Le modeste colporteur est mort ; Pierre Silvain, écrivain.

Julien Letrouvé colporteur, c'était là le titre d'un petit roman de Pierre Silvain publié chez Verdier en 2007.

Pierre Silvain est mort ce vendredi 30 octobre, et il ne verra pas son dernier livre qui sera publié chez ce même éditeur début 2010, livre dédié à Gérard Bobillier, mort lui même le 5 octobre.

Liseur très fin et très fidèle, il a écrit à propos de quelques auteurs qu'il connaissait intimement : Büchner (Le brasier, le fleuve), Jouve (Le passage de la morte), Proust (Le côté de Balbec), Loti (Le jardin des retours). Ce ne sont pas des études mais de patientes reconstructions de l'univers des écrivains, ce sont des cheminements amoureux et attentifs.

Mais c'est par son Julien Letrouvé, que je l'ai découvert, seul livre qui eut une certaine diffusion et qui le fit connaître. Nous sommes à la fin du XVIII éme siécle, époque de petite diffusion des livres et de la lecture à voix haute ...

Julien, abandonné à la naissance comme son patronyme l'indique, devenu gardien d'un troupeau de cochons, a passé sa petite enfance parmi les fileuses qui travaillent dans une "écreigne", habitation souterraine. C'est une voix féminine va entourer Julien d'un doux halot de fables et de mots : "Tous écoutaient la liseuse tenant son petit livre à la lueur d'un falot posé sur une hotte renversée, les esprits vagabondaient vers des horizons toujours bleus, des lointains tout de douceur et de promesses."

Le jeune Julien, après la puberté quitte cet univers et devient colporteur, mais ce ne sont pas des fils et des aiguilles qu'il va vendre, chemin faisant, mais des livres. Le lecteur va le suivre losrqu'il quitte l'imprimeur chez qui il a rempli sa boîte avec L'histoire de Fortunatus, Mélusine, La complainte du juif errrant ou des fabliaux. Puis ce sera une autre rencontre, unique et simple comme sont les rencontres, celle d'un soldat prussien qui vient de déserter l'armée au moment de la bataille de Valmy : Voss, le soldat, parle et lit le français ; Julien ouvre vite sa boîte et l'homme se met à lire, à senfuir dans la lecture à tel point que Julien craint de le perdre, "j'ai eu peur, tu étais parti si loin, loin dans les mots, mais tu es revenu" lui dit-il.

Et c'est alors une communion, par delà l'instant, qui opère, l'union de deux êtres qui voient ensemble les livres palpiter de vie, la langue battre comme un coeur et les secrets se murmurer. Puis lorsque le soldat est abattu, Julien, reprend sa route dans la neige ; et en fin d'hiver, lorsqu'il s'arrête dans une ferme, une femme, à qui il dit qu'il va "là bas", lui répond : " il n'y a pas de là-bas, ici on est au bout du monde (...) et qui pourrait vous attendre, là où vous allez, plus loin que le bout du monde ?" Et Julien répond : "Celle qui lit les livres".

Pierre Silvain est de ces écrivains discrets qui n'a jamais hésité à donner de son temps à ses lecteurs, parlant de ses livres avec retenue, tout au ravissement que certains le lisent !

Son dernier récit publié s'intitule Assise devant la mer, c'est un long poème en prose, récit d'enfance au Maroc, celui d'une relation fusionnelle mère - enfant, histoire d'initiation et de formation.

" Pourtant, aussi longtemps qu’il reste à l’attendre la nuit suivante, comme un être de peu de réalité, à même de se manifester par quelque impénétrable dessein de la puissance qui tient les fils d’une marionnette ayant pris à s’y méprendre l’apparence de la mère, la visiteuse nocturne n’est pas reparue. Ou alors, de guerre lasse, a-t-il à cet instant perdu conscience et a-t-elle profité de cet endormissement de nourrisson à l’abandon pour s’approcher du lit, dans l’irréelle pâleur de la mince étoffe où elle frissonne de tout son corps, se hisser, s’allonger après avoir écarté le drap sur l’autre corps, s’abandonner à l’étreinte, d’abord immobile, fermant les yeux, recueillie, puis animée de mouvements précipités, soudain interrompus par la voix de l’enfant qui parle et s’agite au milieu d’un rêve. C’est alors qu’elle a dû, son cœur battant à grands coups, se redresser, sauter du lit et s’évanouir ainsi qu’une apparition au point du jour. Mais la nuit s’écoule avec une lenteur, une uniformité que, maintenant qu’il est réveillé, il endure comme si elle n’allait plus finir."

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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