#RefugeeCrisis : « Ne m'appelle pas étranger »

Pour un livre sur la crise de l'accueil des réfugiés, avec des photographies de Stefania Mizara, texte de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis. « Don’t call me a stranger »

 

Photo @Stefania Mizara. Lesbos 2015. Photo @Stefania Mizara. Lesbos 2015.

Commentaire pour un documentaire en post production d'Ariadne Koutsaftis.

En 2015, plus de 800 000 personnes sont passées par la Grèce à travers la Mer Égée et les îles grecques en partant des rives de la Turquie pour rejoindre l’Europe du Nord.

Les frontières qui séparent la Grèce de la Turquie sont principalement maritimes, parsemées de centaines d'îles au relief découpé. Seule une bande terrestre de 12 km dans la région d'Orestiada permettait jusqu'en 2012 un passage à sec mais elle a été fermée par un mur de barbelés, avec l'aide de la Frontex, financée par des fonds européens.

Dans les six premiers mois de 2016, c’est plus de 204 000 personnes qui sont entrées en Europe par la Grèce sur un bateau de fortune.

De nombreux naufrages ont entraîné plus de 10 000 noyades en deux ans en Méditerranée, d'après le UNHCR.

En Grèce, les embarcations surchargées, équipées seulement d’un moteur, sans boussole ni radar, arrivaient partout sur les îles, parfois sur les rochers et loin des endroits où les organisations des bénévoles solidaires et les ONG les attendaient.

S’en suivaient de longues marches jusqu’au camp après un rapide accueil des volontaires leur permettant de se réchauffer un peu. En effet la loi interdit de transporter des migrants sous peine d'être accusé de "facilitation de l'entrée illégale dans le pays" ou même de "trafic de migrants".

Les réfugiés prenaient des ferry pour rejoindre Athènes et de là, partir vers l'Europe du Nord, parfois à pied.

En automne 2015 il y a eu jusqu'à 10 000 arrivées par jour sur tout le territoire grec, prises en charge par la population. 

Puis les états européens ont fermé leurs frontières, les uns après les autres.

Les arrivées se sont poursuivies malgré tout, et en septembre 2017 ce sont 60 000 réfugiés qui se retrouvent bloqués en Grèce.

En effet, le 18 mars 2016 s'est conclu un accord entre la Turquie et l'Union Européenne. L'Europe promettait la levée des visas d'entrée pour les ressortissants turcs et prévoyait d'accorder 6 milliards d'Euros d'aide au gouvernement turc pour gérer sur son sol l'accueil des réfugiés.

La Turquie s'engageait en échange à prendre des mesures pour empêcher ses trafiquants de favoriser le passage des réfugiés en barque vers la Grèce. 

Elle s'engageait aussi à reprendre sur son sol les réfugiés et migrants "entrés illégalement" en Grèce - en fait, tous ceux qui sont passés après le 20 mars, date d'application du traité, - indépendamment de leur nationalité.

L'accord prévoyait aussi, pour les réfugiés à venir, de leur faciliter l'accès vers l'Europe en avion à partir de la Turquie, à condition qu'ils n'aient pas été pris à voyager "illégalement" en Grèce.

Or, cette "route sûre et directe" vers les pays européens pour les demandeurs d'asile n'était pas encore organisée, au mois de juin 2017, et surtout, les personnels compétents chargés d'examiner les demandes de visas n'étaient pas encore désignés.

L'Europe éjecte des réfugiés de guerre, elle les remet à un pays qui ne reconnaît pas leur statut et qui les met tous en prison, hommes, femmes, enfants, vieillards - avec la bénédiction de l'Union Européenne et au mépris des droits humains élémentaires.

"L'accord entre l’Union européenne (UE) et la Turquie a piégé des milliers de personnes dans des conditions déplorables sur les îles grecques en 2016, tout en entravant l’accès aux procédures de demande d’asile ou de protection des réfugiés", a déclaré Human Rights Watch dans une évaluation des conditions de détention publiée en mars 2017 juste avant le premier anniversaire de l’accord.

