Espagne 1939: les Anarchistes portent sur leurs épaules la honte de la capitulation

César Martínez Lorenzo, Espagnol, (juillet 1939 - octobre 2015), est un historien de l'anarchisme espagnol, surtout connu pour être l'auteur de l'ouvrage de référence "Les anarchistes espagnols et le pouvoir". C'est le fils de Horacio Prieto, par deux fois secrétaire général de la Confédération nationale du travail (CNT) en 1934 et 1936. Ci-dessous l’extrait du chapitre XI de son livre:

Extrait du chapitre XI du livre "Les anarchistes espagnols et le pouvoir":

Au début de décembre 1938, Garcia Birlan, Santillan et Federica Montseny rendirent visite au président de la République au nom de la FAI (Fédération Anarchiste Ibérique). Ils lui demandèrent de destituer Negrin (socialiste, chef du gouvernement où les communistes tenaient une place prépondérante) et de former un nouveau gouvernement qui serait en mesure d'épurer l'armée des officiers communistes. Azaña déclara qu'il souhaitait vivement lui-aussi la mise à l'écart de Negrin mais que constitutionnellement il ne pouvait rien faire.

Le mécontentement des libertaires était aussi avivé par le fait que la politique de séduction envers les démocraties comme la France et l'Angleterre (politique qui avait motivé dans une large mesure l'offensive contre l'extrême gauche, l'attaque des collectivités agraires et la suppression d'une grande partie des conquêtes révolutionnaires) n'avait abouti à rien. En effet, la satisfaction du capitalisme international en voyant la vigoureuse réaction antianarchiste menée par Negrin était plus que largement compensée par la crainte qu'il éprouvait devant l'emprise communiste dans la zone républicaine. Personne n'ignorait que la défense par les communistes de la petite propriété, du patriotisme et de la démocratie parlementaire n'était qu'une tactique pour leur permettre de prendre le pouvoir et qu'une fois les maîtres, ils se mettraient à leur tour à nationaliser les moyens de production, à collectiviser la terre, et qu'ils supprimeraient les institutions bourgeoises. Aussi la montée du communisme n'avait aucunement empêché l'abandon de l'Espagne républicaine par les nations démocratiques. Enfin, le retrait des Brigades internationales avait commencé dès la fin septembre 1938, l'aide soviétique se relâchait peu à peu ou se heurtait à des obstacles de plus en plus grands et les désastres militaires se succédaient rapidement.

L'action de Negrin n'avait donc pas amélioré la situation; au contraire jamais elle n'avait été aussi grave. Le 23 décembre débutait l'offensive franquiste contre la Catalogne. L'armée loyaliste, inférieure tant en effectifs qu'en puissance de feu, ne tarda pas à céder. Après la chute de Barcelone, le 26 janvier 1939, et l'exode en France d'un demi-million de soldats, de militants, de femmes ou d'enfants, la démoralisation se répandit parmi les combattants enfermés dans l'ancienne zone centre-sud. Ils se voyaient pris dans un guêpier et ne croyaient plus pouvoir continuer la guerre après la perte de la Catalogne, seule zone industrielle, et la coupure avec la France qui mettait fin à l'acheminement des armes par voie de terre. De surcroît, le 27 février, l'Angleterre et la France reconnaissaient le gouvernement de Franco; automatiquement les fonds républicains déposés dans ces deux pays étaient gelés; Azaña abandonnait la présidence de la République en apprenant la nouvelle (28 février). La misère, la faim, le marché noir sévissaient parmi la population civile, les soldats désertaient en masse, le pessimisme était général et la cinquième colonne se manifestait chaque jour davantage.

Le Conseil national de Défense. L'anarchisme bafoué.

Negrin était revenu dans la zone républicaine le 10 février 1939 (le jour même où l'armée franquiste atteignait la frontière française et où l'île de Minorque se rendait) sans la caution du président de la République. Il prétendait poursuivre la guerre le plus longtemps possible avec l'espoir qu'un conflit mondial permettrait l'intervention contre Franco de la France et de l'Angleterre, mais seuls les communistes l'appuyaient dans cette résolution. Le 2 mars, il opéra un profond remaniement des commandements militaires qui équivalait à un véritable coup d'Etat pro-communiste. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Le 4 mars éclata le contre-coup d'Etat antinégriniste et fut constitué un gouvernement nommé "Conseil national de Défense" qui comprenait:

Général José Miaja - présidence.

Colonel Segismundo Casado - Défense.

Julian Besteiro (Socialiste indépendant) - Affaires étrangères.

Wenceslao Carrillo (PSOE) - Intérieur.

Antonio Perez (UGT) - Travail.

Miguel San Andres (Gauche républicaine) - Justice.

José del Rio (Union républicaine) - Instruction publique.

Gonzales Marin (CNT) - Finances et Agriculture.

Eduardo Val (CNT) - Communications et Travaux publics.

Sanchez Requena (Parti syndicaliste) - Secrétariat.

La bataille commença le 5 mars à l'aube entre les corps d'armée I, II et III que commandaient les communistes et le corps d'armée IV contrôlé par les libertaires sous les ordres de Cipriano Mera. Elle ne se termina que le 12 mars par la défaite des communistes. Plusieurs milliers d'hommes payèrent de leur vie cet affrontement.

