La dette intérieure grecque

Il était une fois ... la crise de la dette


Parler d’une reprise durable en Grèce, c’est oublier de mentionner qu’il y a un passif énorme dû à une dette intérieure multiforme.

- Les dettes des particuliers envers les banques grecques début août 2014, les  « emprunts en rouge », ont atteint les 77 milliards, dont plus de la moitié (42Milliards) correspondent à des emprunts d’investissement non honorés par des entreprises privées en difficulté.

- Les dettes envers les impôts qui dépassent les 69 milliards.

- Les dettes correspondant à des cotisations non payées auprès des caisses d’assurance qui s’élèvent à 19 milliards d’Euros.

- Les dettes des entreprises et des particuliers auprès des services de l’eau et de l’électricité

- Sans compter les dettes des entreprises auprès de leurs salariés.

Au total, une dette intérieure « monstrueuse » d’une hauteur de 163 Milliards en août 2014, presque autant que le PNB, court-circuite a priori toute illusion de « reprise »[1]. 

 

L'état grec, principal débiteur

L’état ne paie plus ses fournisseurs dans le domaine de la santé depuis déjà plusieurs années, ainsi les hôpitaux et les caisses d’assurance sont débiteurs, avec pour résultat un retard dans les remboursements des caisses auprès des pharmaciens qui sont à leur tour obligés d’emprunter pour pouvoir renouveler leur stock de médicaments. La solution trouvée par le gouvernement face à cette impasse a été de décréter que les assurés devaient avancer le prix de leurs médicaments - ce qui a eu pour conséquence immédiate pour les patients l’interruption des traitements coûteux ou chroniques, que les patients retraités ne peuvent plus se payer avec leurs retraites réduites, et alors qu’ils sont souvent en situation de subvenir à leurs enfants et petits enfants confrontés au chômage chronique (officiellement un actif sur trois, et plus d’un jeune sur deux).

 

19 milliards d’Euros sont dûs aux caisses d’Assurance Maladie et Vieillesse

1.300.000 contributeurs doivent leurs cotisations ou sont en retard dans leurs versements auprès des caisses d’assurances de sécurité sociale, du fait de leur inactivité prolongée et malgré les nombreux « aménagements ». Le nombre des débiteurs a augmenté de 160% entre 2009 et 2014. Auprès de la Caisse IKA (assurances de sécurité sociale des employés du privé) les dettes (dues par les entreprises) sont passées de 5,2 milliards d’€ en 2009 à 8,5 milliards. Les cadres des Caisses d’Assurances sociales reconnaissent en privé que la plupart de ces dettes ne seront pas recouvertes puisque les entreprises concernées ont fait faillite – parfois depuis plus de quatre ans.

Pour la caisse des professions libérales ΟΑΕΕ, les cotisations impayées atteignent les 9,1 milliards d’€ (pour 3,5 Milliards en 2009). Les travailleurs indépendants n’ayant plus d’activité depuis plus de trois ans, ils sont dans l’incapacité de se mettre à jour dans leurs cotisations. (Plus de 200.000 assurés de la caisse des indépendants ont été obligés d’interrompre leur affiliation en laissant un impayé total supérieur à 1,5 Milliards d’€uros). En pratique, cela signifie une impossibilité d’accès à une couverture sociale et maladie.

D’où la crise sanitaire qui s’annonce et que tentent d’empêcher nombre de volontaires, médecins, pharmaciens ou simples citoyens bénévoles au sein des dispensaires sociaux, démultipliant ainsi les initiatives de l’ONG Médecins du Monde.

 

Dettes des entreprises auprès de leurs salariés

D’après l’avocate spécialisée en droit du travail Dimitra Papoutsaki[2], de nombreux employeurs du privé mais aussi des services publics ont cessé d’honorer les salaires de leurs employés, après l’abrogation de toutes les conventions collectives en mars 2011. Ainsi, il n’est pas rare que ceux qui réussissent avoir un emploi subissent un retard de 6 à 9 mois dans le versement de leurs salaires. Les actions judiciaires ne constituent pas un recours efficace, car la multiplication des affaires à juger provoque un engorgement des tribunaux, avec des jugements prévus après 2023 ... dans le meilleur des cas.