"Pour mener à bien cet accord, le gouvernement grec a adopté une politique de rétention, laissant les demandeurs d’asile confinés sur les îles, notamment dans les fameux « hotspots » de réfugiés et dans d’autres installations d’accueil, afin de faciliter un traitement accéléré et un renvoi rapide vers la Turquie. Toutefois, les arrivées continues, la mauvaise gestion des aides financières par les ONG qui les ont reçues directement, la lenteur des décisions, ainsi que l'empêchement des renvois sommaires vers la Turquie par les comités d’appel grecs qui en rejettent la dangerosité, ont mené à des conditions de surpopulation effroyables dans les îles grecques. Ces facteurs, combinés à l’incapacité des autorités grecques à identifier correctement les demandeurs d’asile vulnérables afin de les transférer vers le continent, ont engendré des conditions de sécurité désastreuses, des souffrances inutiles et le désespoir[1]."

 D’après les chiffres du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), la capacité maximale d’accueil officielle dans les installations officielles et informelles sur les cinq îles principales abritant des demandeurs d'asile et des migrants est de 8 800, alors que près de 13 000 demandeurs d'asile se trouvaient sur les îles d'arrivée en mars 2017. Avec presque deux fois plus de population que leur capacité d'accueil, les installations ne peuvent pas faire face aux arrivées continues de petits groupes de personnes fuyant les zones de conflit comme la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. Les conditions dans certaines installations sur le continent sont également déplorables et doivent être améliorées pour se conformer aux normes humanitaires en vertu des obligations de la Grèce, a déclaré Human Rights Watch.

Tout en accordant à la Grèce une aide importante provenant des institutions de l’Union européenne et des États membres, la Commission européenne a exercé sur l'État grec des pressions pour qu'il réduise ses garanties procédurales et ses mesures de protection des groupes vulnérables et qu’il accélère et facilite les opérations de transfert vers la Turquie.

"Dans un plan d’action publié en décembre 2016, la Commission européenne a recommandé des mesures plus sévères visant à accroître le nombre de renvois en Turquie, notamment en mettant fin aux exonérations offertes aux groupes vulnérables et aux personnes éligibles à un regroupement familial en ce qui concerne l’obligation de rester sur les îles et de passer par la procédure d’admissibilité accélérée qui pourrait causer leur renvoi vers la Turquie. La Commission a aussi recommandé l’expansion de la détention sur les îles et la limitation des droits à l’appel. Le Parlement grec devait envisager des modifications légales afin d’appliquer ces recommandations au cours de la semaine du 13 mars 2017."

"Alors que l’accord UE-Turquie ne requiert pas explicitement de maintenir les demandeurs d'asile sur les îles, les représentants de l’UE et de la Grèce invoquent la mise en œuvre de l’accord pour justifier la politique de rétention". Dans les faits, l'accord UE Turquie a été immédiatement précédé en février 2016 par une modification de la loi grecque prévoyant la transformation des centres d'accueil en centres de détention. "Même si le transfert des demandeurs d'asile vers le continent complique les renvois possibles en Turquie, cette excuse est inacceptable et ne devrait pas condamner ces personnes à des conditions mettant en péril leur santé et leur causant une angoisse profonde", a ajouté Human Rights Watch.

En pratique, le froid inhabituel de l'hiver 2017 a provoqué plusieurs morts, en particulier dans les îles d'accueil, par asphyxie ou par incendie, à cause des moyens de chauffage improvisés par les réfugiés dans des tentes exposées au froid, à la neige, au gel et aux maladies.

Finalement c'est le 7 juin 2017 qu'une circulaire impose dans les textes les préconisations européennes, en imposant le confinement dans les îles d'arrivées à tous les réfugiés nouveaux-arrivants, sans considération de leur situation familiale ou de leur état de santé.

 

La solidarité de la population grecque

Pendant toute la durée des grandes arrivées, ce sont les citoyens Grecs et des bénévoles venus du monde entier qui se sont succédés pour apporter leur solidarité aux migrants. Malgré la crise, toutes générations confondues, les citoyens se sont mobilisés pour apporter nourriture et médicaments, habits chauds et soutien aux réfugiés bloqués sur le territoire.

