Du jamais vu: une réfugiée palestinienne candidate aux élections législatives au Liban

Le Liban plonge dans un jeu démocratique en préparant les élections législatives, qui se tiendront le 6 mai 2018. Dans ce paysage démocratique qui oppose des partis allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, des islamistes aux laïcs, des hommes aux femmes, des technocrates aux politiques, apparaît une jeune femme militante palestinienne pour dire #WeExist#.

Le Liban plonge dans un jeu démocratique en préparant les élections législatives, qui se tiendront le 6 mai 2018. Faute de crises politiques locales et régionales, mais aussi d’un consensus sur une nouvelle loi électorale, le pays n’avait pas été en mesure d’organiser un tel scrutin depuis 2009. Les députés, élus pour une durée de quatre ans, ont été contraints de prolonger leur mandat à deux reprises.

Avec la nouvelle loi électorale, ratifiée le 15 décembre 2017 par le ministre de l’intérieur libanais, des alliances et des changements majeurs sont apparus dans le pays. De même, la société civile prend part aux élections en choisissant de passer de son rôle de garant de l’opposition à vouloir prendre le pouvoir. Une mouvance inouïe est créée dans chaque circonscription par des acteurs se déclarant de la société civile (majoritairement travaillant dans l’humanitaire et le management). Ils se sont rassemblés dans des listes électorales, leur but est d’accaparer le pouvoir des partis traditionnels clientélistes libanais.

Manal Kortam, Palestinienne candidate aux élections libanaises

Dans ce paysage démocratique qui oppose des partis allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, des islamistes aux laïcs, des hommes aux femmes, des technocrates aux politiques apparaît une jeune femme militante. Sa photo officielle fait le buzz sur les réseaux sociaux, elle annonce sa candidature aux élections au « Siège palestinien à la troisième circonscription de Beyrouth », comme il est indiqué sur sa photo.

Cette annonce a semé la confusion sur sa page facebook[1], qui est devenue une arène de haine et de racisme, d’un côté, à l’encontre des réfugiés palestiniens au Liban et des femmes en politique, de l’autre côté, d’empathie et d’encouragements avec ces catégories.

En effet, il n’y a pas une troisième circonscription à Beyrouth et encore moins un siège pour les Palestiniens réfugiés au Liban, résidents depuis 70 ans et dépourvus de tous leurs droits.

 

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Kortam, s’est jetée avec ardeur sous la bannière de la dérision et a lancé par sa candidature la campagne intitulée « Nous Existons, #WeExist# » pour marquer le rythme de la course des candidats aux élections. En leur rappelant deux problématiques entièrement absentes de leur programme politique : les minorités au Liban, notamment les Réfugiés palestiniens, et l’égalité homme-femme, plus spécifiquement, le droit des femmes libanaises à transmettre la nationalité à leurs enfants.

Experte et conseillère en développement, Kortam a voulu refléter une intégrité entre son travail et sa vie militante et personnelle, elle-même issue d’un mariage mixte libano-palestinien, elle a toujours le statut de réfugié palestinien au Liban transmis automatiquement par le père.

Pour lancer sa campagne, elle a choisi le moment des élections législatives pour questionner les candidats sur leur projet de société et leur position à ces deux sujets fondamentaux, ignorés volontairement dans un État se voulant moderne et égalitaire en signant toutes les chartes et conventions internationales pour le respect des droits de l’homme, des personnes vulnérables- comme les réfugiés et les enfants- et des femmes.

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Le droit des réfugiés palestiniens à une vie digne pour garantir le droit au retour

Kortam, par sa campagne annoncée publiquement, le 16 mars dernier, a voulu mettre le gouvernement libanais devant ses responsabilités juridiques, politiques, sociales, éthiques et morales envers les réfugiés palestiniens qui représentent l’image surréaliste de divers groupes marginalisés dans le pays.

Vivant en limbo dans des camps depuis 70 ans, majoritairement coupés, cloîtrés et séparés de la ville, 175 000 réfugiés palestiniens, selon un récent sondage[1] du gouvernement, sont exclus de tous droits au Liban, sous prétexte de la peur de naturalisation et du déni du droit au retour.

Kortam, dans sa campagne appelle le gouvernement libanais à respecter les conventions internationales et la constitution libanaise au sujet du traitement des résidents étrangers sur son territoire. En effet, le Liban s’est engagé à l’échelle internationale, moralement et légalement, comme pays hôte, à protéger les réfugiés palestiniens enregistrés sur son territoire.

Cet engagement laisse les Palestiniens au Liban pris au piège, discriminés et exclus de leurs droits. Ils sont pris comme otages, privés de leurs droits, notamment le droit de travail, le droit à la propriété et tout ce qui en découle comme le droit à la libre circulation à l’intérieur du pays et à l’extérieur du territoire. Même ceux qui réussissent à fuir le Liban illégalement vers l’Europe sont souvent renvoyés vers le pays qui s’est engagé à les accueillir jusqu’à ce que le droit au retour soit atteint.

Le droit des femmes libanaises à l’égalité

Le deuxième combat de Kortam s’inscrit dans la lutte quotidienne des femmes au Liban pour l’égalité des droits. Les femmes libanaises subissent différentes formes de discrimination ; ces dernières se multiplient dans le cas des femmes libanaises mariées à des non-Libanais, où, elles sont privées de la transmission de la nationalité à leurs maris et enfants. Cette situation juridique génère chez elles un sentiment d’insécurité et d’injustice, qui s’exprime dans des mobilisations revendicatives.

Le Liban, comme État signataire de ces conventions et déclarations, comme la déclaration universelle des droits de l’homme et la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), doit veiller à respecter ces droits, en mettant sa législation nationale en conformité avec ces instruments internationaux. L’article 9 de la CEDEF considère explicitement les États signataires responsables de l’octroi aux femmes de droits égaux avec les hommes : droits d’acquérir, de modifier ou de conserver leur nationalité ainsi que celui de la transmettre à leurs enfants et maris. Cependant, la privation des femmes libanaises de la transmission de la nationalité a des implications graves sur les enfants. Ces derniers grandissent face à des difficultés à accéder aux instances et services publics tels que les services de l’éducation, de la sécurité sociale et de la santé.

À l’occasion de la fête des Mères au Liban le 21 mars dernier, le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil a lancé une initiative en faveur des femmes libanaises, plus discriminatoire qu’égalitaire. Il a annoncé avoir soumis au gouvernement un projet de loi qui autorise aux femmes libanaises mariées à un étranger, à l’exception du ressortissant des pays du voisinage, de donner la nationalité libanaise à ses enfants. 
Kortam dans sa campagne souligne l’absurdité du système libanais, qui n’hésite pas à exercer une domination et discrimination politique sous le nom de l’égalité. Cette dernière s’exprime par une violence traduite dans un processus d’exclusion des enfants des femmes libanaises. La nationalité devient l’outil de l’État pour établir des frontières symboliques d’inclusion-exclusion entre le groupe dominant et les groupes subordonnés (les étrangers résidents). Par elle, l’État détermine le statut légal et garantit la jouissance des droits civils, politiques et sociaux accordés à certains résidents, enfin de compte pour un Liban majoritairement Chrétiens.

Enfin, cette campagne par son approche innovante a posé un nouveau débat politique et éthique en donnant une visibilité à des sujets tant relégués, leur traitement devient une nécessité tant humaine que politique et morale.

[1] https://www.facebook.com/manalmkortam/

[2] http://www.lpdc.gov.lb/selected-articles/lebanon-conducts-first-ever-census-of-palestinian/401/en

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