assure une ascension sociale, une mobilité et une visibilité politique. Ainsi, le système politique libanais s’inscrit dans la lignée des démocraties consolidatrices pour s’adapter à ce communautarisme social et religieux et en même temps pour assurer la représentation et la participation des différentes composantes de la société libanaise dans le gouvernement du pays.

Cependant et sans rentrer dans les détails, chacune des communautés a son lien et soutien international, donc le rapport de force entre elles, change selon un échiquier local, national certes, mais aussi régional et international, qui n’épargne pas le Liban de ses crises. La guerre civile libanaise en témoigne. Le point qui nous semble important à relever ici est qu’une violence radicale armée inter-groupes, peut surgir à n’importe quel moment où l’objet de ressentiment commun, externe au groupe, est affaibli. Cette violence armée fut cristallisée dans la guerre libanaise. Cette guerre a divisé le pays et continue à le diviser en différents courants politiques, mais aussi en partis politiques et groupes pro-palestiniens et anti-palestiniens. C’est une des raisons pour laquelle le dossier pour les droits sociaux et économiques des réfugiés palestiniens reste enterrer.

Aujourd’hui au Liban, Libanais et Palestiniens pensent la guerre sans pouvoir panser les blessures. Les conséquences furent graves pour les deux partis. On assiste du côté libanais à l’arrivée au pouvoir des « héritiers de la guerre » qu’on nomme en arabe Oumara’ al-harb. Du côté palestinien, une exclusion totale, voir un rejet de la vie sociale et politique libanaise bien sûr sous plusieurs prétextes et leur implication dans la guerre libanaise n’est sans doute pas un. Nous arrivons ainsi au paradoxe libanais : Comment peut-on alors prétendre à une démocratie, à un État moderne au Liban, en n’accordant pas de place à l’individu, en le privant de devenir un acteur politique en dehors d’une appartenance communautaire, en marginalisant, voire discriminant des Palestiniens nés sur son territoire, de surcroît issu d’un mariage mixte.

Sans une volonté politique libanaise et la conception d’un processus de justice transitionnelle entre les différentes composantes de la société libanaise : nationale et étrangère, l’ombre de la guerre civile va toujours flâner pour maudire la société.

De ce fait naissent deux groupes incluant différentes catégories : les inclus et les exclus.

Cette violence constitutive ou macro, comme la nomme Barus-Michel[1](2004), se voit dans l’exclusion ou la marginalisation de différents groupes. Ces groupes exclus deviennent des marginalisés d’un système classificatoire et élitiste dans lequel le centre représente la norme, et la frontière représente l’a-norme, l’ex-centrique, l’extra-ordinaire. Où la frontière devient un marquage imposé par ceux qui se croient appartenir au centre et qui dominent les « autres » ceux de la marge en les privant de leur cohérence interne et de leur rationalité. De là naissent les catégories « subalternes » dont font partie les femmes, les réfugiés, les pauvres, les jeunes, les minorités, etc.

Parmi ces exclus, nous distinguons deux principales catégories : les nationaux et les réfugiés-résidents. Les nationaux sont les Libanais nés d’un père libanais, ils sont théoriquement égaux à la naissance et ont théoriquement accès aux droits garantis par la constitution. La plupart sont privés de ce droit par manque de dispositifs et d’éducation aux droits qui leur en offriraient le mode d’usage, d’autant plus que les hommes politiques en verrouillent de plus en plus l’accessibilité.

Quant aux réfugiés-résidents, ils sont représentés par les réfugiés palestiniens qui résident au Liban depuis plus de 70 ans. Leurs enfants naissent réfugiés par procuration, c’est à dire ils naissent exclus de tous droits. Alors que le Liban est signataire de nombreuses déclarations et conventions internationales pour le respect des droits individuels de l’Homme. À ce titre, nous indiquons que, l’article 15 de la Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que chacun a le droit à une nationalité et que nulne peut être arbitrairement privé de sa nationalité ni du droit de la changer. De même, la convention, relative aux droits des enfants, adoptée par l’Assemblée générale des nations- unies en novembre 1989, déclare que l’enfant doit être enregistré immédiatement après sa naissance et avoir le droit dès lors à un nom et à une nationalité.

Privés de la nationalité au Liban, les réfugiés palestiniens seront intrinsèquement des apatrides, selon la définition qui en est donnée par l'article 1er § 1 de la convention de New York du 28 septembre 1984[2]: « Toute personne qu’aucun État ne considère comme son ressortissant par application de sa législation » est définie comme apatride. 

