Critique du livre ''Hommage à la Catalogne'' de George Orwell

Paul Preston, qui est professeur à la London School of Economics et historien spécialisé sur la période de la Guerre d’Espagne affirme que l’auteur de "Hommage à la Catalogne" n’a pas compris le contexte plus large de la Guerre et a fourni une version partielle et partisane du conflit. Ci-dessous la traduction de son article:

Commencée le 17 juillet 1936 par un coup militaire contre le gouvernement démocratiquement élu de la deuxième République, la guerre civile espagnole fut une répétition de la seconde guerre mondiale. Les gouvernements britannique, français et américain se sont tenus à l'écart et ils ont ainsi permis au général Francisco Franco, avec l'aide substantielle d’Hitler et de Mussolini, de vaincre la république. À ce jour, cette guerre est restée dans les mémoires comme "la dernière grande cause", la guerre des volontaires des Brigades internationales, le bombardement de Guernica et la mini-guerre civile dans la guerre civile menée à Barcelone où les anarchistes de la CNT et les trotskystes du POUM ont combattu les forces du gouvernement catalan, la Generalitat, appuyées par les communistes du PSUC.

Il y a quatre-vingts ans, les Ramblas de Barcelone résonnaient sous les coups de feu. Une grande partie de ce qui s’est passé dans les rues pendant les journées de mai est bien connue grâce au livre "Hommage à la Catalogne" de George Orwell, mais pas la raison pour laquelle cela s’est produit. Herbert Matthews, le grand correspondant du New York Times, a résumé le problème de la façon suivante: "Ce livre a plus contribué à noircir la cause loyaliste que toute œuvre écrite par les ennemis de la Deuxième République." C'est regrettable car, pour plusieurs milliers de personnes, "Hommage en Catalogne" est le seul livre sur la guerre civile espagnole qu'ils aient lu.

Témoignage de deux fragments de la guerre, le livre présente deux reportages d’une valeur inestimable: le premier est un récit saisissant des expériences d’un milicien sur "un secteur tranquille d’un front tranquille" en Aragon, évoquant la peur, le froid et surtout, la misère, les excréments et les poux des tranchées infestées de rats; le second est une description vibrante de plusieurs jours et nuits passés sur le toit-terrasse du théâtre Poliorama dans les Ramblas, tout en défendant le QG du POUM situé de l'autre côté de la rue. Le récit d’Orwell sur l’atmosphère toxique de Barcelone pendant et après les jours de mai 1937 est inestimable, mais gêné par l’hypothèse que la suffocation stalinienne de la révolution mènerait à la victoire finale de Franco.

"Hommage à la Catalogne" fait partie de toute liste de livres importants sur la guerre civile espagnole. Dans le monde anglo-saxon, il a informé l'opinion sur la guerre, en inspirant par exemple le film "Land and Freedom" de Ken Loach. Cependant, limité à la période et au lieu de la présence d’Orwell en Espagne, ce n'est certainement pas là une analyse fiable de la politique plus large de la guerre, en particulier de ses déterminants internationaux. Orwell ne savait clairement rien sur ses origines ou sur la crise sociale qui se cachait derrière les affrontements de Barcelone. Dans aucun de ses écrits, il ne mentionne de connaissance préalable sur l'Espagne ni ne conseille de lire un livre en espagnol sur la guerre ou autre chose. Orwell le reconnait lui-même en écrivant "ma partisannerie, mes erreurs de fait et la distorsion inévitablement causée par le fait que je n’ai vu qu’un côté des événements".

Des amendements à ce qu'il avait écrit dans "Hommage à la Catalogne" se sont reflétés dans ses écrits après des conversations ultérieures à Londres avec le Premier ministre républicain espagnol exilé, le Dr Juan Negrín. En réponse à ses questions sur les problèmes plus généraux de la guerre civile, M. Negrín a expliqué pourquoi la république avait été obligée de se tourner vers l’Union soviétique en tant que seule grande puissance disposée à vendre des armes. Il a également évoqué les problèmes liés à la direction de la guerre tout en traitant avec "le conglomérat hétérogène de partis, de syndicats et de groupes dissidents incompatibles", ainsi que les "gouvernements locaux et régionaux", souvent auto-proclamés, largement "inconstitutionnels". Negrín a conclu qu'Orwell était "idéaliste et sans expérience sur le sujet".