Relayés par les réseaux sociaux, tous les besoins de la vie quotidienne ont été pris en charge par la population, à travers des structures informelles et autogérées.

Ainsi, la cuisine sociale et solidaire "L'Autre Humain", fondée par Konstantinos Polychronopoulos, a cuisiné en compagnie des réfugiés jusqu'à 4000 repas par jour surtout grâce à des dons en nature et avec l'aide de bénévoles. 

Les soins et la santé des migrants ont été assurés grâce aux dispensaires solidaires et au bénévolat des personnels médicaux, souvent à titre individuel, avec une volonté affichée de ne pas se constituer en structure organisée. Grâce à des dons en médicaments et en espèce venus de toute l'Europe, les besoins en médicaments des réfugiés ont été couverts pendant tout leur séjour dans le port du Pirée et dans l'immense campement sauvage d'Eidomeni, à la frontière de la Grèce avec la République de Skopje (ancienne république yougoslave de Macédoine).

Leur installation dans les camps gérés par la police et l'armée, à partir de mai 2016, censée leur apporter un meilleur confort sanitaire et la sécurité, s'est traduit par leur éloignement des centres urbains et la coupure avec les volontaires a été accentuée par l'encampement systématique, accompagné de mesures de surveillance des entrées et sorties. La gestion de la nourriture, des soins et des problèmes liés à l'hébergement provisoire a été répartie entre quelques ONG, souvent les plus connues ou les plus médiatisées.

A contrario, Médecins Sans Frontières Grèce ou l'UNHCR se sont retirés des camps de détention des îles d'accueil à Lesbos, Samos, Chios, pour ne pas cautionner l'accord UE-Turquie, dont ils considèrent qu'il contrevient à tous les principes de droit international et des droits de l'Homme. 

 

La prise en charge des réfugiés par l'état grec

Depuis la signature du traité Union Européenne-Turquie, ce sont les ONG internationales et l'État grec qui ont été en charge de la gestion des réfugiés bloqués sur le territoire grec et dans les îles d'arrivée, à travers l'attribution de fonds européens spéciaux à hauteur de 500 millions d'euros.

Pourtant "les conditions de vie des réfugiés sur les îles de la Grèce sont "regrettables et exaspérantes", a déclaré fin 2016 le responsable de la mission MSF (Médecins sans frontières) en Grèce, Clément Perrin. "Les familles avec des nouveau-nés ou des petits enfants vivent encore dans les tentes, même si les températures sont tombées à cinq au-dessus de Celsius pendant les nuits de l'hiver 2016-17". Selon les données de MSF, à Samos, 329 tentes étaient disponibles fin 2016 pour 1000 personnes - dont 120 en dehors du hotspot - sans chauffage ni accès à l'eau chaude, et une nourriture insuffisante et monotone, distribuée une fois par jour. Dans le camp de Moria, à Lesvos, en dehors des familles qui sont désormais abritées dans des logements préfabriqués, les jeunes adultes célibataires vivent dans des tentes sans chauffage et l'eau chaude n'est disponible que le matin, ce qui provoque de grandes files d'attente.[2]"

  

La crise de la dette publique en Grèce

Depuis 2010, l'état grec au bord de la faillite après avoir recapitalisé ses banques privées se voit imposer des mesures d'austérité sanglantes qui conditionnent l'accord de nouveaux "emprunts d'aide". Résultat, le chômage atteint plus de 60% pour les jeunes diplômés, le PIB annuel a baissé de 28% en cinq ans, et les salaires et les retraites ont diminué de 45%. Aussi la pauvreté touche-t-elle un tiers de la population tandis qu'un foyer sur trois vit avec moins de 500 euros par mois.

  

Les squats et les structures solidaires autogérées

Dans cet état de guerre économique, devant l'urgence de la situation des réfugiés, les mouvements solidaires autogérés considèrent que les nombreux bâtiments inoccupés doivent être réquisitionnés. Ils ont aménagé des squats à Athènes et Thessalonique pour y loger surtout des familles avec des enfants, qui étaient alors à la rue.