Dans le même temps, la faillite de nombreuses PME, qui constituaient le principal tissu de l’offre d’emplois, lèse les employés, dépourvus de tout moyen de recouvrement des sommes parfois importantes qui leur sont dues au titre des arriérés de salaires. Les indemnités de chômage ne dépassent pas 450 Euros par mois pour un père de famille avec deux enfants mineurs, et ils ne durent qu’un an. D’ailleurs ils ne concernent qu’un chômeur sur dix, alors qu’un chômeur sur deux cherche un emploi depuis plus de trois ans. Enfin, les travailleurs indépendants et les petits entrepreneurs ruinés n’y ont pas droit.

Le résultat, c’est que d’après une étude du Service du Budget de l’Assemblée grecque, désormais une personne sur trois vit sous le seuil de pauvreté, d’ailleurs opportunément redéfini à 432€ par mois. Rappelons qu’il n’y a pas en Grèce de système d’allocation de survie. Un enfant sur trois souffre « officiellement » de pauvreté.

 

La dette des particuliers auprès de l’administration des impôts :

Dans le même temps, les dettes des particuliers et des entreprises auprès de l’administration grecque des impôts s’élèvent à 11 milliards pour la seule année 2014 : c’est le résultat du gel des activités et de la consommation.

Rappelons que 80% de la population grecque est soumise à une ponction automatique des impôts à la source, mais l’établissement d’une imposition minimum « de solidarité » et la suppression des seuils minimum d’imposition font de tous les citoyens grecs des contribuables potentiels, dès le premier Euro.

Passant de 33,5 milliards en 2009, après le premier mémorandum qui a imposé une augmentation importante de l’imposition des faibles revenus, la dette des contribuables a augmenté de manière astronomique, s’élevant de 52,5 milliards fin 2012, à 70 milliards  en novembre 2014. Elle a donc doublé en cinq ans. Le nombre total des contribuables endettés est passé quant à lui de 700.000 en 2009 à 2,6 millions au printemps 2014!

 

Plus de 300.000 foyers étaient en rupture d’accès à l’électricité au début de 2014. De leur côté, les entreprises privées qui se sont installées dans le domaine de l’énergie électrique n’ont pas payé la note au service public d’électricité, elles n’ont pas même reversé leur part de l’impôt foncier, récolté jusqu’à la mi 2014 par l’intermédiaire de la note d’électricité.

 

Évolution de la dette publique

En 2030, si l’on se base sur un papier du Ministère grec de l’économie, émanant de l’Organisme de Gestion de la Dette Publique, c’est une somme de 340,9 Milliards d’Euros qui aura été versée au service de la dette, mais uniquement en remboursement des intérêts. À noter que 78% du portefeuille de la dette est basé sur des taux d’intérêt mouvant, et qu’en 2022 par exemple, le taux d’intérêt des prêts du « mécanisme d’aide » piloté par la Troïka atteindra les 25%.

 

Leonidas Vatikiotis[3] :

En 2009, le service grec des statistiques Elstat (conseillé par Eurostat) estimait la dette publique à 300 milliards et 129% du PIB. Aujourd’hui, après tous les programmes de sauvetage et après trois restructurations de la dette publique grecque, celle-ci a augmenté pour atteindre 321 milliards et 175% du PIB.  La Troïka a débarqué en Grèce, sous le prétexte d’améliorer les finances publiques mais elle n’a fait que jeter de l’huile sur le feu et démolir durablement l’économie du pays. En trois ans le chômage est passé de 8% en 2010 à 27%-28% dès 2013. Pour combattre ce phénomène, il aurait fallu lancer de grands investissements publics et des grands travaux. Or la troïka a gelé le programme d’investissements publics et toutes les dépenses publiques. Dictée par l’idéal néo-libéral selon lequel le domaine privé va venir combler le vide créé par l’arrêt des investissements publics, cette décision a échoué lamentablement.