Peut-être n'était-il pas sans expérience sur le sujet. Il s'était présenté à Negrín uniquement en tant qu'«éditorialiste de l'observateur» sans mentionner ses liens avec le POUM. Il est possible qu'il se sentait mal à l'aise avec ce parti. En décembre 1938, il écrivait à un ami: "J'ai donné un récit plus sympathique sur la "ligne" du POUM que ce que j'en pensais en réalité parce que la presse capitaliste n’en avait pas entendu parler et que la presse de gauche ne faisait que le diffamer." l'esprit de fair-play a conduit Orwell à escamoter l'affaiblissement de la république causé par le POUM. Cela semble irresponsable, étant donné qu'il a admis qu'avant les événements de mai, il tentait de se transférer du POUM aux Brigades internationales. Cela signifiait qu'il comprenait l'opinion des socialistes, des républicains libéraux et des communistes comme quoi un effort de guerre efficace exigeait le contrôle de l'État sur l'économie et la mobilisation massive d'une armée moderne.

Il avait adhéré au POUM uniquement parce qu'il avait été rejeté par Harry Pollitt, le secrétaire général du parti communiste britannique. Il est donc arrivé à Barcelone avec les lettres de créance du parti travailliste indépendant. Emmené à la caserne Lénine du POUM située dans la Gran Vía, il a été accueilli à cause de sa célébrité littéraire. Orwell n'était pas populaire parmi les miliciens britanniques, qui, comme Pollitt, lui reprochaient son "accent d'Eton à couper au couteau". L'un d'eux a dit qu'il n'aimait pas ce "connard prétentieux": "Il n'aimait vraiment pas les ouvriers". Il avait été exalté de trouver "une ville où la classe ouvrière était en selle", mais les expériences collectivistes de l'automne 1936 n'avaient pas créé une machine de guerre. Les événements de mai visaient à éliminer les obstacles révolutionnaires à la conduite efficace de la guerre. Il l'a reconnu dans son essai de 1942 intitulé "Regard sur la guerre d'Espagne": "La thèse trotskyste selon laquelle la guerre aurait pu être gagnée si la révolution n'avait pas été sabotée était probablement fausse. Le fait de nationaliser des usines, démolir des églises et émettre des manifestes révolutionnaires n'aurait pas rendu les armées plus efficaces. Les fascistes ont gagné parce qu'ils étaient les plus forts; ils avaient des armes modernes et les autres n'en avaient pas."

Cependant, dans son livre, il exprimait des vues pro-révolutionnaires fondées sur l’ignorance de l’impact préjudiciable pour l’image internationale de la république des atrocités contre les prêtres , les propriétaires fonciers et les commerçants commises à Lérida par le POUM et dans l'est de l'Aragon par les milices anarchistes de Barcelone. Par exemple, il n'a pas du tout compris le cas notoire d'Antonio Martín Escudero, un passeur anarchiste qui contrôlait la zone de la frontière pyrénéenne franco-catalane connue sous le nom de La Cerdanya (La Cerdagne). Là-bas, son groupe et lui avaient commis des actes de banditisme, des atrocités contre le clergé et rackettés les personnes traversant la frontière française. À la fin du mois d’avril, il fut tué dans la petite ville de Bellver lors d’un affrontement avec la population locale déterminée à mettre fin à son règne de terreur. Orwell accepte la version anarchiste qui dépeint Martín comme un martyr assassiné par les forces de la Generalitat.

À Barcelone, les hostilités sociales et politiques prenaient de plus en plus d'importance depuis quelques mois. La tension rencontrée par Orwell à son arrivée en avril n’était pas le résultat de la malveillance communiste mais de la détresse économique et sociale. La population catalane avait été gonflée par l'arrivée de 300,000 réfugiés. La pression exercée par la crise du logement et l’augmentation de 40% de la population de Barcelone a rendu les conflits existants amers. Jusqu'en décembre 1936, alors que la CNT contrôlait le ministère de l'approvisionnement, la solution anarchiste consistait à réquisitionner la nourriture dans les campagnes. Alors que les agriculteurs amassaient des stocks à vendre au marché noir, cela provoqua des pénuries et une inflation. Le PSUC a ensuite repris le ministère de l'approvisionnement et mis en place une approche davantage axée sur le marché. Cela a exaspéré les anarchistes mais n'a pas résolu le problème. Il y eu des émeutes de pain à Barcelone et des affrontements armés entre les anarchistes et le PSUC pour le contrôle des magasins d'alimentation.