Dans ces squats, loin de la guerre et de ses atrocités, les enfants sont à nouveau la priorité de tous. On y veille à la santé et à l'éducation des plus jeunes. Tout est fait pour assurer le meilleur confort possible dans tous les aspects de la vie en commun. L'indice de bonheur y est plus élevé que dans les camps gérés par la police et l'armée.

 

La répression des solidaires et la mise à l’écart des bénévoles

Alors, pourquoi les bénévoles qui constituaient l'épine dorsale de l'aide aux réfugiés sont-ils écartés des camps par les autorités grecques ? 

Pourtant les structures solidaires se sont trouvées en première ligne pour gérer l'afflux de réfugiés jusqu'au printemps 2016, au même titre que les ONG.

Ainsi, la structure solidaire autogérée Platanos avait commencé à aider les migrants qui campaient sur les places athéniennes lors de l'été 2015. Ses membres ont très vite compris qu'il fallait mettre en place toute une logistique élaborée pour accueillir les arrivants directement sur les rivages de l’île de Lesbos, où 5000 personnes en moyenne arrivaient chaque jour entre l’été 2015 et Avril 2016.

Mais la Frontex et les garde-côtes empêchent désormais les solidaires d'entrer en contact avec les nouveaux arrivants pour les aider. En janvier 2016, des pompiers espagnols venus en bénévoles ont même été accusés et traduits en justice pour avoir "facilité l'entrée sur le territoire" de réfugiés en détresse.

À Thessalonique en 2016, puis à Athènes au printemps 2017, des squats solidaires ont été « évacués » puis rasés, des familles de réfugiés ont été jetées violemment à la rue.

Les "camps d'accueil" répartis en province sont désormais éloignés des zones urbaines, et les réfugiés se retrouvent isolés de la population grecque et privés de son aide.

Cette ghettoïsation ne peut que rendre plus difficile encore l'intégration des migrants, qui restent depuis des mois bloqués dans l'attente d'une réponse. Il risque de se passer même des années avant qu'ils puissent voir leur sort s'améliorer.

Mais pourquoi tous ces gens ont-ils fui vers l'Europe?

Ils ont quitté des pays en guerre où même les hôpitaux et les écoles sont détruits, laissant derrière eux leurs morts et leurs maisons natales en ruine, viols et massacres, pour aller trouver ailleurs une vie, un travail, un endroit où élever leurs enfants en paix.

L'Union Européenne a annoncé qu'elle accorderait l'asile à plus de deux millions de réfugiés. Mais pour le moment, seuls 13 000 réfugiés ont été accueillis. La France n'a accordé que 3200 asiles, alors qu'elle a promis de recevoir 30 000 personnes.

Devant l'afflux de réfugiés, dès fin 2015, des pays d'asile comme la Suède puis l'Allemagne ont déclaré que la priorité serait désormais donnée aux Syriens, au détriment des Afghans, parce que ceux-ci sont moins éduqués.

Cette discrimination sur des critères d'origine est contraire au droit international, qui prévoit pour les réfugiés que leur cas soit examiné à titre individuel. Elle souligne aussi combien la politique européenne d'accueil des réfugiés est dictée par des critères économiques, et non par des critères humanitaires.

De même depuis juillet 2016 les réfugiés Irakiens ne sont plus éligibles à la relocalisation ; ils sont donc obligés de demander l'asile en Grèce, bien qu'ils soient parfaitement conscients du fait que ce pays est en pleine récession économique.

Excédés par la lenteur des procédures d'enregistrement, les réfugiés coincés dans les camps manifestent de plus en plus souvent leur mécontentement. Des familles, mais aussi des mères célibataires avec leurs enfants en bas-âge sont bloquées en Grèce, du fait de la lenteur de réaction des pays européens qui font traîner les processus de rapprochement familial et de relocalisation ou s'y opposent.

