La petite Grèce face à la grosse Europe

« There is no alternative ».

Il était une fois ... la crise de la dette.

Devant les critiques venant de la droite comme de l'extrême gauche du nouveau gouvernement grec de coalition Syriza-AnEl, on s’interroge. Quelles perspectives pour la Grèce ? Quel choix pour sa population ? On a martelé les chiffres de la crise sociale, ceux de la crise sanitaire, les chiffres de la ruine économique.

On a martelé et on martèle encore sur les ondes radios et hertziennes françaises combien les Grecs paient mal leurs impôts (alors qu'en France...), entretiennent des élites politiques corrompues (alors qu'en France...), ne taxent pas leurs riches (alors qu'en France...), on ironise à longueur de journée sur la « candeur naïve » des électeurs de Syriza supposément prêts à se laisser berner par leur nouveau gouvernement, de tours de passe-passe en jeux de vocabulaire, ou par des galipettes symbolisant le volte-face politique des dirigeants fraîchement  élus... et jusqu’à maintenant si efficaces en marketing et en stratégie politique.

Au moment des élections, le choix pour la population grecque a été très facile, malgré les catastrophes bibliques dont on la menaçait dans le cas où Syriza serait élu. Les nouvelles mesures qu'avait décidées la Troïka, que Samaras a préféré éviter d’appliquer lui-même en provoquant des élections dont il était certain de ne pas sortir vainqueur, prévoyaient encore 160.000 (cent soixante mille) licenciements supplémentaires dans l’administration (en commençant par la santé et l’éducation, déjà bancales dans ce pays ruiné et administré depuis 4 ans par des néolibéraux), une nouvelle baisse des retraites de 10% (en sus des précédentes qui ont pu aller jusqu’à 60%), de nouvelles taxes, une hausse de la TVA sur certains produits et domaines moteurs (dont le tourisme). Des ponctions sur les salaires et de nouvelles réductions sur les « prestations sociales » (réduites à presque rien). Tout cela constituant un train de mesures propres à achever l’économie grecque déjà agonisante. C’est révélé par le fameux « e-mail » de l’ex-ministre des Finances Hardouvelis en réponse aux exigences de la Troïka, qui a circulé à la mi-décembre sur les media sociaux, en même temps que l’annonce des élections. C’est cet e-mail auquel font allusion Tsipras et Varoufakis en martelant que le pays ne sera plus jamais soumis à une gouvernance venue de l’étranger.

Mais la nouvelle équipe, autour de Tsipras, a démontré en deux semaines qu’elle était prête à gouverner dès le premier jour. Elle semble savoir parfaitement ce qu'elle fait, elle a un plan à long terme, elle dispose de solutions de rechange. Elle entend rester dans l’Euro à condition que l’Eurozone lui laisse mener son propre programme de gouvernement, dans toutes ses dimensions sociales et économique, avec comme priorité l’humain d’abord.

Si la Grèce ne parle plus de tonte de la dette, c’est qu’elle ne s’attache pas à la méthode mais au résultat financier ; devant la réaction effarouchée des institutions créancières, elle se rabat sur des obligations perpétuelles indexées sur le développement du pays. Mais elle refuse d’emprunter davantage par une prolongation du « plan d’aide » de la Troïka, puisqu’elle ne peut pas rembourser les sommes précédemment prêtées.

Faut-il redire combien ce fameux programme d’aides, conditionnées par les memoranda, a profité surtout aux banques privées, en particulier allemandes et françaises ? Combien le PNB a chuté, le chômage augmenté, et combien un Grec sur deux est désormais en dessous ou juste sur le seuil de la pauvreté.

Les conditions léonines des emprunts que la Grèce se voit imposer dans le cadre du « plan d’aide » de la Commission européenne, assortis de taux d’intérêt particulièrement défavorables, ôtent au pays toute perspective de venir un jour à bout de sa dette publique

Le montant initial de 300 milliards d’Euros en 2009 est déjà passé en 2013 à 319 milliards d’Euros (de 130% à 175% du PNB). Surtout, d’ici 2030, la Grèce devra rembourser 341 milliards d’euros uniquement en intérêts, sans pour autant en finir avec le service de la dette qui courera jusqu’en 2057, avec 78% du porte-feuille indexé avec des taux d'intérêt fluctuants : jusqu’à 25% en 2020.