À ce sujet, il est important d’indiquer que L'UNRWA est seulement chargée d’opérations d'assistance matérielle à vocation humanitaire, elle n’assume en rien la protection juridique des réfugiés palestiniens. Ce qui fait que ces réfugiés, résidants au Liban avec une mobilité réduite, ne bénéficient d’aucune protection juridique nationale ni internationale. Pour essayer de remédier avec cette situation, la ligue arabe a adopté une résolution en 1954[3]qui a institué un document de voyage unifié délivré aux réfugiés palestiniens. Une dizaine d’années plus tard, un protocole signé à Casablanca, en 1965, a garanti aux Palestiniens le respect de certains droits, par exemple le droit au traitement national en matière d'emploi, ou la liberté de circulation dans les territoires des États signataires.Ratifié pleinement par l’Égypte, l’Irak, la Jordanie et la Syrie, cet accord fait l’objet de réserves par le Liban et le Koweït qui craignent, en assurant l’égalité face à l’accès à l’emploi, des distorsions sur le marché du travail.

Les réfugiés palestiniens connaissent un traitement spécifique lié à leur (non) statut. Ilsbénéficient de privilèges humanitaires, mais non sociaux, juridiques ou politiques, attachés àleur naissance au Liban. Aujourd’hui, après plus de quarante ans de mutations politiques et sociales qui pèsent sur la quatrième génération des Palestiniens nés au Liban, ils deviennent des personnes économiquement vulnérables et dépendantes de l’aide humanitaire. « Les Palestiniens ont une toute petite place dans le « nouveau » Liban d’après-guerre. Marginalisés et subordonnés politiquement, économiquement et socialement, ils constituent une « communauté » sans place reconnue dans un système communautaire »[4]. Selon la Fédération internationale des Ligues des Droits de l’Homme (Mouaqit[5], 2003), la protection juridique internationale des réfugiés palestiniens est défaillante.Comme disait Arendt, cette perte atteint la construction même des identités de ces réfugiés : « La perte de leur citoyenneté ne privait pas seulement les gens de protection, mais elle leur ôtait également toute identité nettement établie, officiellement reconnue »  (Arendt[6], 1951: 266). Les Palestiniens se sentent rejetés par la société libanaise : chômage, précarité, discrimination au travail. En effet, 36 professions leur sont interdites, notamment : avocats, services publics, dentisterie, médecine générale, services pharmaceutiques, opticiens, infirmiers, comptables publics ou navigation côtière et pêche sur les côtes libanaises. Certes, les changements intervenus en 2005 et 2010 dans la loi libanaise ont amélioré l'accès des réfugiés palestiniens au marché du travail, en leur donnant un accès partiel à la Caisse nationale de sécurité sociale ; depuis les permis de travail sont gratuits. Cependant, ces lois sont mal appliquées ou non respectées par les institutions et les entreprises libanaises. De plus, selon la loi 296/2001, les réfugiés palestiniens sont toujours empêchés d'acquérir légalement des biens au Liban. Aussi, vu que les Palestiniens ne bénéficient d’aucune protection juridique au Liban, leur désir de voyager est limité puisque la majorité des pays les ont classés dans la zone rouge, ce qui veut dire s’ils sortent du Liban, ils reviendront plus.

Dans ce contexte est née la voix de la campagne #NousExistons# #WeExist#, pour élever le ton, pour rendre visible une minorité dépourvue de droits de l’homme, pour mettre fin à 70 ans d’assujettissement d’un peuple qui revendique le droit de vivre dignement. L’exclusion du système qui les domine a soumis cette minorité à une discrimination politique et juridique, sociale et spatiale, qui affecte leur vie quotidienne.

Manal Kortam, est une activiste des droits de l’homme. Elle travaille depuis plus de quinze ans avec la jeunesse libanaise et palestinienne. Elle se veut l’exemple de « défenseure des droits » d’une jeunesse engourdie, désemparée, épouvantée, hébétée et réduite au néant par les lois libanaises discriminatoires dans une société où l’ascenseur social est en panne depuis des dizaines d’années sans que cela choque beaucoup de monde. Elle tente de soutenir des catégories vulnérables et de les amener à devenir acteurs de leur vie et d’accéder au pouvoir. Sa page facebook nous montre que beaucoup de jeunes se sont identifiés à son vécu. La campagne qu’elle propose offre un espace de parole et d’action à tout individu ou groupe subordonné. Elle est partie des questions existentielles et philosophiques qui rendent humaine la vie d’un être humain.

Pour elle, les Palestiniens sont des âmes solitaires qui désirent vivre pleinement leur vie par souci de s’arracher au désert d’une existence d’apatride. Ce sont des individualités privées de « sol », de papiers, d’un statut juridique , privées de toute protection juridique et de soutien étatique, vivent une totale désolidarisation, une situation-limite entre la désolation, la difficulté d’être soi et la perte du monde.

Alors quelle solution reste à un être privé de sol, et de droits, et qui encore est animé par un désir d’attachement et du droit au sol ? Qu’est-ce qu’une subjectivité en dehors des liens sociaux, affectifs et politiques ?