Preuve d'un désespoir croissant, depuis juillet 2016, les demandes de rapatriement volontaire ont augmenté, malgré la guerre et les exactions qui ravagent les régions d'origine de ces réfugiés, d'après le responsable de l'IOM en Grèce, Daniel Esdra[3].

 

La situation dans les centres d'accueil

Entre l'automne 2015 et juin 2016, la Commission Européenne n'a versé que 75 millions d'euros. Pourtant, les mesures d'austérité imposées par ses créanciers interdisent à l'état grec d'engager des personnels, que ce soit pour l'accueil des réfugiés ou pour l'examen des demandes d'asile.

En cessation de paiement, l'état grec a fait de son mieux pour traiter humainement les réfugiés, malgré son manque de moyens.

L'armée a construit en urgence des campements d'accueil pour abriter dans des tentes les familles bloquées en Grèce par la fermeture des frontières. Mais les conditions de séjour y sont de plus en plus difficiles, et la lassitude augmente au fil des mois.

Faute de crédits, la qualité des repas se dégrade. L'insuffisance en protéines devient dramatique pour les jeunes enfants, parfois bloqués depuis plusieurs mois avec leurs parents. Riz quotidien, ou simples nouilles sans sauce et sans légume. Pas de viande. Pas de lait premier âge, pas d'accès à des soins pédiatriques. Même dans les camps d'accueil ouvert, les conditions de soin et de nourriture ne sont pas suffisantes pour le nombre de pensionnaires, qui vivent dans la promiscuité et dans des conditions d'hygiène qui laissent à désirer. 

 

L’Europe forteresse

 La "crise des réfugiés" a fait prospérer l'industrie de la sécurité des frontières : en 2016, elle représentait un marché annuel mondial de 17 milliards d’euros, appelé à tripler dans les cinq ans à venir. « Il faut à l’Europe une véritable Union de la sécurité », a martelé Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, devant le Parlement européen en avril 2016. En agitant la peur de l'immigration, en évoquant les trafics et le terrorisme, les États appellent à barricader l'Europe, que ce soit par les moyens d'action de la Frontex, multipliés par 40 en dix ans, ou bien par la construction de murs et de barrières de barbelés qui s'avèrent d'ailleurs inefficaces, alors que les routes migratoires ne cessent d’évoluer. Ils incitent ainsi leurs contribuables à financer le renforcement des frontières de l'Europe.

Or étendre l’enceinte de fils barbelés qui s'étend sur les douze kilomètres de frontière gréco-turque d'Orestiada aux 7700 kilomètres de frontières terrestres de l’espace Schengen coûterait au moins deux mille milliards d’euros. Les frontières maritimes qui entourent l'Europe s'étendent sur 42 000 kilomètres ...

  

Des synergies police/armée au détriment des citoyens

Mais la surveillance des frontières n'est pas la seule explication pour justifier cette onéreuse fuite en avant technologique. Les enjeux industriels considérables cristallisés autour de la sécurité des frontières européennes constituent un nouveau débouché pour les industriels de l’armement. 

Dans un contexte où les dépenses d'État subissent des coupes sévères au nom de l'austérité budgétaire, à l’échelle européenne, les dépenses publiques de sécurité intérieure et le budget de la police ont triplé depuis 2010, pour atteindre plus de quatre milliards d’euros en 2016.

Les « technologies duales » développées par les industriels du secteur répondent à la fois aux besoins de l’armée et des forces de police, qui à la faveur des états d'urgence imposés par la menace terroriste, se retrouvent de plus en plus souvent dans des opérations communes, utilisant les mêmes technologies : drones douaniers, chiens robots douaniers, à l'odorat hyper développé ... Or les objectifs de la défense des frontières se recoupent de plus en plus avec les besoins croissants de la coercition policière « On assiste à un recyclage de toute l’industrie militaire vers le civil », explique Claire Rodier, juriste au sein du Groupe d’information et de soutien des immigrés (Gisti)[4]. À la lumière des répressions policières lors des manifestations citoyennes contre la loi El Kohmry en France au printemps 2016, il est devenu évident que les lois anti-terroristes de l'état d'urgence sont bien utiles pour maintenir et réprimer toute manifestation de mécontentement social.

