Réponse à l'article de Mme Cecilia Yuste (Ambassadrice d'Espagne en Belgique)

Réponse à l'article de Cécilia Yuste (http://plus.lesoir.be/152080/article/2018-04-19/catalogne-ne-melangeons-pas- politique-et-judiciaire). J'espère ne pas être la seule à répondre à ses contre-vérités: qui jongle entre Politique et Judiciaire?

Mme Yuste, comme vous le savez, les procédures judiciaires en cours sont directement liées à l’application de la loi 155 qui a instauré un régime d’exception en Catalogne. De ce fait, l’Etat de M. Rajoy a les mains libres pour raboter la liberté de parole et de pensée de ses concitoyens.

Je vous pose une question : a-t-on le droit de militer politiquement pour une République catalane dans l’Espagne de 2018 ? J’en doute fort tant que le 155 est en application, et même au-delà, car le problème majeur de l’Espagne aujourd’hui n’est pas la Catalogne, il me semble plus profond, plus structurel et cible le fonctionnement anti-démocratique des institutions.

Si, comme l'affirme votre article, l’Etat de droit était en application en Espagne il y aurait une liberté de pensée et d’expression sur ces questions, la liberté de manifester une opinion contraire même si elle s’appelle république catalane sans passer pour un terroriste, le respect des adversaires politiques et une vraie séparation des pouvoirs judiciaires et politiques.

 Il n'y aurait pas :

  • 8 élus et 1 président d’association, en prison préventive depuis 6 mois pour certains ;
  • pas de mise en examen du major Trapero et ses collègues sur des motifs non argumentés ;
  • pas de mise en examen des 750 (confirmer le nb) maires qui ont accepté d’organiser le référendum d’autodétermination du 1-O, alors que son interdiction formelle a eu lieu autour du 17 octobre 2017;
  • pas d’écoutes téléphoniques et d’arrestation de personnes supposées être des CDR ;
  • pas de mise en examen ou de censure d’artistes sur des sujets  d’indépendance ou anti- Roi;
  • un juge qui justifie par écrit, le maintien en préventive de plusieurs élus sur un délit de pensée;
  • des policiers qui acceptent des cadeaux de remerciement parce qu’ils ont violenté des catalans ;
  • …/…

Je vous rappelle, que les élections du 21-D 2017 ont été menées dans cet état d’exception qu'est le155 avec des interdictions surréalistes concernant la couleur jaune ou le ruban jaune alors que Ciudadans arborait fièrement la couleur orange, sans problème. S'il y a une liberté d’expression en Espagne elle est sectorielle et pas pour les indépendantistes. Dans votre texte, il est rappelé que Cs est le parti qui a obtenu le plus de voix, mais pas le plus de sièges ; en effet, il y a comme partout des règles de représentativité territoriales qui favorisent un peu les régions rurales. De là a essayer d’extrapoler les résultats d’élections pour le parlement régional à un référendum  c'est plutôt fallacieux.

Il faut le répéter, on ne sait pas ce qu’aurait donné un vrai référendum ! Ce que l’on sait de ces élections de décembre, c’est que 2,1 millions de gens sont en faveur d’une République catalane, et que le bloc du 155 (PP, PSC et Cs)  n’atteint pas 1,9 millions voix.

4 mois après les élections et toujours en attente de Président, oui mais je trouve cela indécent de le présenter comme vous le faites Mme Yuste, comme si c’était une volonté de la majorité parlementaire alors que c’est le tribunal du juge Llarena qui joue le faiseur de rois.  Parce le juge ne veut pas de C. Puigdemont comme Président (alors que le gouvernement espagnol l'avait invité à se présenter aux élections);  parce que que les autres candidats à la Présidence sont mis en prison (cas de Jordi Turull),  ou rejetés (cas de Jordi Sanchez) enfreignant les lois espagnoles et internationales, et parce que ces élections se font sous-menace directe avec des otages à la clé. Le monde entier a vu cela …

La fracture sociale causée par les catalans ? Elle existe dans toute l’Espagne pour 2 raisons: du fait d’une politique sociale bancale qui néglige les moins favorisés; et à cause d’une corruption abyssale. On peut espérer que la république catalane sera plus égalitaire, non ?  En tout cas on peut comprendre que les Catalans, après avoir essayé, en vain de négocier plus d’autonomie et une société plus juste, veuillent se prendre en main et quitter un système arbitraire qui tourne en rond depuis des décennies.