 

Les Femmes

Son combat se veut la voix de tous les subalternes. Il s’étend aussi aux droits des femmes libanaises pour l’égalité. Ces femmes vivent dans une société où même le droit à l’amour leur est refusé. En effet, au Liban, la lutte des femmes pour l’égalité des droits est un combat quotidien. Ces femmes subissent différentes formes de discrimination. Ces discriminations se multiplient dans le cas des femmes libanaises mariées à des non-Libanais, puisqu’elles n’ont pas le droit de transmettre  la nationalité libanaise à leurs maris et enfants. Cette situation juridique génère chez elles un sentiment d’insécurité et d’injustice.

Paradoxalement, le Liban qui prive les femmes de leurs droits est signataire de multiples déclarations et conventions internationales pour le respect des droits individuels de l’Homme.La convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) est la dernière des multiples conventions et déclarations que l’État libanais a signées pour garantir la protection des droits propres aux femmes.

Le Liban, comme État signataire de ces conventions et déclarations, doit veiller à respecter ces droits, en mettant sa législation nationale en conformité avec ces instruments internationaux. L’article 9 de la CEDEF considère explicitement les États signataires responsables de l’octroi aux femmes de droits égaux à ceux des hommes : droits d’acquérir, de modifier ou de conserver leur nationalité ainsi que celui de la transmettre à leurs enfants et maris. Cependant, la privation des femmes libanaises de la transmission de la nationalité a des implications graves sur les enfants. Ces derniers affrontent des problèmes administratifs liés aux services de l’éducation, de la sécurité sociale et de la santé.

Depuis 2006, un groupe de femmes avec des organisations féministes et des personnalités publiques ont lancé à partir de Beyrouth la campagne « Ma nationalité est mon droit et le droit de ma famille » ( jensiyati Hak li wa li osrati). La campagne a démarré par des recherches juridiques et des statistiques sur le nombre de femmes qui souffrent de cette injustice et qui sont privées de ces droits. Une des études effectuées dans six pays du Moyen-Orient (Égypte, Syrie, Maroc, Jordanie, Liban et Yémen), montre que les femmes, en particulier celles des milieux défavorisés, sont le plus touchées par les lois discriminatoires ; en plus du problème de la nationalité, elles se sentent rejetées par leur famille élargie et par la société dans son ensemble. Leurs problèmes sont encore exacerbés si leur mari étranger meurt, fuit le couple, divorce ou est en conflit avec elles.

Aujourd’hui rien n’a encore changé, l’absence d’un père libanais prive les enfants de la nationalité effective, même s’ils naissent, grandissent et se sentent appartenir au Liban. Ces enfants ne jouissent pas des pleins droits de résidence et sont traités comme des étrangers toute leur vie.

Pour cela, l’exemple de la campagne #WeExist# redonne de l’espoir à tous ceux qui sont rejetés, exclus, infériorisés, marginalisés et discriminés. Elle donne aux subalternes l’espoir d’exister et de s’affirmer. Elle nous montre qu’un travail collectif de changement et de développement est possible loin des bailleurs de fonds et des politiques internationales du développement. Elle nous montre que, combattre le malaise social et les dysfonctionnements commence par donner aux minorités leur droit. Elle choque et change les représentations des Libanais par rapport aux Palestiniens. Elle impose un nouvel échiquier politique aux factions politiques palestiniennes. Elle bouleverse la hiérarchisation des droits, en signalant que le droit de retour commence par le droit à une vie digne pour assurer le retour. Enfin elle impose un mouvement social palestinien civil et indépendant de la problématique des détenteurs du pouvoir libanais et palestinien. 

N’est-il pas temps de reconnaître les droits des réfugiés palestiniens au Liban ? Cette reconnaissance par la création d’un support juridique national et international pour ces réfugiés leur apportera une sécurité sociale et politique inhérente à la vie et à l’existence d’un sujet. « Être sujet de droit est une des conditions nécessaires pour pouvoir s’affirmer comme sujet socio-historique » (De Gaulejac[7], 2005).

 

[1]BARUS-MICHEL, Jacqueline (2004). La violence. (article non publié).

[2]http://www.legislation.cnav.fr/Pages/texte.aspx?Nom=CV_NEW-YORK_28091954

[3]https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00719909/document

[4]SAYIGH, Rosemary (1995). «Palestinians in Lebanon: Harsh Present, Uncertain Future», in Journal of Palestine Studies, autumn, vol. 25, n°1, pp. 37-53.

[5]MOUAQIT, Mohamed (2003). « Liban, les réfugiés palestiniens : discriminations systématiques et désintérêt total de la communauté internationale », in Rapport mission internationale d’enquête. Fédération internationale des Droits de l’Homme. N 356, Mars 2003.

[6]ARENDT, Hannah (1951). Les Origines du totalitarisme. L’impérialisme. (Trad. deM.Leiris) (1982). Paris. Fayard. Coll. Points-Politique. 276 p.

[7]De GAULEJAC, Vincent (2005). La société malade de la gestion. Paris. Seuil.

 

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