Les historiens qui ont relaté ces événements ont beaucoup insisté sur le rôle de Casado, de Miaja et d'autres chefs militaires ou dirigeants politiques. A notre avis, ils ont omis d'insister suffisamment sur la composition des troupes qui exécutèrent le coup d'Etat antinégriniste. Or ces troupes étaient contrôlées par la CNT, la seule organisation à avoir un nombre important de combattants en dehors du Parti communiste. Ce furent ces 150,000 soldats de la Confédération qui déterminèrent l'issue des combats et le triomphe du Conseil national de Défense. Casado n'aurait pu rien faire sans Cipriano Mera et les libertaires. Miaja, Casado, Besteiro, Wenceslao, Carillo, les diverses personnalités socialistes ou républicaines ne furent que des figures représentatives car le pouvoir réel était détenu par la CNT, ses adhérents et ses troupes.

Ce fut d'ailleurs la Fédération régionale du Centre qui prit l'initiative de renverser Negrin et qui trama le complot dans le plus grand secret sans tenir les autres dirigeants libertaires au courant, pas plus le ministre Segundo Blanco que le secrétaire général Mariano Vasquez, resté en France, ou les membres du Comité national encore présents en Espagne tels qu'Avelino G. Entrialgo, Serafin Gonzalez Inestal ou Juan Lopez. Les préparatifs, les prises de contact, l'établissement du réseau de renseignements, les plans de l'insurrection furent mis au point par le fameux Comité de défense de la CNT du Centre que formait le trio Val-Salgado-Garcia Pradas récemment élargi (probablement vers le 21 ou le 22 février) par l'entrée de Benigno, Mancebo, Melchor Baztan, Manuel Amil et Gonzalez Marin. Cette poignée d'hommes se mit à conspirer dès la chute de Barcelone, obtenant très vite l'adhésion de Casado puis, par l'intermédiaire de ce dernier, celle des principaux officiers non communistes; elle entraîna aussi dans son sillage les chefs des partis républicains et les socialistes de gauche (caballeristes) ou de droite (les fidèles de Besteiro). Elle décida enfin la composition et même l'appellation du futur gouvernement dont les ministres ou conseillers ne devaient figurer qu'afin de donner l'impression qu'il s'agissait d'un organisme de coalition, d'union antifasciste, et afin de camoufler vis-à-vis de l'étranger, l'emprise libertaire au moyen de personnalités modérées.

La CNT réalisa en mars 1939 ce qu'elle aurait pu faire en mars 1938, à l'automne 1937 ou en mai 1937 déjà, c'est-à-dire l'épreuve de force (constamment différée par crainte du triomphe foudroyant de Franco et faute de l'appui, ne serait-ce que symbolique, des républicains ou des socialistes) avec les staliniens. Les événements de mars 1939 furent, à notre avis, le règlement de comptes tellement attendu entre les frères ennemis. La CNT se lança dans l'aventure parce que, pour la première fois mais bien trop tard, socialistes de gauche et républicains acceptèrent de se ranger du côté des libertaires et de leur servir de prête-nom. Casado osait faire ce que n'avait pas osé faire Indalecio Prieto et ce que Largo Caballero ou Giral n'avaient pas voulu faire durant l'été 1936. La CNT s'empara ainsi du pouvoir mais tout était perdu militairement. Son sursaut fut inutile et vint mal à propos; elle finit par où elle aurait peut-être dû commencer... mais... la Révolution libertaire était impossible alors... mais... socialistes et républicains haïssaient les anarchistes... mais...

Bref, les anarchistes, enfin maîtres indiscutés du pouvoir, ne le gardèrent en main que quelques jours. Les combats contre les divisions communistes avaient désintégré l'arrière-garde, désorganisé le front, dissipé l'espoir déjà bien chancelant de sauver ne serait-ce que l'honneur du soldat grâce à une paix négociée placée sous le signe de l'anticommunisme. Franco exigea une capitulation totale et répondit aux appels désespérés du Conseil par une offensive irrésistible. Tout craqua: il n'y eut que désertions en masse, désobéissance, coups de main de la cinquième colonne, paralysie administrative, inertie de la population, sauve-qui-peut des responsables politiques et militaires; le 28 mars les fascistes entraient enfin dans Madrid et le 30 les Italiens occupaient Alicante, capturant des milliers de militants qui n'avaient pu s'embarquer, sans faire de discrimination entre les partisans du Conseil et les négrinistes.

Le Conseil national de Défense échoua donc totalement dans ses objectifs. Non seulement il ne put obtenir la moindre concession de la part de Franco mais encore il endossa la responsabilité d'avoir mis fin à la guerre dans les pires conditions possibles: désordre, débandade et ridicule. Voulant enlever aux communistes le prestige d'une résistance héroïque et finir la guerre avec décence, il fut incapable et d'acquérir pour lui ce prestige et de sauvegarder sa dignité.

Certes tout était perdu; personne, sauf peut-être quelques militants exaltés du PC, ne croyait une résistance possible devant durer jusqu'à l'éclatement d'un conflit mondial. Les soldats étaient épuisés, le manque de matériel militaire tragique et la conjoncture internationale toujours aussi défavorable (accords de Munich, désengagement soviétique, reconnaissance des autorités rebelles par les grandes puissances). La CNT prétendait poursuivre la lutte jusqu'au bout si les fascistes rejetaient ses propositions de paix mais, en renversant Negrin et les communistes, elle affaiblissait fatalement un potentiel déjà bien réduit. D'autre part, elle servait en fin de compte les intérêts même du PC qui, libéré du poids d'une lutte sans issue, avait beau jeu désormais pour affirmer que les traîtres et les capitulateurs avaient perdu une cause qu'il était possible de défendre, et que ses militants courageux, patriotes, tenaces, avaient été des victimes, des martyrs. En un mot, les staliniens retiraient leur épingle du jeu avec les mains propres et un grand crédit moral alors que les libertaires portaient sur leurs épaules la honte de la capitulation.

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