  

Le traité UE Turquie et les droits de l'homme

Suite à l'accord Union Européenne-Turquie, depuis le 20 mars 2016, ceux qui essaient de passer en barque sont interceptés "en mer" par la Frontex, qui les ramène au port sous surveillance.

Arrêtés et enfermés dans des camps militaires surpeuplés pour être renvoyés en Turquie, ils sont alors entassés sans contact possible avec les bénévoles solidaires qui ne peuvent plus procurer ni nourriture ni soins aux détenus, dont des bébés.

Les réfugiés se voient alors proposer deux possibilités, faire une demande d'asile, en Europe ou en Grèce, - pour les Afghans il n'y aura plus de place en Europe du Nord - ou bien être directement renvoyés en Turquie, où ils sont finalement emprisonnés sans statut. Déjà, plusieurs réfugiés Syriens ont vu leur demande d'asile et leur appel refusés.

La situation est bloquée. Les camps de détention dans les îles d'arrivée qui ont remplacé les anciens hot-spots sont déjà surchargés, alors que de nouveaux réfugiés sont interceptés en mer tous les jours - même si les arrivants sont moins nombreux, il est désormais impossible de les héberger. 

Même de très jeunes enfants sont exposés à la chaleur et au froid. Les tentatives de suicide et les émeutes se multiplient, conséquences de la promiscuité et de l'absence de perspectives.

Les gens attendent en vain de se voir proposer des demandes d'asile, attribuées parcimonieusement, pour décourager les futurs candidats à la traversée.

Pourtant, près de 24 000 migrants et réfugiés sont encore arrivés sur les îles du nord de la mer Égée en une année depuis le 20 mars 2016.

8 400 d'entre eux ont déposé une demande d'asile en Grèce et attendent toujours que leur demande soit examinée.

  

Les déportations en Turquie dans le cadre de l'accord UE Turquie.

Devant les conditions inacceptables de détention des déportés et les violations évidentes des droits de l'homme en Turquie, la Grèce n'y a renvoyé qu'un millier de personnes qui n'avaient pas posé de demande d'asile ou dont la demande avait été rejetée, avant d'interrompre le processus de déportation.

En effet, en Turquie, les réfugiés et migrants qui ont été reconduits de force aux débuts de l'accord n'ont pas été informés de leurs droits ni des conséquences de leur déportation. Ils ont ensuite été enfermés dans des prisons dont l'accès est refusé aux ONG et à l'UNHCR (Haut Comité des Nations Unies pour les Réfugiés).

De plus, les déportés en Turquie se sont fait confisquer tous leurs biens, dont les téléphones portables, pourtant leur seul moyen de communiquer avec la famille et les amis. Ils sont ainsi coupés du monde et leurs proches n'ont reçu aucune nouvelle d'eux depuis des mois.

La Turquie ne peut pas être considérée comme un pays sûr pour les réfugiés et demandeurs d'asile non-européens puisqu'elle n'accorde en fait aucune protection. 

La répression contre la tentative de coup d'état de l'été 2016 et les mesures de répression prises à l'encontre des populations kurdes rendent encore plus dangereuses les conditions de vie pour les réfugiés de guerre en Turquie. La construction du mur entre la Syrie et la Turquie et l'usage de coups de feu contre des civils désarmés traduisent les intentions hostiles de l'État turc envers les réfugiés.

 

 

Les mineurs non accompagnés

La Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant de 1989 constitue le cadre général de protection des enfants en Europe. Toutefois, aucune disposition particulière ne s'applique directement aux mineurs migrants non accompagnés

Dans le monde, en 2017, un enfant sur 200 est un petit réfugié. Parmi les réfugiés, de nombreux mineurs voyagent seuls vers l'Europe, pour y chercher un meilleur avenir, ou bien après avoir perdu leur famille dans la guerre ou encore, parce qu'ils voyagent pour rejoindre des parents déjà arrivés en Europe. Ainsi, 170 000 mineurs non accompagnés ont demandé l'asile en Europe pour les seules années 2015 et 2016, provenant principalement de Syrie ou d'Afghanistan.

