Expérience - Lacan

Voici longtemps que je pense écrire un tel billet. Des mois qu'il me fait défaut, des mois que je l'esquive. Il venait, puis hop, se faufilait ailleurs. C'était le furet. Peut être est-ce une parole. Et puis ça n'a pas vraiment d'importance.

Voici longtemps que je pense écrire un tel billet. Des mois qu'il me fait défaut, des mois que je l'esquive. Il venait, puis hop, se faufilait ailleurs. C'était le furet. Peut être est-ce une parole. Et puis ça n'a pas vraiment d'importance.

Septembre 2011 me ramène à Lacan par la trentaine d'années écoulées depuis sa mort. Je suis restée loin des disputes car je n'ai rien à défendre. En revanche, je suis très proche de ce qui, d'une expérience vécue, infuse les jours. Expérience passée de la cure analytique et de quelques lectures de Lacan.

Faisons un détour : j'ai beaucoup aimé le film de Moretti - Habemus papam - Il y a comme une trace de l'expérience analytique dans ce film, et pas pour la raison que l'on peut croire - Moretti jouant un psychanalyste romain - Mais parce que ce n'est pas le film auquel on pouvait s'attendre.

La cure est de cet ordre. Rien n'est jamais là où vous le croyiez, tout se déplace et entraîne le sujet, un peu sonné, dans une errance de roi aveugle (et souvent nu). Vous pensiez qu'un port, quelque part, vous attendrait, que tout trajet avait un but représentable, que c'était un itinéraire balisé d'un début vers une fin. Peine perdue, vous trouvez le mouvement, jamais la réponse. Mais c'est alors que des bribes de rien du tout, des fétus ignorés, des silences prennent vie, couleur et vigueur.

Certes, des pans de votre petite histoire se réorganisent, des colères se défont, des pleurs se tarissent, et parfois vous pensez comprendre. Mais ce n'est pas tout à fait ça, le sel de la cure. A ma manière, je dirais que le gain de la cure est le mouvement, le déplacement : aucune vérité ne se donne ni ne s'atteint. Et pourtant il est question de vérité du sujet ! cette vérité réside dans le « travail » de dévoilement incessant de ce qui se voile sans cesse, labeur d'ouverture à recommencer toujours, travail de langage : la vérité se parle (cf : plus bas). J'aime cette forme « d'obstination » (jamais forcée) du travail intérieur, que j'associe volontiers au travail du peintre qui n'arrête jamais : aucune ligne, aucune couleur ne sera le but immuable de sa quête ; au mieux, il trouvera sa zone de voyage, le lieu de courant suffisant.

J'ai envie de citer ici un texte de J. Lacan où il donne sa propre voix à la vérité (1955) : « Moi la vérité, je parle », texte qui n'est pas facile, qui gagne beaucoup à être dit à haute voix comme du théâtre, ce qui restitue un peu de son ampleur, de son souffle tragique.

« Je suis donc pour vous l'énigme de celle qui se dérobe aussitôt qu'apparue, hommes qui tant vous entendez à me dissimuler sous les oripeaux de votre convenance [...] Où vais-je donc, passée en vous, où étais-je avant ce passage? Peut-être un jour vous le dirai-je? Mais pour que vous me trouviez où je suis, je vais vous apprendre à quel signe me reconnaître.

Hommes, écoutez, je vous en donne le secret. Moi la vérité, je parle [...] Qu'un flair plus sûr que toutes vos catégories vous guide dans la course où je vous provoque : car si la ruse de la raison, si dédaigneuse qu'elle fût de vous, restait ouverte à votre foi, je serai, moi la vérité, contre vous la grande trompeuse, puisque ce n'est pas seulement par la fausseté que passent mes voies, mais par la faille trop étroite à trouver au défaut de la feinte et par la nuée sans accès du rêve, par la fas­cination sans motif du médiocre et l'impasse sédui­sante de l'absurde.

Cherchez, chiens que vous devenez à m'entendre, limiers que Sophocle a préféré lancer sur les traces hermétiques du voleur d'Apollon qu'aux trousses sanglantes d'Oedipe, sûr qu'il était de trouver avec lui au rendez-vous sinistre de Colonne l'heure de la vérité. Entrez en lice à mon appel et hurlez à ma voix. Déjà vous voilà perdus, je me démens, je vous défie, je me défile; et vous dites que je me défends. »

 

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« Freud, écrit Lacan, a su laisser, sous le nom d'inconscient, la vérité parler ». Laisser parler la vérité, voilà le moyen, le seul, de la connaître. Aucun savoir ne donne accès à cette connaissance. Ecouter la vérité est l'unique nécessaire. Si la conscience peut entendre la vérité, il arrive souvent cependant qu'elle s'y ferme. L'inconscient est la voix de la vérité refoulée : plus précisément, il est la voie, c'est-à-dire le chemin par lequel elle passe, lorsque l'homme a refusé de l'entendre.

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