Cependant, si l’Eurozone refuse d’accorder à la Grèce le droit de gérer elle-même son remboursement, - en refusant de fait la prolongation de son "plan d’aide" toxique ; si l’Allemagne et sa cohorte servile, qui constituent désormais l’Europe, (institution dont les traités ne se discutent pas démocratiquement), refusent d'accéder aux propositions de la Grèce « pour bien la punir », alors le gouvernement nouvellement élu n’aura d'autre issue que de proposer aux Grecs un référendum sur une sortie obligée de l'Euro, le fameux Grexit.

Entre le Grexit et la mort par asphyxie, le choix d’une grande partie de la population semble déjà fait. C’est ce que révèlent les médias sociaux, c’est ce que montrent les sondages d'opinion en Grèce. C’est le vent qui souffle actuellement sur tout le pays.

Les éminents membres du collège qui s’occupe de la gouvernance européenne autour de Mme Merkel et de M. Schaüble tiendront-ils compte de cette forte volonté populaire ? Il ne fait aucun doute qu’ils entendent parfaitement les peuples broyés et leurs gémissements venus d’en bas.

Comprenons que des journalistes français intègres et « rêvant de mieux » s’érigent en moralisateurs auprès du gouvernement grec en le morigénant de n’être pas plus radical. C’est mieux que de multiplier les mensonges sur leur compte, une propagande qui prévoit toutes les calamités si ces représentants de la gauche radicale prennent les choses en main. Mieux ? Ou exactement pareil ? Car le résultat est le même, que de critiquer systématiquement et stérilement, bien au sec.

Pourtant quelle autre solution que de soutenir Syriza, pour la majorité des Grecs (80%) qui paient leurs impôts par ponction à la source, ont vu leur salaire ou leur retraite baisser de moitié (chiffres cités en avril 2014 par l’ancien ministre Passok Yannitsis), quelle autre solution que Syriza, qui promet de mettre fin à l’austérité – et prétend tenir ses promesses ? Quelle autre solution ? Le parti communiste KKE a obtenu moins de 5% des votes et le principal parti trotkyste ANTARSYA a eu 0,7% aux dernières élections. Il fallait donc un gouvernement qui s’attache à sauver ce qui peut l’être encore, avant que la ruine de la société et de l'économie grecque n’atteignent les fondements moraux de la société civile.

En cas d’échec de Syriza, la prochaine issue serait celle d’un renversement violent, et il ne viendra pas par le communisme, complètement déconsidéré par des années de conformisme et d’immobilisme, mais bien par le parti néo-nazi Aube Dorée, perçu comme susceptible de faire changer les choses par la force.

« L’histoire vous a enseigné qu’il ne faut pas humilier un peuple » a dit Varoufakis à Schaüble lors de la conférence de presse qui a suivi leur première rencontre. « En rentrant en Grèce, je prêterai demain serment devant une assemblée où siègent 17 députés nazis, pas néo-nazis, nazis. » Il faut reconnaître à Varoufakis que sa qualité de sommité de l’économie ne l’empêche pas de manier le langage efficacement en nommant les choses par leur nom.

Deux issues pour éviter la catastrophe promise par l'intransigeance de l'Europe.

Le Grexit, donc : une meilleure solution pour la Grèce que pour ses partenaires.

Ou bien un accord entre les membres de l’Eurogroupe, prévoyant au minimum l’annulation des traités précédents (“plans d’aide”) et la mise en place d'un programme géré par l'état grec, sans ingérence de la Troïka, en vue d’un remboursement de la dette après transformation de celle-ci en obligations perpétuelles, remboursement indexé sur la croissances, sans limite de temps, avec un taux d’intérêt très bas et une souveraineté nationale préservée.  

Pour les représentants du gouvernement grec en train de négocier dans la cage aux lions de l’Eurogroupe, la solidarité des peuples d’Europe et les cris des manifestants constituent à la fois un soutien et un rappel que tous les espoirs d’en finir avec les politiques d’austérité reposent sur leurs épaules. Un fardeau, mais avant tout, une inspiration pour tenir bon. Il en va de nos vies, il en va de l’avenir de nos enfants, il en va de la manière dont nous finirons la nôtre, dans le giron d’un état social qu’il est grand temps de reconstituer, ou au contraire, en vieillards indigents et délaissés. 

Un sondage datant d'hier montre que le parti néo-nazi Aube Dorée a perdu trois points et est descendu à la cinquième place (c'était le troisième parti le 25 janvier dernier, date des élections.) Au-delà des hésitations et des "Grandes Espérances" de la gauche, il faut savoir reconnaître le moment historique où pousser dans le sens du vent devient une question de victoire ou d'échec, de vie ou de mort. Il faut choisir, se battre aux côtés des Grecs pour la liberté, ou se résoudre à la mort de la démocratie. En Europe, c'est maintenant. 

 

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