À l'âge de 11-12 ans, il n'est pas rare que les jeunes Afghans fuient leur pays, en guerre depuis plus de trente ans, pour éviter d'être engagés par les Talibans. Ils franchissent alors seuls et sans argent les milliers de kilomètres qui séparent l'Afghanistan des frontières de l'Europe. En route, ils sont livrés à eux-mêmes pendant plusieurs années.

Le long du voyage, ces jeunes non accompagnés sont particulièrement vulnérables à toutes sortes d'exploitations, de violences et d'exactions allant jusqu'au trafic d'organe et à la prostitution organisée.

En Grèce, plus de 2400 mineurs non accompagnés sont actuellement hébergés dans des conditions difficiles. Des centaines d’autres sont livrés à eux-mêmes faute d’être repérés comme mineurs, souvent parce qu’ils pensent pouvoir arriver plus vite au but qu’ils se sont fixés.

  

Le problème du droit à l'éducation

Pour les 20 000 enfants déracinés qui vont devoir rester en Grèce plusieurs mois, peut-être plusieurs années avec leurs familles, se pose le problème de l'éducation. Aussi l'État grec a instauré une commission d'universitaires et d'enseignants, chargée d'imaginer comment respecter le droit à l'école des enfants réfugiés. Ils ont privilégié une logique d'insertion dans les écoles grecques, pour éviter la ghettoïsation mais aussi pour contourner l'absence de crédits spécifiques nécessités par une scolarisation au sein des camps. L'Office International des Migrations (Nations Unies) a alors mis des bus à disposition pour assurer le transport des enfants vers les établissements voisins. À la fin de l'année scolaire 2017, près de 5000 jeunes réfugiés ont pu suivre un enseignement de 4 heures quotidiennes, selon un programme basé sur l'apprentissage du grec langue étrangère, des mathématiques et de l'anglais, selon les objectifs affichés par le Ministère de l'Éducation, intégration dans le pays et apprentissage de la culture grecque. Pourtant, malgré la joie de leurs enfants de retrouver une certaine normalité sur le chemin des écoliers, les parents syriens ne voient pas l'intérêt de leur faire fréquenter l'école en grec. Quant aux adolescents, accompagnés ou non, leurs projets d'avenir les éloignent d'une scolarité même temporaire en Grèce. Ils considèrent leur séjour en Grèce comme une étape passagère vers les pays du Nord de l'Europe.

Dans le contexte d'absence totale de fonds spécifique, il n'y a pas eu de recrutement pour la scolarisation des réfugiés mais un appel au volontariat auprès des personnels enseignants déjà en poste, sans prime ni indemnité ... Résultat, seuls des enseignants motivés se sont impliqués, pour affronter l'absence d'interprètes, les défis de classes polyglottes et multiconfessionnelles, sans personnel formé, sans possibilité de communiquer avec des familles ne parlant pas anglais. De plus, au début, convaincre les parents de confier leurs enfants aux animateurs, pour les laisser monter dans un bus vers l'inconnu, alors qu'ils venaient tous de subir des déplacements violents et forcés, s'est avéré une vraie gageure.

Il faut désormais scolariser les enfants coincés dans les camps des "îles d'arrivée", condamnés par l'accord UE-Turquie à rester enfermés jusqu'à ce qu'ils se résignent à demander l'asile en Grèce … en espérant qu'il leur soit accordé.

 

Les jeunes hommes seuls

Pour les procédures d'entraide, d'hébergement et de nourriture, les jeunes hommes passent systématiquement après les familles et les enfants réfugiés. Ils sont pourtant exposés aux mêmes abus que les autres, viols et prostitution compris.

Le problème de leur intégration se pose au stade même de la discrimination qu'ils subissent dès le processus d'enregistrement. Pour le moment, ces très jeunes adultes en détresse ne bénéficient pas de programme adaptés, hébergement, prise en charge, éducation, et ils sont obligés de se débrouiller dans la rue. Sans soutien, ils recourent à des solutions désespérées et constituent les premières victimes des trafiquants.