Une évidence à rappeler sans cesse : il y a la Loi et l’Esprit de la Loi. M. Rajoy a refusé tout dialogue depuis 2015 et un Référendum pacté (voir la  GB pour le référendum sur l’indépendance de l’Ecosse ou la France avec la Nouvelle Calédonie).Il a acculé les catalans et n’a pas joué son rôle politique. En envoyant 6000 policiers pour frapper et intimider les votants pacifiques du 1er octobre il a montré son vrai visage, plus proche de M. Erdogan que de Mme Merkel.  Son manque de courage politique lui fait se cacher derrière les jupes des juges. Il faut vous rappeler, Mme Yuste, vous qui jouez si bien avec les mots, que les référendums ne sont pas interdits par la constitution espagnole.  Soyez donc de vrais démocrates, organisez un référendum pacté complètement en dehors de la menace du 155, sortez de la spirale stérile de la répression !

Mais personne n’est dupe depuis le 21-D. On sait que le gouvernement espagnol ne respectera les résultats que qu’ils sont en sa faveur. Au-delà de cet intérêt partisan, il ne dérogera pas au sacro-saint principe  de l'« Espagne Una y Indivisible ».  Bien, parlons-en. Savez-vous combien de pays de l’UE sont devenus  indépendants depuis le début du 20eme siècle ? 19 sur 28, soit 68%  qui ont rejeté ce principe d’indivisibilité qui est la base de toutes les constitutions … jusqu’au moment où cela ne marche plus. Alors arrêtez avec le mantra de transgression de la Loi. N’est-il pas plus grave de transgresser la Loi en détournant massivement les fonds publics, en mettant des innocents en prison préventive des longs mois et en essayant, comme le fait cet article de criminaliser plus de 2 millions d’habitants ?

Des décisions juridiques à respecter. Le haut pouvoir judiciaire espagnol s’est discrédité lui-même en se plaçant en marge de la loi espagnole et notamment au service de VOX (c’est Vox lui-même qui s’en vante), en ignorant le Tribunal des droits humains des Nations Unies, et en agissant de manière disproportionnée face aux faits.

Oui, rappelons les faits : le Président Puigdemont et son gouvernement ont tenté d’appliquer, via un référendum,  le programme accepté par la commission électorale du 2015 et pour lequel ils ont été élus démocratiquement: c’est de cela qu’on les accuse. A-t-on le droit de faire cela dans une démocratie ? Très concrètement, ils ont lancé, de manière totalement pacifique, un questionnement sur l’indépendance de la Catalogne (donc sur la fameuse indivisibilité territoriale de l’Espagne) et cela est passible de 30 ans de prison via des délits de rébellion et de sédition : vous ne trouvez pas cela exagéré ?

Ces délits, sont, dans ce contexte, si fragiles qu’ils ne sont pas reconnus par l’Allemagne et la Suisse, ni probablement par les  tribunaux des pays européens qui devront se prononcer à la demande d’extradition.  Cela semble extravaguant  au sein de l'Europe, de demander l'extradition d'un opposant politique avec qui on ne veut pas dialoguer: M. Rajoy et sa manie de vouloir régler une question politique avec les tribunaux !

Et tout cela ne vous suffit pas ?  Il semble bien que non, vous essayez encore de générer de la confusion, d’utiliser les rapports de force, de mélanger Politique et Judiciaire tout en disant le contraire. Ce ne sont pas des méthodes de démocrates ! Elles sont par contre classiques dans les régimes autoritaires et, disons-le clairement néo franquiste.

Le gouvernement de M. Rajoy va devoir rendre des comptes ...tout ou tard.

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