Ce conflit n'était qu'un aspect d'un problème beaucoup plus grave. L’appel du POUM pour un front ouvrier révolutionnaire avec la CNT affaiblissait l’effort de guerre. En outre, les critiques publiques entièrement justifiées du POUM à l’égard des procès de Moscou étaient perçues comme portant atteinte aux relations de la République avec son seul allié puissant. Pour assurer les livraisons d'armes russes, le chef de file du POUM, Andreu Nin, fut démis de ses fonctions le 16 décembre lors d'un remaniement ministériel. Cependant, l’hostilité à l’égard de la gauche anti-stalinienne ne consistait pas seulement à plaire aux Russes. De nombreux anarchistes catalans n'étaient pas engagés dans l'effort de guerre. À la mi-mars, plusieurs centaines d’anarchistes qui s’étaient opposés à la militarisation des milices abandonnèrent le front et prirent les armes dans la capitale catalane. Les révolutionnaires avaient 60,000 fusils à Barcelone. Ils refusèrent soit de les abandonner, soit d'aller au front eux-mêmes pour se battre. Ce n'était qu'une question de temps avant que le conflit ne se déclare. Orwell, compte tenu de sa position modeste dans une milice du POUM, n'a rien vu de cela.

Alors que les affrontements devenaient plus violents à Barcelone, la Generalitat a interdit les rassemblements traditionnels du 1er mai, ce qui fut perçu comme une provocation par la base de la CNT. Au début du mois de mai, la crise éclata. Le catalyseur immédiat a été la saisie, le 3 mai, par la Generalitat du central téléphonique de Barcelone contrôlé par la CNT après qu’un opérateur anarchiste eut interrompu un appel téléphonique du président de la République, Manuel Azaña. À la suite de la détérioration des conditions et de la main lourde des forces de police, des éléments de la CNT - appuyés par le POUM - ont affronté les forces de la Generalitat et du PSUC. Les anarchistes ne pouvaient gagner qu'en rappelant leurs troupes d'Aragon. Ensuite, ils devraient combattre à la fois le gouvernement républicain central et les franquistes. En conséquence, avec l'approbation des ministres anarchistes, des renforts de police décisifs du gouvernement de Valence ont commencé à arriver le 7 mai. Des centaines de militants de la CNT et du POUM ont été arrêtés, bien que les besoins des industries de guerre aient limité l’ampleur de la répression. Andreu Nin fut assassiné par une équipe d'agents du NKVD. Les premières réalisations révolutionnaires ont été progressivement démantelées.

Après une expérience cauchemardesque à Barcelone, Orwell a écrit: "Curieusement, toute cette expérience ne m'a pas laissé avec moins, mais avec plus de conviction dans la décence des êtres humains." Il n'a jamais abandonné son engagement envers la République espagnole. De retour à Londres, en juillet 1937, il écrivit: "Les brigades internationales se battent en quelque sorte pour nous tous - une petite poignée d'êtres humains souffrants et souvent mal armés se tenants entre la barbarie et la décence, au moins en comparaison. Son livre permet d'oublier trop facilement que la république espagnole a été défaite par Franco, Hitler, Mussolini et l'intérêt personnel ainsi que la pusillanimité des gouvernements britannique, français et américain. Son ignorance de la situation générale en Espagne était pardonnable. Le problème est plutôt que ses jugements ont facilité l’utilisation ultérieure du livre dans le cadre d’un récit de la guerre froide. Les instructions laissées avant sa mort pour une édition ultérieure ignoraient son acceptation de la nécessité d'un effort de guerre unifié en Espagne. C'est comme si l'Orwell de la ferme des animaux, dix-neuf-cent-quatre-vingt-quatre et celui qui espionnait ses compagnons de voyage suspects pour le compte du Foreign Office, pensait qu'il devrait rajouter un clou au cercueil communiste, et ce en dépit de la distorsion de la situation espagnole.

Paul Preston

URL de l'article original:

https://www.theguardian.com/books/2017/may/06/george-orwell-homage-to-catalonia-account-spanish-civil-war-wrong

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