En Grèce pour les réfugiés installés dans des campements précaires, le rythme des examens de demande d'asile est actuellement d'une centaine par jour (contre 5 au début de la crise). Bon an mal an, il faudra donc plusieurs mois pour traiter leur dossier. Dans quelles conditions ?

 

L'odyssée des réfugiés n'est pas près de s'achever.

Le Tribunal Européen a décidé en novembre 2016 que les autorités européennes n'avaient pas le droit d'emprisonner des gens qui traversent les frontières placées entre deux pays membres de la zone Schengen[5]

Une des conséquences de la politique de retranchement sécuritaire de l'Union Européenne face aux réfugiés et aux migrants, c'est le fait qu'elle s'érigeait jusque-là en porte-flambeau des droits de l'homme, modèle et inspiration pour le reste du monde.

La violation de plusieurs principes élémentaires du Droit international détruisent d'un coup des décennies d'efforts et de progrès dans ce domaine.

Si l'Europe ne respecte pas ses propres standards en matière de droits des réfugiés, plus aucun espoir de protection ne s'offrira aux victimes de conflits et de persécution de par le monde, 20 fois plus nombreux au total.

Depuis le 20 mars 2016, les passages en barque de la Turquie vers la Grèce se sont beaucoup ralentis. C'est entre la Lybie et l'Italie que les trafiquants tentent désormais de faire passer les réfugiés. D'après le Haut Comité aux Réfugiés, au moins 700 personnes ont disparu en une seule nuit, avec probablement plus de 1500 morts en Méditerranée dans la dernière semaine de mai 2016.

Fin août 2016, en une seule nuit, 6500 personnes dérivant au large de la Lybie dans des radeaux surchargés ont été sauvées des flots. Plus de 17 000 sauvetages en une semaine.

Car la fermeture partielle des frontières turques n'a fait que déplacer les passages vers d'autres routes, rendant encore plus périlleux le voyage vers l'Europe. L'année 2016 a été beaucoup plus mortelle que 2015, du fait de la fermeture des frontières grecques.

L'accroissement des décès en Méditerranée, désormais concentrés entre les côtes libyennes et l'Italie, est en partie la conséquence de l'accord conclu en mars 2016. Parmi ces morts, il y a parfois de très jeunes enfants.

L'OIM rapporte que 29 811 migrants et réfugiés sont entrés en Europe par la Méditerranée en 2017 jusqu'au 5 avril, avec plus de 80% passant désormais par l'Italie et le reste en Espagne et en Grèce. Un total de 663 personnes est reconnu disparu début 2017, mais nombreux sont les morts dont personne n'entendra jamais parler.

En constante évolution, le drame des migrants a pris désormais la dimension d'une extermination massive. La situation ne s'améliorera que si les peuples d'Europe entendent ces milliers de gens, nos semblables, qui fuient la misère, les maladies et la guerre, pour leur apporter solidarité et entraide.

Il est temps que nous nous dressions partout pour mettre fin au génocide qui se déroule jours après jours, semaine après semaine, derrière nos écrans.

 

Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 

[1] in Rapport d'Eva Cossé,  http://www.hrw.org/news/2017/03/15/greece-year-suffering-asylum-seekers

[2]Les conditions pour les réfugiés sur les îles sont «regrettables et exaspérantes», déclare MSF en Grèce

30/12/2016  ANA-MPA

[3] Entretien avec l'auteur et Ariane Koutsaftis, janvier 2017.

[4] in "Observatoire des multinationales" - février 2017 - EUROPE FORTERESSE Sécurité aux frontières : enquête sur le nouveau complexe militaro-industriel européen, par GUILLAUME PITRON. Cette enquête a été réalisée dans le cadre d’un projet associant plusieurs journalistes d’investigation européens, Security for Sale, coordonné par le media néerlandais De Correspondent. Elle a été écrite avec le soutien du Journalism Fund

[5] Kathimerini 17 novembre 2016.

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