Un des mythes du néo-libéralisme voulait que la déréglementation du marché du travail augmente l’emploi. Mais non. En Grèce le marché du travail a été déréglementé, mais le chômage a augmenté et l’emploi s’est écroulé.

Deuxième mythe : on interrompt le programme d’investissements publics et c’est le secteur privé qui va venir investir. Mais non. Le secteur privé n’a fait aucun investissement et la Grèce voit diminuer chaque année ses capitaux d’investissements. 

Ces quatre dernières années en Grèce, la crise s’est généralisée. Le pourcentage des profits est en chute libre. La crise est reconduite continuellement par les banques qui continuent à plonger. Enfin, il y a une grave crise de la demande. Quand les gens n’ont plus d’argent, qu’ils sont au chômage, qu’on diminue leurs salaires et leurs retraites, évidemment ils cessent d’acheter non seulement les produits d’importation mais aussi les produits grecs. Il est évident qu’ils vont même arrêter d’utiliser le chauffage et l’air conditionné, et qu’ils vont faire des économies sur la consommation électrique. Ainsi on assiste à ce paradoxe : même la demande en énergie électrique a baissé de moitié, 5 000 MW au lieu de 11 500 MW pendant l’été 2013.

Or, les mesures d’austérité appliquées en Grèce prétendaient faire décoller la reprise. Et le coût du travail par exemple a vraiment baissé, comme il n’a jamais baissé dans l’Europe depuis la guerre : les salaires en Grèce dans le public et dans le privé ont diminué de 40 à 60% en moyenne par rapport à 2009. Mais en même temps le prix de l’énergie a explosé, avec une augmentation de 73% de la note d’électricité, en quatre ans pour les particuliers et les entreprises. Ainsi, bien que les entreprises paient beaucoup moins en salaires, l’augmentation du coût des taxes et de l’énergie a contribué à précipiter la fermeture de milliers de PME, dont les dirigeants et les employés sont venus gonfler les armées de demandeurs d’emploi.

On a compris récemment par une petite remarque d’Olli Rhen que la rigueur et la mise sous tutelle de l’économie grecque, ainsi que celles des autres pays, Italie, Portugal, Espagne, Irlande, vont se poursuivre jusqu’à ce que soient remboursés les 75% de l’argent dû par ces pays au Mécanisme Européen de Stabilité. Là on parle de 2050. La Grèce va donc se trouver sous surveillance et sous mémoranda, en fait, jusqu’en 2050.

C’est comme s’ils nous disaient : oubliez les congés payés, oubliez les hôpitaux, oubliez la sécurité sociale, oubliez les universités publiques, oubliez même l’école publique. Désormais seul celui qui a de l’argent ira à l’hôpital, lui seul ira à l’université pour étudier. Évidemment, on comprend combien cette société, qui est déjà configurée en Grèce, devient une vraie jungle. C’est une société dont les rues sont pleines de mendiants, dont les membres qui hier encore bénéficiaient d’un haut niveau de vie, d’une vie “normale” en Europe, sont devenus des miséreux sans logis. 

 

Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 


[1] http://www.imerisia.gr/article.asp?catid=26516&subid=2&pubid=113320145

 [2] Entretien accordé à MLCK en mai 2013.

[3] Léonidas Vatikiotis, économiste « atterré », journaliste et co-fondateur du mensuel d'investigation UNFOLLOW, conseiller scientifique et co-scénariste des documentaires Debtocracy, Catastroïka et Fascismus S.A., interview accordée à MLCK et Xenophon Koutsaftis en novembre 2013. Déjà cité dans le précédent article.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.